En 1976, l’historien britannique Perry Anderson proposait, dans un livre de référence, le concept de “marxisme occidental”. Celui-ci désignait un ensemble d’auteurs et de théories marxistes qui ont émergé en Europe de l’Ouest entre les années 1920 et 1970 et rassemblant des auteurs comme Georg Lukács, Antonio Gramsci, Theodor W. Adorno, Herbert Marcuse, Walter Benjamin, Jean-Paul Sartre ou encore Louis Althusser. Ce “marxisme occidental” se distinguerait du “marxisme classique” incarné par des figures comme Marx, Lénine, Rosa Luxemburg ou Léon Trotsky, et du “marxisme officiel” stalinien qui se serait développé en URSS. L’année dernière les Editions Sociales rééditaient, avec une préface inédite, ce texte, qui ne dissimule ni son approche assez critique de ce “marxisme occidental” ni ses sympathies trotskistes. La postface est, elle, un modèle en termes de capacité d’autocritique sur son propre texte, et une ouverture plus grande à une lecture non dogmatique du marxisme que le texte original. Si tous ces noms ne vous sont pas tous très familiers, pas d’inquiétude, nous allons les passer rapidement en revue ! Après un premier article consacré à ce “marxisme classique” à lire ici, voyons ce que Perry Anderson entend par “marxisme occidental”.
Le contexte historique de l’émergence du “marxisme occidental”
La Seconde Guerre mondiale marque un tournant décisif pour l’Europe et pour la diffusion du marxisme. Les victoires de l’Armée rouge contre l’armée allemande permirent de libérer le continent de la domination nazie. Mais l’URSS imposa son modèle à l’Europe de l’Est : des régimes communistes furent instaurés en Tchécoslovaquie (aujourd’hui République Tchèque et Slovaquie), en Pologne, en Hongrie, en Roumanie, en Bulgarie, en Yougoslavie, en Albanie… Comme l’explique Perry Anderson “les classes capitalistes locales furent expropriées ; on instaura une industrialisation de type soviétique.” On se retrouva ainsi avec la situation d’un “camp socialiste” dans une moitié de l’Europe, opposée à l’autre moitié, elle sous domination capitaliste.

En France et en Italie, grâce au rôle central qu’ils jouèrent durant la Résistance, les partis communistes nationaux deviennent pour la première fois les organisations majoritaires de la classe ouvrière. En revanche, en Allemagne de l’Ouest d’après-guerre, les traditions marxistes avaient été détruites par le nazisme puis par la répression américaine : le KPD était interdit et le SPD avait abandonné officiellement toute référence au marxisme. Avant la victoire du nazisme, l’Allemagne était pourtant le seul grand pays européen, en dehors de la Russie, à posséder un parti communiste de masse.
Le “marxisme occidental” naît dans ce contexte : il est, pour Perry Anderson, le produit de la défaite des révolutions communistes après la Première Guerre mondiale et se développe dans une scission croissante entre théorie et pratique. En conséquence, les théoriciens se retrouvent confinés dans les universités, loin de la vie concrète des travailleurs et travailleuses de leurs pays.
Les principales caractéristiques du “marxisme occidental” (selon Perry Anderson)
Pour Perry Anderson, le “marxisme occidental” regroupe des pensées très diverses mais avec des points communs : elles seraient déconnectées de l’économie et de la politique, davantage concentrées sur la philosophie, et adopteraient un langage très abstrait et très technique. Il serait aussi caractérisé par une faiblesse d’échanges entre théoriciens à l’échelle internationale et une absence de liens forts avec les travailleurs et la population.
Un marxisme de la défaite
Pour l’historien britannique, le “marxisme occidental” naît de la défaite. Ses travaux ont été “produits dans des situations d’isolement et de désespoir politique”.

Les principaux textes de l’École de Francfort (groupe de penseurs allemands du XXᵉ siècle), sont écrits dans ce climat de défaite. Ainsi, Minima Moralia (1951) d’Adorno paraît alors que l’interdiction du KPD commence en Allemagne de l’Ouest, tandis que Eros et Civilisation de Marcuse est publié pendant le maccarthysme aux États-Unis (une chasse aux communistes dans la politique, la culture et l’administration, menée par un sénateur républicain). Chaque œuvre, malgré sa singularité, est traversée par ce qu’Anderson qualifie d’un “pessimisme latent”, directement lié à la longue période de recul politique et social.
Cette tonalité distingue déjà le “marxisme occidental” du “marxisme classique”. La “confiance et l’optimisme des fondateurs” ont disparu. Les innovations théoriques, souvent spéculatives, développent de nouveaux thèmes absents du marxisme classique mais traduisent aussi un “affaiblissement de l’espoir” face à la réalité du capitalisme triomphant. Pour autant, malgré leur distance avec les masses et l’écrasante domination du capitalisme, les principaux penseurs du “marxisme occidental” ne succombèrent pas au réformisme.
Un marxisme philosophique et universitaire
Le “marxisme occidental” est caractérisé, selon Perry Anderson, par un “déplacement profond du centre de gravité du marxisme européen vers la philosophie”. Cela se traduit par “la prédominance écrasante de philosophes professionnels parmi ses théoriciens”. La plupart occupent des postes universitaires, produisant une théorie de plus en plus “académique” et isolée par rapport aux luttes politiques réelles.

Ce phénomène est aussi lié à une découverte dans la “recherche” marxiste : les Manuscrits de 1844 de Marx. Lukács, en travaillant à leur déchiffrement, transforme durablement son interprétation du marxisme, tandis que Marcuse souligne l’importance centrale de ces fondements philosophiques pour l’ensemble du matérialisme historique (la théorie de Marx qui explique que l’histoire se développe selon les conditions matérielles de production et les rapports sociaux qui en découlent, plutôt que par les idées).
Ainsi, tandis que Marx avait évolué de la philosophie vers la politique, puis vers l’économie, ses successeurs post-1920 font le chemin inverse en retournant vers la philosophie, “abandonnant toute confrontation directe avec ce qu’avaient été les grandes préoccupations de Marx en pleine maturité”. Pour Anderson, cette orientation explique que la thèse de Marx – “Les philosophes n’ont fait jusqu’ici qu’interpréter le monde de diverses manières. Il s’agit maintenant de le changer” ait eu un impact limité dans le “marxisme occidental”. La philosophie y devient un domaine académique autonome souvent coupé de l’action et des “principaux problèmes économiques et politiques”
Un langage “spécialisé” et “inaccessible”
La troisième grande caractéristique du “marxisme occidental” pour Perry Anderson est le langage qu’il utilise : un langage de plus en plus hermétique.

Les ouvrages de Marcuse (Raison et révolution), Lukács (La destruction de la raison), Sartre (Questions de méthode, Critique de la raison dialectique), Adorno (Dialectique négative), et Althusser (Lire Le Capital) adoptèrent, selon Perry Anderson, un langage de plus en plus “spécialisé” et “inaccessible”. Il insiste : “la théorie devint, pendant toute une période historique, une discipline ésotérique, dont la langue hautement technique marquait sa distance à la politique”.
Le recours à d’autres systèmes philosophiques
Une autre des caractéristiques marquantes du “marxisme occidental” pour Perry Anderson est son ouverture à d’autres traditions philosophiques et théoriques, souvent extérieures ou antagonistes au matérialisme historique.
Ainsi, dès les années 1930, les travaux de l’École de Francfort furent profondément imprégnés par la psychanalyse freudienne. Freud constitua une référence commune pour de nombreux penseurs de cette tradition : “non seulement pour Adorno et Marcuse, mais aussi pour Althusser et Sartre” écrit l’historien. D’autres philosophes et théoriciens influencèrent profondément la pensée de cette génération. Bachelard inspira Althusser, mais également Lefebvre, Sartre et Marcuse. Nietzsche fut “salué par Adorno et Sartre, Marcuse et Althusser”.
Un marxisme très peu international
Perry Anderson note ensuite que les philosophes de cette tradition, dont la langue était déjà extrêmement complexe, ne prenaient pas la peine de s’informer des productions théoriques des pays voisins. Il en donne plusieurs exemples : les rares remarques de Sartre sur Lukács, les “digressions éparses et intempestives d’Adorno à l’égard de Sartre”, ou encore “la confusion empreinte d’amateurisme” avec laquelle Gramsci fut évoqué par Althusser.
Or, nous dit l’auteur, “le marxisme aspire en son principe même à devenir une science universelle” et c’est bien pour noter cette limitation qu’il insiste sur cette catégorie “d’occidental”, afin de montrer son confinement.
Une focalisation sur la culture et l’art
Le marxisme occidental “ne se donna généralement pas pour objets de recherche l’État ou les lois”, préférant concentrer son attention sur la culture. “Tout au long de son histoire, le marxisme occidental a (…) traité la culture et l’idéologie comme ses terrains d’étude les plus importants.” dit Perry Anderson. Par-dessus tout, “c’est l’art qui mobilisa la plus grande partie des énergies intellectuelles et des talents du marxisme occidental”. Ainsi, “les centres d’intérêts se réduisirent énormément”.
Les principaux penseurs du “marxisme occidental”
Georg Lukács (1885-1971) : une reconstruction philosophique du marxisme
Georg Lukács, originaire de Budapest, fut un acteur majeur dès la révolution hongroise de 1919. En effet, à la fin de la Première Guerre mondiale, la monarchie austro-hongroise qui gouvernait une grande partie de l’Europe centrale (Hongrie, Autriche, Bohême, etc.) s’effondre et les différents peuples qui le composaient cherchent à créer leurs propres États. En Hongrie, les forces révolutionnaires tentent d’établir une république socialiste tandis que les forces nationalistes tentent de rétablir une Hongrie indépendante mais conservatrice ou monarchiste. En 1919, les révolutionnaires établissent une brève “République des conseils” hongroise. Dirigée par Béla Kun et soutenue par les communistes hongrois, elle dure moins de six mois avant d’être écrasée par les forces nationalistes, soutenues par l’armée roumaine, entraînant l’exil ou la répression des dirigeants révolutionnaires, dont Lukács. “Exilé en Autriche durant les années 1920, il fut un membre dirigeant du Parti communiste hongrois” rappelle Perry Anderson.

Sur le plan théorique, Lukács est surtout connu pour son ouvrage Histoire et conscience de classe, écrit pendant cet exil à Vienne “alors que la terreur blanche faisait rage en Hongrie après le renversement de la Commune hongroise”. Avec ce livre il proposa, selon l’historien, “la première réinterprétation historique importante du marxisme à utiliser principalement un système prémarxiste”, c’est-à-dire en utilisant celui de Hegel. Lukács reprend Marx et montre que sa pensée dialectique (l’idée que les phénomènes se développent par contradictions et dépassements successifs) ne concerne pas seulement l’économie, mais toute la société, comme Hegel le faisait pour les idées. Cette réhabilitation de Hegel eut une “influence profonde et durable” sur l’ensemble du “marxisme occidental”. Sa lecture des Manuscrits de 1844 et l’analyse du rôle des concepts économiques dans les premiers écrits de Hegel le conduisirent à théoriser une continuité directe entre Hegel et Marx, approfondie dans son étude Le Jeune Hegel (1938).
En 1928, Lukács rédigea les “thèses officielles du Parti communiste hongrois qui rejetaient implicitement les perspectives” alors adoptées par la IIIe Internationale, ces dernières étant caractérisées par des attaques virulentes contre les organisations ouvrières réformistes – (qualifiées de “social-fascistes”) et pour leur négation des distinctions entre les régimes dits “démocratiques” et les “dictatures militaro-policières”. Lukács souligna, au contraire, comme le rappelle l’historien, “la nécessité de slogans démocratiques transitoires”. Ses thèses lui valurent de vives critiques de la IIIe Internationale et une menace d’exclusion du parti, qu’il évita par la publication d’une “rétractation”.

Le nazisme l’obligea à un nouvel exil “vers l’URSS, où il resta jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale”.
Enfin, Lukács consacra une grande partie de sa vie à la littérature, produisant un ensemble de textes sur le roman allemand et européen, de Goethe (figure majeure de la littérature européenne, auteur notamment de Faust) à Soljenitsyne (écrivain russe, ancien prisonnier du goulag, surtout connu pour ses œuvres dénonçant le système concentrationnaire soviétique, notamment L’Archipel du Goulag) et aboutissant une œuvre monumentale Aesthetik, le ”livre le plus long et ambitieux qu’il ait publié” selon Anderson.
Antonio Gramsci (1891-1937) et l’hégémonie
Né en Sardaigne (Italie), Antonio Gramsci fut le seul grand théoricien du “marxisme occidental” issu d’un milieu pauvre. Contrairement à beaucoup d’intellectuels marxistes, souvent originaires des classes possédantes, Gramsci venait d’un environnement social nettement plus modeste, bien qu’il ne fût pas lui-même issu du prolétariat.
Organisateur et théoricien central des conseils d’usine de Turin – des assemblées d’ouvriers apparues en 1919-1920 qui cherchaient à contrôler la production dans les usines et à instaurer un pouvoir ouvrier – il fut l’un des fondateurs du Parti communiste italien (PCI) avant d’en devenir le principal dirigeant en 1924, dans un contexte marqué par la consolidation du fascisme. En cela il se distingue d’autres figures du “marxisme occidental” : Gramsci n’était pas un philosophe professionnel mais un révolutionnaire en action.
Arrêté sur ordre de Mussolini en 1926, il passa neuf années en prison dans des conditions extrêmement dures, avant d’y mourir en 1937 à 46 ans.
Depuis sa prison près de Bari, il s’opposa à la ligne dite de la “troisième période” imposée par la Troisième internationale jusque dans les années 1930 : celle-ci considérait le capitalisme comme entré dans sa crise finale et refusait toute forme d’alliance avec les partis sociaux-démocrates considérés comme “sociaux-fascistes”. Gramsci fut davantage proche des positions de Lukács qui lui soulignait “l’importance des revendications démocratiques transitoires” et la nécessité de convaincre la paysannerie.

Ses Cahiers de prison constituent pour Anderson “l’œuvre la plus importante de cette tradition”. Ils présentent toutefois, encore aujourd’hui “de nombreuses énigmes”, dues en grande partie à la censure carcérale qui obligea Gramsci à recourir à des formulations allusives et codées (le marxisme est par exemple désigné sous le nom de “philosophie de la praxis” afin que les matons n’y voient que du feu). Gramsci s’inspire notamment de Machiavel (1469-1527), un penseur et diplomate italien de la Renaissance, connu pour son analyse “réaliste” du pouvoir politique et des moyens de la préserver : dans Les Cahiers, le parti révolutionnaire devient une version moderne du “Prince”. Son attention se porta essentiellement sur la culture, les intellectuels et les superstructures – qui désignent, dans le marxisme, l’ensemble des institutions, lois, idées et formes culturelles d’une société, qui reposent sur sa base économique.
Un de ses concepts majeurs est celui d’ “hégémonie”. L’hégémonie désigne la forme spécifique de domination de la bourgeoisie en Europe occidentale : un pouvoir fondé non seulement sur la coercition, mais surtout sur le consentement de la population, produit et acquis par “un fin réseau d’institutions culturelles – écoles, églises, journaux, partis, associations – inculquant la subordination aux classes exploitées”. Pour Gramsci, cette configuration explique l’impossibilité d’une simple répétition de la révolution d’Octobre en Occident. Face à un tel système, la stratégie révolutionnaire ne peut être une guerre de mouvement rapide, mais doit devenir “une longue et difficile” “guerre de position”, visant à fissurer progressivement le consensus qui soutient l’ordre établi. Anderson note que cette théorisation s’appuie à la fois sur l’expérience politique directe de Gramsci, une connaissance approfondie de l’histoire européenne et de nombreuses sources concrètes, là où, selon l’auteur toujours, les futures constructions du “marxisme occidental” furent bien davantage “spéculatives”.
Herbert Marcuse (1898-1978) et l’abandon de la classe ouvrière
Né à Berlin en 1898, Herbert Marcuse conserve des liens avec le mouvement ouvrier, notamment avec la gauche du SPD, avant de s’exiler aux États-Unis où il se retrouve assez isolé dans les années 1950 et 1960. Durant cette période, il théorise l’ “intégration” culturelle de la classe ouvrière dans le capitalisme, notamment dans L’Homme unidimensionnel. L’art et la technologie suivraient le même chemin : l’incorporation et la neutralisation de ses possibilités émancipatrices par le capitalisme. Marcuse écrit que : “Tout le progrès technique, la rationalisation de l’homme et du travail, n’ont pas aboli le travail contraignant, aliéné, mécanique, que l’on fait sans plaisir et sans y trouver une réalisation de soi”.

Dans Eros et Civilisation, il développe une “recherche philosophique sur Freud”, utilisant les concepts de répression (le mécanisme par lequel l’esprit empêcherait des désirs jugés inacceptables d’accéder à la conscience tout en continuant à influencer le comportement), principe de plaisir (la tendance de l’esprit à rechercher la satisfaction immédiate des désirs et à éviter la douleur ou le déplaisir), Éros et Thanatos (chez Freud, les deux pulsions fondamentales : Éros pousse à la vie, à la sexualité et à la création, tandis que Thanatos pousse à la mort, à l’agression et à l’autodestruction). Ainsi, “l’émancipation de l’homme et de la nature se retrouverait (…) dans la libération érotique” ce que le capitalisme contemporain empêcherait. En effet la civilisation moderne serait soumise à la “sur-répression” : là où la “répression” au sens freudien serait nécessaire au développement humain, la “sur-répression” serait une répression supérieure, contingente, mise au service de la domination. Concrètement : les désirs et pulsions seraient canalisés par le capitalisme vers des formes productives pour le système, au travail comme dans la consommation ou les loisirs (la logique du “rendement”). “Eros”, les pulsions sexuelles, seraient soumises à ce “principe de rendement” avec une canalisation et limitation de la satisfaction, qui renforceraient ce dernier. Autrement dit, comme l’expliquent les chercheurs Fiorenza Gamba et Alessandro Porrovecchio : “la société s’empare de la gestion, du contrôle de la sexualité, qui revient au principe du plaisir, en d’autres termes à Éros, puisque ce principe est réprimé, voire instrumentalisé, à la faveur du principe bien opposé de réalité, fort utilitariste, dont est porteur le capitalisme de la société contemporaine, questionnée par le philosophe allemand”. Marcuse fut une référence, pour ne pas dire une icône, pour les étudiants et étudiantes engagés dans le mouvement de mai 68.
Henri Lefebvre (1901-1991) et le “droit à la ville”
Originaire de la Gascogne, Lefebvre fit partie de ceux qui entreprirent une relecture des travaux de Marx à la lumière des Manuscrits de 1844, en particulier dans Le Matérialisme dialectique (1934‑1935). Lefebvre consacra également ses recherches à l’esthétique avec sa Contribution à l’esthétique, poursuivant ainsi l’orientation du “marxisme occidental” vers l’art et la culture comme terrain privilégié d’analyse.

En 1968, il publia Le Droit à la ville, un ouvrage précurseur, notamment dans l’analyse marxiste des effets spatiaux et géographiques du capitalisme (dont David Harvey est par exemple un illustre représentant). Comme l’expliquent C. Demazière, G. Erdin, J. Galhardo et O. Gaudin : “Lefebvre critiquait l’extension et la généralisation d’une logique de profit et de promotion dans laquelle l’édification de la ville ne relève plus d’un projet social ou politique, mais d’un principe de rentabilité économique et financière à court terme”. Il défendait donc “ une idée de la ville fondée sur l’inclusion et la coexistence sociale”. G. Busquet et S. Didier expliquent ce que Lefebvre entend précisément par “droit à la ville” : “une ville privilégiant la valeur d’usage sur la valeur d’échange” (c’est-à-dire qu’un acte ou un bien doit être produit et évalué d’abord pour son utilité concrète, la satisfaction d’un besoin réel – c’est la valeur d’usage – plutôt que pour le profit ou le prix qu’il permet d’obtenir sur le marché, sa valeur d’échange) “ainsi que l’appropriation collective de l’espace, des centralités et de la vie quotidienne. Contre l’urbanisme considéré comme pratique idéologique pseudo-scientifique, et en référence aux villes historiques, il en appelle à la gestion collective de l’espace, ce qui suppose la fin de la propriété privée et un mode de production socialiste basé sur la valeur d’usage : une ville « œuvre collective » s’opposant à la ville « produit ». Chez H. Lefebvre, cette révolution devra donc s’accompagner d’une « révolution culturelle », de la vie quotidienne (œuvre vs produit, appropriation de la vie quotidienne), d’une révolution « politique » (« autogestion généralisée ») et « économique (planification de la production orientée vers les besoins sociaux) »”.
Theodor W. Adorno (1903-1969) : nature, esthétique et renoncement à la politique
Originaire de Francfort en Allemagne, Adorno n’entretenait, selon Anderson, pratiquement aucun lien avec la vie politique socialiste. Son marxisme, surtout à partir des années 1960, représente, pour l’historien, une “renonciation à tout discours sur les classes ou la politique”.

Adorno critique l’aliénation (la perte de maîtrise et de sens dans la vie) et la réification (la transformation des relations humaines et sociales en choses) comme une “idéologie à la mode”, détournant l’attention des analyses concrètes du Capital au profit d’un “culte des travaux du jeune Marx” (c’est ainsi qu’on désigne la période de formation de Marx, avant ses grandes oeuvres économiques, lorsqu’il se concentrait sur la philosophie) et des “mythes du travail comme seule source de richesse sociale, faisant abstraction de la nature matérielle qui en est un des éléments irréductibles” .
Adorno consacra une large part de sa réflexion à la musique et à la littérature, avec des analyses de la transformation de la musique au XXe siècle, des interprétations de compositeurs comme Wagner, et trois volumes d’essais littéraires. Il est notamment l’auteur d’une Théorie esthétique.

Adorno montra également un fort intérêt pour la nature, un sujet peu abordé à l’époque, qui préfigurait pourtant certains des débats contemporains sur l’écologie.
Jean-Paul Sartre (1905-1980) et la rareté
Né à Paris, Sartre fût d’abord un philosophe existentialiste (un courant qui met l’accent sur la liberté, la responsabilité et le choix individuel face à l’absurdité ou à l’angoisse de l’existence), influencé par Heidegger (un philosophe allemand célèbre pour sa réflexion sur l’existence, le temps et le sens de l’être, notamment dans son ouvrage Être et Temps) et Husserl (un autre philosophe allemand fondateur de la phénoménologie qui étudiait la conscience et les structures de l’expérience pour comprendre comment les objets apparaissent à l’esprit), avant de se tourner vers le marxisme, au sein duquel il intégra ces références. La révolution hongroise de 1956 marqua sa rupture avec le PCF (qui lui soutenait l’invasion russe et la répression sanglante du mouvement), et il poursuivit dès lors son travail théorique en dehors de tout cadre partisan.

Son texte majeur sur le marxisme, La Critique de la raison dialectique (1958) fût publié en pleine guerre d’Algérie (1954-1962). Sartre produisit de nombreuses interventions sur les situations internationales : la Hongrie, l’Algérie, Cuba, le Congo, le Vietnam ou la Tchécoslovaquie. Ses travaux ultérieurs portèrent notamment sur la littérature avec des analyses de Flaubert, Genet ou Mallarmé.
Un de ses concepts centraux est celui de la “rareté”. Pour Sartre, la rareté n’est pas un simple rapport économique, mais la “relation fondamentale” de l’histoire humaine, le véritable moteur du développement historique. La rareté rendrait la lutte entre classes inévitable et expliquerait notamment la “bureaucratisation des révolutions socialistes”. Comme l’explique Hervé Oulc’hen, l’URSS n’a pas, pour Sartre, réglé le problème de la rareté : “1/ Rareté des moyens (il s’agit de construire le socialisme dans un pays encore largement rural et féodal, qui n’a pas connu la phase capitaliste). 2/ Rareté du savoir, qui concerne autant les masses, qu’il faut « éduquer » au marxisme, que les dirigeants stratèges pris dans la lutte, qui doivent accumuler au plus vite des connaissances pour vaincre au plus vite la résistance des choses ; il faut faire en sorte que le marxisme devienne l’« esprit objectif du peuple russe » 3/ Rareté du temps, qui renvoie à l’urgence perpétuelle dans laquelle se déroule la lutte (ainsi Staline faisant valoir contre l’internationalisme de Trotsky l’urgence de construire le socialisme dans un seul pays face aux puissances capitalistes environnantes)”. La gestion de cette rareté serait donc institutionnalisée et gérée par une bureaucratie prétendant représenter le peuple mais y étant extérieure. Comme le dit H. Oulc’hen dans un autre texte : “la bureaucratie stalinienne s’est développée du fait de l’impossibilité pour le groupe révolutionnaire de réaliser la dictature du prolétariat censée assurer la transition révolutionnaire”. Pour lui en effet, comme l’explique Anderson “aucune classe en tant que telle ne peut coïncider avec un État”, et aucune “dictature du prolétariat” (c’est ainsi que le marxisme désigne la phase de transition durant laquelle la classe ouvrière exerce le pouvoir politique pour abolir le capitalisme et instaurer le communisme) n’est réellement possible tant que la rareté et les divisions de classe persistent. C’est ce qui aboutit à cette contradiction : “la possession par tous des instruments de travail, la direction de tous par un groupe relativement restreint” comme l’écrit Sartre.
Louis Althusser (1918-1990) et l’idéologie
Althusser s’impose dès les années 1960, alors qu’il est professeur à l’Ecole Normale Supérieure (ENS), comme une figure majeure du marxisme français et international, influençant tant les rangs du PCF que le champ intellectuel extérieur. Ses travaux se définissent, selon Anderson, comme “explicitement anti-humanistes” et s’inscrivent dans une rupture avec ses prédécesseurs, en particulier avec Gramsci, Sartre et Lukács. En effet pour Althusser, Marx serait un “anti-humaniste théorique” c’est-à-dire que pour le penseur allemand, l’Homme ne serait pas une catégorie explicative : le marxisme ne serait pas “une philosophie de l’Homme”, mais bien une science des structures sociales. C’est justement la surfocalisation sur le Marx philosophe (le “jeune Marx”) qui travestirait la pensée marxiste en la faisant passer pour une philosophie de l’essence humaine. Ainsi, comme l’explique la philosophe Patricia González San Martín, pour Althusser “Le Capital est une œuvre qui ne parle pas de l’homme, qui pense l’histoire sans sujet”. Pour Althusser l’histoire est un processus sans sujet où les individus ne sont que des effets de structure : c’est ce déplacement marxiste du sujet vers la structure qui constitue son “anti-humanisme”.
Althusser introduit dans le “marxisme occidental”, l’idée que l’idéologie serait indépassable, comme l’est l’inconscient freudien : l’idéologie est un “ensemble de représentations mythiques ou illusoires de la réalité”, qui structure l’expérience des individus et garantit la cohésion sociale. Ainsi, même dans une société communiste, l’idéologie persisterait : les hommes resteraient immergés dans ses effets inconscients, trompés par l’illusion de liberté et façonnés en “sujets” au service de l’ordre social. Autrement dit “la science marxiste” ne pourrait jamais coïncider avec les croyances ou les perceptions de la population : même le communisme resterait opaque pour ceux qui le vivent, et la société future continuerait de produire des illusions nécessaires à son fonctionnement. Pour structurer son système, Althusser fait appel à Spinoza comme ancêtre philosophique de Marx, intégrant également des concepts empruntés à Lacan et à Freud. En 1980, Althusser assassina sa femme, la sociologue Hélène Rytmann, qui souhaitait rompre avec lui.
Les limites du concept de “marxisme occidental” sont assez évidentes : Perry Anderson est obligé de simplifier à outrance pour faire entrer sous une même bannière des pensées en réalité très diverses et dont un des points communs est aussi le rapport très critique qu’il entretient avec ces dernières. Il n’en reste pas moins que certains traits qu’il fait apparaître sont intéressants; à savoir des pensées pessimistes marquées par la défaite; peu internationales, ainsi qu’une focalisation sur la philosophie plutôt que sur l’économie et la politique parfois associée à un enfermement universitaire et à un langage abscons et volontairement élitiste. Nous aurons l’occasion de revenir plus en détail sur certains de ces auteurs (comme Marcuse) – qui ne sont ici que très survolés – dans de futurs articles dédiés ! Mais ce passage en revue permet – au delà de se replonger dans une histoire théorique toujours nourrissante et parfois utile – de percevoir certaines tendances toujours à l’oeuvre chez certains intellectuels qui n’envisagent le travail théorique que comme nécessairement détaché de la pratique et du militantisme, réservée aux facs, et volontiers dans une langue créant le maximum de distance possible.

Rob Grams
Rédacteur en chef adjoint
