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Médias belges francophones : vers la fin du cordon sanitaire ?


Réflexe récurrent du côté français, le regard porté de l’autre côté de la frontière invite régulièrement nombre d’observateurs médiatiques à comparer le système politico-médiatique belge à celui qui domine en France. Si ces comparaisons ont souvent été teintées de mépris, elles ont aussi nourri une certaine envie et de l’admiration, notamment pour certaines lois pionnières (dépénalisation de l’euthanasie active en 2002, mariage entre personnes de même sexe en 2003) et pour une opposition efficace à l’extrême droite du côté francophone du pays, insignifiante depuis plusieurs décennies et sans représentation importante ni score notable aux principales élections. Cette résistance tient notamment grâce au cordon sanitaire, un dispositif historique empêchant la présence de partis antidémocratiques dans l’espace public, spécifiquement dans les médias. Pourtant, depuis quelque temps, cette singularité européenne montre des signes d’érosion : d’un côté, des attaques gouvernementales mettent en cause la liberté de la presse et de l’autre, une « bollorisation » gagne les médias francophones. Retour sur plusieurs années de fragilisation.

Qui possède les médias en Belgique ?

Il faut dire que le paysage médiatique belge diffère sensiblement de celui de son voisin français. D’abord parce que, jusqu’à récemment, les propriétaires et actionnaires des grands groupes de médias relevaient de capitaux essentiellement familiaux, investis presque exclusivement dans la presse, et donc porteurs de moins d’intérêts économiques susceptibles d’influencer les lignes éditoriales. Ainsi, Rossel, géant des médias d’information belges, dirigé et majoritairement détenu par le milliardaire Patrick Hurbain, est un héritage familial remontant au début du XXᵉ siècle, dont le portefeuille se compose aux deux tiers de médias et de titres de presse, parmi lesquels figurent de nombreux quotidiens régionaux français. Le groupe, propriétaire notamment du Soir (premier quotidien francophone) et de Sudmedia semble ainsi afficher un intérêt politique relativement limité. De l’autre côté, le groupe IPM, détenu par la famille Le Hodey et dirigé par François Le Hodey, possède La Libre Belgique et La DH, deux quotidiens francophones parmi les plus lus du pays.

Infographie : N. Pietquin

À côté de ces grands groupes coexistent également une poignée de médias indépendants, à l’image de Médor ou Axelle Magazine, constitués en coopératives ou adossés à des associations et vivant, comme Frustration, principalement grâce aux abonnements et dons. Une structuration du paysage médiatique qui s’est imposée au fil du temps dans un pays comptant un peu moins de cinq millions de francophones.

Fusions & fragilisation

Mais la conjoncture actuelle, en Belgique comme ailleurs, tend à affaiblir ces médias. En 2025, les financements publics ont été fortement réduits et, en novembre, la Fédération Wallonie-Bruxelles (le parlement de la communauté française du pays) a validé un projet de réforme des médias de proximité les faisant passer de 12 à 8. Cette réforme prévoit également la suppression de la représentation minimale du secteur associatif et culturel au sein de leurs conseils d’administration, tout en ouvrant ces derniers aux bourgmestres et échevins (équivalent belge des maires et leurs adjoints) des villes et régions concernées. Comme le souligne le média en ligne Bruxelles Dévie : « Comment écrire de manière libre et critique sur la politique d’un bourgmestre ou d’un échevin qui siégerait au CA ? »

Dans ce contexte de réformes structurelles et d’absorption croissante de l’information par les GAFAM, les deux géants Rossel et IPM projettent de fusionner pour ne former qu’un seul groupe (Rossel absorbant IPM). Une perspective particulièrement inquiétante, comme l’explique Jil Theunissen, juriste à l’Association des journalistes professionnels (AJP) :

« C’est un moment sans précédent pour le paysage médiatique. Si la fusion de ces deux groupes de presse se concrétise, et les chances sont de plus en plus élevées, 94 % de la presse se retrouvera réunie au sein d’un même groupe. Cette évolution était présentée comme inévitable face à la précarisation de la presse écrite, et comme la seule solution par de nombreux experts. Mais il est essentiel d’être extrêmement vigilant quant aux conditions de ce regroupement afin de protéger le pluralisme et l’indépendance éditoriale. »

Infographie : @graphx

En effet, un rachat de cette ampleur assurerait à Rossel la possession de l’écrasante majorité des médias francophones belges. Et si ces grands groupes sont, pour l’instant, restés à distance des croisades idéologiques de l’extrême droite, une telle concentration fait peser le risque d’une uniformisation des lignes éditoriales.

Journalistes en première ligne

Au-delà de leurs effets sur les actionnaires des grands groupes de médias, ces réformes liberticides ont évidemment des conséquences directes sur les rédactions et les journalistes. Depuis plusieurs mois, une vague de licenciements frappe une partie des rédactions, tandis que l’absence de protection juridique pour les journalistes freelance en précarise brutalement une autre partie.

En décembre dernier, l’organe d’administration du média public bruxellois BX1 annonçait la suppression de huit postes, dont cinq journalistes (soit un quart de la rédaction) au nom d’un « repositionnement de la chaîne » visant à accroître la productivité et le nombre de programmes. Une gestion qualifiée de « brutale et opaque », qui ne peut qu’affecter la qualité de l’information.

Un coup répété quelques jours plus tard du côté de la direction de LN24, chaîne d’information en continu à la mode BFM, qui annonçait le licenciement arbitraire de trois journalistes, parmi lesquels les présentateurs Jim Nejman et Nicolas Pipyn. Lors de leur dernière prise de parole à l’antenne, ils déclaraient :

« Le journalisme traverse une crise profonde, une crise économique, une crise de confiance, une crise de moyens (…) Les rédactions se réduisent, les licenciements se multiplient, le temps manque, la pression monte, le risque est grand de voir l’information se fragiliser, faites attention. »

Ouverture de la fenêtre d’Overton et vacillement du cordon sanitaire

Au-delà de la fragilisation générale du secteur et des incertitudes qui pèsent sur l’avenir des médias francophones belges, un nouveau signal d’alerte s’est déclenché ces dernières années : celui de l’affaiblissement du cordon sanitaire médiatique. Dispositif 100 % belge francophone, le cordon sanitaire consiste à ne jamais donner la parole, en direct, à des personnalités politiques ou médiatiques défendant des thèses racistes ou discriminantes. Instaurée en 1991 à la suite de la percée du Vlaams Blok (parti nationaliste flamand, ancêtre du Vlaams Belang), cette mesure permet de vérifier, contextualiser et déconstruire les propos de l’extrême droite avant toute diffusion, afin d’éviter la propagation d’infoxs et de discours antidémocratiques dans l’espace public.

Et il se trouve que cette mesure (appliquée spécifiquement du côté francophone du pays) a longtemps fait ses preuves. Depuis 1991, aucun parti d’extrême droite n’est ainsi parvenu à dépasser les 10 % lors des élections régionales. Mais que se passe-t-il lorsque des partis dits démocratiques s’aventurent eux-mêmes sur le terrain d’idées fascisantes ?

Depuis son élection à la tête du Mouvement réformateur (MR, équivalent belge des Républicains), son président Georges-Louis Bouchez multiplie les sorties racistes, pro-israéliennes ou misogynes, déplaçant le discours de son parti vers des thématiques historiquement portées par l’extrême droite : religion, valeurs nationalistes, retour du drapeau dans les écoles. En 2025, deux membres du parti Chez Nous (parti d’extrême droite dont seul le nom suffit à en comprendre l’idéologie ayant obtenu 2,8% des voix aux dernières élections fédérales) ont même rejoint les rangs du MR, qui leur a offert dans le même temps un accès direct aux antennes publiques et aux grands quotidiens. Plus encore, en novembre dernier Georges-Louis Bouchez a débattu avec le Vlaams Belang, se justifiant en expliquant que la Flandre n’était pas soumise au cordon sanitaire médiatique.

Dès lors, le fameux cordon n’est-il pas transgressé, voire piétiné ?
Comme l’explique Pierre-Arnaud Perrouty, le directeur de la Ligue des droits humains : « La difficulté, c’est que des idées d’extrême droite sont reprises par des partis dits démocratiques. Cela rend le travail de discernement particulièrement complexe pour les journalistes, comme dans le cas du MR et de Georges-Louis Bouchez. »

Cette fragilisation du cordon sanitaire s’accompagne d’une ouverture progressive de la fenêtre d’Overton (l’ensemble des idées considérées comme plus ou moins acceptables dans l’opinion publique) et d’une dérive idéologique de certains journalistes et personnalités des médias belges.

Deux exemples récents en témoignent. D’abord, celui de Nadia Geerts, ancienne vice-présidente du conseil d’administration de la RTBF, premier média public francophone du pays, connue pour ses positions anti-« wokistes » et pour une laïcité ciblant principalement l’islam. Proche du MR et pigiste pour Marianne ou Causeur, elle déclarait sur X, le 27 juin, que « si on cherche un restaurant à Gaza sur Google, on en trouve plusieurs qui ont l’air d’être en activité ». Une prise de position qui ne lui a pourtant pas coûté son poste à l’époque.

Second exemple : fin octobre 2025, un article publié par Sudinfo affirmait en une que « 57 % des exclus du chômage ne sont pas Belges », laissant entendre qu’une population immigrée serait en partie responsable du chômage dans le pays. Une infox rapidement débunkée sur les réseaux sociaux et par d’autres médias, révélant que le quotidien avait amalgamé personnes étrangères (qui représentaient en réalité 19 % des personnes concernées) et personnes d’origine étrangère, c’est-à-dire des citoyens belges issus de l’immigration. Si l’information a été retirée et des excuses présentées, elle a néanmoins eu le temps d’être relayée par Georges-Louis Bouchez et par le ministre de l’Emploi, David Clarinval.

Bollorisation

Si j’évoquais en ouverture la faible présence de multinationales dont le coeur d’activité premier n’est pas l’information à la tête de grands médias belge, c’était sans compter l’arrivée du voisin français par l’entremise de milliardaires connus pour leur mise sous tutelle de l’indépendance de la presse, au premier rang desquels Vincent Bolloré.

En 2024, Étienne Dujardin, élu local du MR, lance 21News, un média en ligne affirmant vouloir promouvoir « la liberté, l’entrepreneuriat et la pluralité d’opinions », en s’alignant sur une ligne éditoriale comparable à celle du Figaro, du Point ou d’Europe 1.

Parmi les contributeurs de 21News, figurent d’anciens journalistes de Causeur, tandis que son conseil d’administration accueille Lodoïs Moreau et Damien Hammouchi, respectivement issus des groupes Lagardère et Canal+, tous deux détenus par Vincent Bolloré. Et ce n’est pas tout : on retrouve également au conseil d’administration, et à la présentation du podcast phare du média, En toute liberté, la nouvelle coqueluche des chaînes d’infos françaises, Louis Sarkozy.

Présentée comme une conversation d’une heure dans « un cadre bienveillant, où les invités peuvent s’exprimer en profondeur », selon le principal intéressé, l’émission prétend donner la parole à « des personnalités de tous horizons, de gauche comme de droite ». Dans les faits, la ligne idéologique dessinée par les cinq premiers épisodes – de Manuel Valls à Javier Milei – en dit long sur la verticalité de l’horizon revendiqué.

Plus préoccupant encore, En toute liberté, animé par le fils Sarkozy, est diffusé simultanément sur la chaîne YouTube de 21News et sur le site d’Europe 1. Cet accord entre deux médias désormais bollorisés semble matérialiser une internationalisation des médias de droite : la synergie tant redoutée est déjà à l’œuvre, se propageant à l’ensemble des territoires francophones.

Se pose alors une question centrale pour ce dispositif typiquement belge qu’est le cordon sanitaire : que se passe-t-il lorsqu’un « journaliste » français interroge un président argentin d’extrême droite libertarien, climatosceptique, pro-port d’armes, ayant qualifié l’avortement de « meurtre » ? Bolloré et Sarkozy franchissent ainsi l’outre-Quiévrain pour bousculer les fondements d’un système démocratique en place depuis plus de vingt ans.

Attaques en règle

En plus d’être soumis à une droitisation et une fragilisation venues des pouvoirs politiques et des milliardaires d’extrême droite, les intimidations et les ingérences dans la liberté de la presse s’intensifient également. 

Depuis quelque temps, Georges-Louis Bouchez (encore lui) multiplie les attaques contre les médias, en s’acharnant plus particulièrement sur le service public. En octobre dernier, il qualifiait ainsi la RTBF, sur X, de « fournisseur officiel de fake news de gauche […] avec mon argent ».

Dernier épisode d’intimidation en date : en août 2025, alors que le président du MR faisait l’objet d’un article de la RTBF concernant l’utilisation problématique d’une carte PMR pour stationner un véhicule de fonction également utilisé par lui-même et sa compagne. Jugeant l’article en partie erroné et visiblement furieux, Georges-Louis Bouchez appelle directement la rédaction pour menacer l’auteur du papier : « Et lui risque peut-être d’avoir besoin d’une carte après. Ça, je peux te le dire. » Des intimidations d’une violence digne d’un autocrate autoritaire menaçant un journaliste de le rendre handicapé. Plus largement, Jil Theunissen rappelle dans le rapport 2025 de la Ligue des droits humains que :

« Ces pressions récurrentes et communes à la majorité des rédactions contribuent à créer un climat d’autocensure dans le chef des médias et journalistes, impactant l’info que reçoit, ou pas, le public. Elles alimentent aussi un climat de suspicion à l’égard des médias, du journalisme et des balises déontologiques contribuant à leur discrédit et leur fragilisation.» Bouchez a réitéré tout récemment en re-partageant un tweet qualifiant les journalistes du service public de « fonctionnaires-militants-gestapistes » avant de réclamer, à l’instar de la droite française, une commission parlementaire sur l’audiovisuel de service public dans le but de remettre en cause la prétendue idéologie de la chaîne, de réévaluer l’équité des conditions de concurrence et de s’assurer de la bonne utilisation des fonds publics.

Ces attaques ne proviennent d’ailleurs pas uniquement de la sphère politique. Vincent Bolloré a lui aussi eu recours à des méthodes d’intimidation à l’encontre de la presse indépendante belge en 2019 en s’attaquant à Médor suite à l’enquête du magazine sur des plantations de Socfin au Cambodge. La société détenue par le groupe Bolloré et Hubert Fabri a attaqué le trimestriel en justice au Luxembourg, entraînant six ans de procédure coûteuse et stressante s’étant soldée par un non-lieu pour prescription. Médor qualifie d’ailleurs cette action de « procédure-bâillon » estimant qu’elle visait avant tout à épuiser et à intimider afin d’empêcher le magazine de poursuivre son travail d’investigation, dans un rapport de force largement déséquilibré entre une multinationale et un média indépendant.

« J’ai l’impression que dans la nouvelle génération, il y a quand même beaucoup de gauchos »

Le timing est pour le moins troublant. Au moment où je termine cet article, une vidéo particulièrement inquiétante commence à circuler sur les réseaux sociaux. On y voit la ministre des Médias, Jacqueline Galant (MR), aux côtés de Georges-Louis Bouchez (décidément), prenant la parole lors d’une conférence organisée par le Mouvement Réformateur à Walhain, dans le Brabant wallon. Interrogée sur les médias de service public et sur les récents changements au sein de la direction de la RTBF, celle qui est pourtant censée se porter garante de la liberté de la presse déclare :

« On espère évidemment qu’avec ces deux changements, on pourra apporter une ligne un peu différente qui ira de l’autre côté de l’échiquier politique » avant de continuer en affirmant au sujet des journalistes :  « J’ai l’impression que dans la nouvelle génération, il y a quand même beaucoup de gauchos. »

Une prise de position qui entérine l’idée d’une ingérence politique directe dans un pilier démocratique fondamental et qui s’inscrit pleinement dans un mouvement d’orientation idéologique de l’information. Très rapidement, la RTBF et la Société des journalistes publient un communiqué de presse dénonçant fermement ces propos et réaffirmant leur engagement en faveur d’une information rigoureuse, indépendante et respectueuse de la liberté de la presse.

D’un point de vue global, les attaques répétées contre la justice ou le secteur associatif traduisent d’une volonté de fragiliser toute organisation susceptible d’exercer un rapport de force face à un pouvoir désireux de disposer d’organes les plus dociles et les moins contestataires possible.

La Belgique francophone, encore relativement protégée de médias directement aux mains de milliardaires porteurs d’idéologies d’extrême droite grâce à l’héritage du cordon sanitaire, subit néanmoins certains assauts, venus à la fois de l’extérieur de ses frontières et de l’intérieur même de sa classe politique.

Il est par ailleurs important de rappeler que le paysage médiatique belge n’a pas échappé, lui non plus et depuis plusieurs années, à un mouvement plus large de droitisation des discours et des cadres du débat public. Mais la crise que traverse aujourd’hui le secteur atteint une ampleur inédite, dans un contexte européen où l’exemple français a montré à quelle vitesse l’équilibre peut se rompre, et combien il devient ensuite difficile de le rétablir. Autant de raisons pour que celles et ceux qui font vivre les médias prennent la mesure de ce qui est en train de se jouer, et y opposent une réponse à la hauteur.

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Jules Adam Mendras
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