Avec le carton en salle de Chainsaw Man The Movie: Reze Arc et l’annonce récente d’une saison 2 de l’anime, Chainsaw Man revient hanter la pop culture à coups de sang, d’action et de démons. Et si ce manga, trop souvent réduit à son humour noir et à sa violence excessive, était en réalité un récit profondément politique ? En creux, Chainsaw Man raconte aussi ce que le capitalisme fait aux corps, aux désirs et aux liens. Denji n’est pas seulement un héros : il est aussi un dominé.
⚠️ Avertissement : cet article contient des spoilers sur le manga et l’anime Chainsaw Man, y compris des éléments majeurs de l’intrigue (manga et film). Il aborde également des thématiques pouvant heurter la sensibilité de certain·es lecteur·ices : sexualité, violence, mort et suicide.
Denji est un adolescent pauvre, seul et sans attaches. Son père est mort en lui laissant une dette contractée auprès de la pègre, et cette dette organise désormais toute son existence. Il ne va pas à l’école et n’a pas de foyer stable. Chaque journée est rythmée par une question simple : comment rester en vie encore un peu. Le monde dans lequel il évolue est traversé par une violence constante. Les démons existent et sont l’incarnation directe de peurs humaines : la bombe, le sang, le contrôle, le futur, la mort. Plus une peur est partagée, plus le démon qu’elle engendre est puissant. Les attaques sont régulières et pour y répondre, l’État emploie des chasseurs de démons, chargés de contenir le chaos et de rassurer la population. À côté des chasseurs institutionnels, il existe toute une zone grise : des chasseurs indépendants, précaires et mal équipés, qui acceptent les missions les plus dangereuses faute d’alternative. Denji appartient à cette catégorie. Il ne combat pas par bravoure ni par vocation mais parce que c’est l’un des rares moyens de rembourser sa dette et de continuer à vivre. Pour tenir, Denji n’a qu’une chose à offrir : son corps. Il vend ce qu’il peut, donne son sang et s’épuise dans des chasses mortelles. Son corps devient sa seule ressource. À ses côtés se trouve Pochita, un petit démon-tronçonneuse avec lequel il a passé un pacte rudimentaire : Pochita (à ce moment là dans un grand moment de faiblesse) boit un peu du sang de Denji et l’épaule en échange dans sa chasse contre les démons. Ce pacte n’a rien d’exceptionnel dans l’univers de Chainsaw Man : quand on ne possède rien, même son intégrité physique devient négociable. Après avoir “fusionné” avec Pochita dans le but de ne pas mourir, Denji est “invité”à rejoindre les chasseurs de démons du public par Makima, dirigeante de la 4e section spéciale Anti-démons de la Sécurité Publique.
Les désirs de Denji sont modestes, et peuvent même paraître dérisoires : manger à sa faim, dormir dans un vrai lit, toucher les seins d’une fille. Non par bêtise mais parce que le manque a tout écrasé autour de lui. Denji est un personnage façonné par la pénurie. Chainsaw Man ne raconte pas l’histoire d’un individu qui ferait les “mauvais choix”, mais celle d’un monde qui ne laisse aucune place à des choix véritables. Travailler plus n’ouvre pas sur une amélioration durable, seulement sur la possibilité de tenir encore un peu. Refuser n’est pas une option et donc la liberté existe, mais sous une forme purement théorique. C’est là que Chainsaw Man cesse d’être un “simple” manga d’action. En faisant de son protagoniste un prolétaire au sens le plus littéral : un corps sans sécurité et constamment négociable l’œuvre pose les bases de tout ce qui suivra : le travail comme mise en danger permanente, l’impossibilité d’un bonheur stable, et les liens fragiles que les personnages tentent malgré tout de construire pour tenir debout.
Exploitation, aliénation et normalisation de la mort
Pour comprendre ce que Chainsaw Man raconte du travail, il faut regarder du côté de la Sécurité publique. C’est elle qui emploie les chasseurs de démons, organise leurs missions et décide des risques à prendre. Officiellement chargée de protéger la population, elle fonctionne surtout comme une administration qui gère une main-d’œuvre exposée en permanence à la mort. Les chasseurs de démons ne sont pas des héros indépendants,ce sont des salariés sous contrat, engagés pour un travail dont le danger n’a rien d’exceptionnel. Leur espérance de vie est courte et tout le monde le sait. En échange d’un salaire et d’une relative stabilité matérielle, ils acceptent une exposition constante à la violence, sans véritable possibilité de négociation. Les règles sont fixées d’en haut et les missions imposées. Refuser n’est jamais envisagé autrement que comme une sortie du système. Mourir au travail n’est pas traité comme un scandale mais comme une donnée ordinaire du métier. Le récit insiste sur cette banalisation : un collègue disparaît, puis le travail reprend. Chez Himeno, cette normalisation de la mort se traduit très concrètement par son attachement à Aki et par son obsession à l’empêcher de continuer ce travail. Elle sait que rester chasseur de démons, c’est mourir jeune, et tout ce qu’elle fait (boire, aimer, insister) vise à arracher Aki à ce cycle. Sa résignation prend d’abord la forme d’une tentative désespérée de sauver quelqu’un dans un métier qui ne laisse aucune issue puis du sacrifice ultime de sa vie pour que son coéquipier survive.

La lecture politique s’impose presque d’elle-même. Les chasseurs apparaissent comme des forces de travail sacrifiables dont la valeur tient uniquement à leur capacité à encaisser le danger. L’individualité compte peu et lorsqu’un corps ne tient plus, un autre prend sa place. Les démons peuvent alors être lus ou vus comme une externalisation de la violence sociale. La brutalité du monde n’est pas supprimée mais déplacée vers un secteur spécialisé et administré par l’État, où certains travailleurs en paient le prix humain. La Sécurité publique se présente comme protectrice, mais cette protection repose sur l’exposition permanente d’une partie de la population à la mort. Un dernier élément renforce cette impression : l’absence totale de contestation collective. On ne trouve pas, pour le moment, dans l’univers de Chainsaw Man, de revendications, ou de remise en cause organisée des conditions de travail. Les chasseurs acceptent ou disparaissent. L’exploitation est si intégrée qu’elle ne se pense même pas comme telle. C’est dans ce cadre précis qu’apparaît une figure centrale du manga qui permet de comprendre comment cette violence peut être non seulement acceptée, mais rendue désirable.
Makima : une main de fer dans un gant de velours
(attention : cette partie révèle des éléments centraux de l’intrigue)
La révélation finale selon laquelle Makima est le démon du contrôle (Shihai no Akuma, termes japonais renvoyant à l’idée d’emprise et de domination) ne renverse pas la lecture du personnage mais la précise. Ce que cette révélation permet surtout, c’est de relire rétrospectivement son rôle au sein du récit.

Makima n’est jamais présentée comme une figure ouvertement malveillante. Elle agit avec calme, parle peu, promet protection et stabilité. Son autorité repose moins sur l’ordre direct que sur la manière dont elle organise les relations, les attentes et les dépendances autour d’elle. Le manga montre ainsi un pouvoir qui n’a pas besoin d’être constamment violent pour être efficace. Au sein de la Sécurité publique, Makima donne rarement des ordres spectaculaires. Elle encadre, oriente, valide. Elle protège ses subordonnés, jusqu’au moment où leur mort devient acceptable au regard de la mission. La violence n’est ni niée ni dramatisée : elle est intégrée au fonctionnement normal de l’institution. Cette domination, toutefois, n’exclut jamais la violence brute. Lorsque le consentement, l’adhésion ou la distance ne suffisent plus, Makima se révèle d’une puissance écrasante. L’affrontement contre Samurai Sword et Akane Sawatari en est une démonstration explicite : pour contrer leurs plans, Makima orchestre le sacrifice de condamnés à mort, réduits à de simples vecteurs d’exécution. Le pouvoir ne se fait alors plus aimable. Il se montre tel qu’il est : froid, impersonnel, entièrement disposé à instrumentaliser des vies. Ce basculement est central. Il rappelle que le pouvoir qu’incarne Makima ne renonce jamais à la violence mais choisit simplement quand elle devient nécessaire. La gestion des affects et la promesse de protection ne remplacent pas la contrainte : elles la rendent souvent inutile jusqu’au moment où elle redevient pleinement visible. Makima peut ainsi être lue comme une incarnation possible d’un pouvoir paternaliste. Un pouvoir qui agit au nom du bien commun, tout en exerçant un contrôle étroit sur les corps et les trajectoires individuelles. En tant que démon du contrôle, elle ne force pas systématiquement les choix : elle encadre progressivement l’horizon de ce qui peut être envisagé ou désiré. En ce sens, Chainsaw Man ne se contente pas de suggérer que le pouvoir serait “mauvais”. Il montre plutôt comment un pouvoir peut fonctionner efficacement tout en produisant une violence extrême, précisément parce qu’il alterne protection, consentement et écrasement. La critique ne vise pas un individu monstrueux, mais une structure. Non pas le mal personnifié, mais un ordre qui rend le sacrifice acceptable. D’ailleurs le manga nous rappelle que, privée de ses pouvoirs, makima n’a rien d’extraordinaire. Rien n’oblige le lecteur à adopter cette interprétation. Mais en articulant travail mortel, autorité institutionnelle et contrôle affectif, le manga permet au moins de poser une question politique : que vaut un pouvoir qui protège en contrôlant, et qui maintient l’ordre en décidant quand certaines vies peuvent être sacrifiées ? Si Makima incarne cette structure capitaliste, ses effets les plus visibles ne se mesurent pas seulement dans la violence directe, mais dans un autre registre : celui du bonheur.
L’anti-récit de réussite
S’il y a un point où Chainsaw Man se distingue nettement de beaucoup de récits contemporains, c’est dans sa manière de traiter le bonheur. ou plutôt dans son refus d’en faire une promesse crédible. Chaque fois que Denji semble s’approcher d’une vie un peu plus stable, celle-ci se fissure ou se révèle illusoire. La normalité apparaît, brièvement, avant d’être soit détruite, soit révélée pour ce qu’elle est, à savoir une parenthèse fragile et toujours menacée.
Cette logique apparaît avec une clarté particulière dans Chainsaw Man – The Movie: Reze Arc, dont le succès public et critique tient aussi à ce qu’il met en jeu pour la première fois une possibilité tangible de bonheur pour Denji sous la forme d’une rencontre amoureuse,qui lui laisse percevoir une vie qui ne serait pas entièrement organisée autour de la survie immédiate. Mais ce bonheur n’existe jamais en dehors des rapports de force qui structurent le monde du manga et du film. La relation entre Denji et Reze ne déroge pas à cette règle. L’amour, le désir et l’intimité ne sont pas des espaces autonomes : ils sont traversés par la manipulation, la domination et la violence politique qui encadrent le reste de leurs existences. Ce qui pourrait ressembler à un choix personnel est constamment rattrapé par des logiques qui dépassent les individus. Le Reze Arc ne raconte donc pas seulement une romance tragique mais montre l’impossibilité même de la romance dans un monde où les corps sont des instruments.

C’est donc aussi en cela que Chainsaw Man s’avère à mon sens profondément politique. Le récit ne laisse jamais entendre que le bonheur serait une récompense accessible à force de bons choix ou de volonté individuelle. Il montre au contraire un monde structuré de telle manière que la stabilité ne tient pas, ou les liens affectifs y sont fragiles, traversés par des rapports de pouvoir, et aucune relation (familiale, amoureuse ou sexuelle) n’échappe complètement au cadre social qui l’entoure. À ce titre, le manga fonctionne comme un anti-récit de réussite : le désir de bonheur existe, il est même pris au sérieux, mais il reste constamment menacé par des structures qui dépassent les personnages. C’est ce qui donne au Reze Arc sa force émotionnelle : non seulement la tragédie, mais la reconnaissance intime qu’il produit, cette sensation que même lorsque tout semble enfin possible, quelque chose est déjà là pour reprendre ce qui a été entrevu. Chainsaw Man rappelle qu’au sein d’un monde organisé par l’exploitation et la domination, celui-ci demeure toujours conditionnel.
Capitalisme subi, liens abîmés et refus de la consolation
Ce qui traverse Chainsaw Man de part en part, ce sont les liens entre dominés, et la manière dont chacun tente de produire du sens dans un monde qui n’en offre aucun. Tous évoluent sous le même enclos mais tous développent, à l’intérieur même de cet espace contraint, des attachements qui échappent à toute logique de rentabilité. Ce monde n’empêche pas les relations mais les abîme.. Power proclame une liberté bruyante mais sa violence masque surtout une peur panique de disparaître ; son lien avec son petit chat (un soin “inutile”, un attachement “improductif”) dit mieux que tout ce qui compte encore pour elle. Aki transforme ses affects en discipline, convaincu que la souffrance finira par produire du sens, Kobeni, elle, ne cherche même plus à sublimer : elle survit, tremblante, inadéquate, tolérée tant qu’elle reste exploitable. Angel Devil pousse cette logique jusqu’à l’absurde : son simple contact tue, rendant toute douceur impossible. Et puis il y a Himeno, dont le sacrifice pour Aki est un geste qui ne change rien à l’ordre du monde mais affirme quelque chose d’irréductible: aimer consiste parfois simplement à protéger quelqu’un un peu plus longtemps. Chainsaw Man ne promet pas que “ça ira mieux” mais montre comment, au cœur d’un monde qui broie, des individus continuent malgré tout à tisser des liens. C’est dans ce refus de la consolation tout en refusant de basculer dans le cynisme, que l’œuvre trouve sa radicalité la plus profonde.

En définitive, je dirai que Chainsaw Man peut être lue comme une œuvre de gauche en ce qu’il dit de notre présent. Dans ce monde-là, continuer à vivre n’est pas un accomplissement héroïque : c’est une nécessité brutale, souvent vide de sens et précaire. Le manga ne cherche jamais à rassurer le lecteur en lui disant que “les efforts finiront par payer”, ni que les bons choix suffisent à s’en sortir. Il montre au contraire que la violence, la pauvreté, la domination et l’échec ne sont pas des accidents mais les produits d’un ordre social qui fonctionne exactement comme il a été conçu. En ce sens, le problème n’est pas Denji, ses désirs jugés trop “simples” ou ses décisions le monde dans lequel il vit, un monde qui broie les corps, abîme les liens et rend le bonheur instable. Et c’est précisément ce refus de mentir, ce refus de sauver le système dans la fiction qui donne à Chainsaw man sa force politique.
Farton Bink
Vidéaste et autrice
