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Il n’y a pas de « dérive autoritaire » : le libéralisme a besoin d’autoritarisme


Généralement on considère le libéralisme comme ayant deux facettes : l’une politique, qui correspondrait au pluralisme, à la tolérance et à la sacralisation des libertés publiques, l’autre économique qui correspondrait au “laissez-faire”. Pourtant, ce qui est au cœur du néolibéralisme, la période dans laquelle nous vivons toujours – et qui a, comme on va le voir, des racines idéologiques plus anciennes –  semble être davantage un “libéralisme autoritaire”, un libéralisme qui n’est pas si “non-interventionniste” que ça d’une part, et opposé à la démocratie de l’autre. L’année dernière est sorti une réédition, aux Éditions La Découverte, de Du libéralisme autoritaire. Le livre met en confrontation deux textes : l’un de Carl Schmitt, considéré comme l’un des juristes et philosophes du droit majeurs du XXe siècle, qui se rallia au nazisme au moment de l’accession d’Hitler au pouvoir, ce qui n’a pas empêché ses idées d’avoir une influence majeure sur l’esprit de la Constitution de la Ve République française. L’autre de Hermann Heller, juriste allemand, qui, lui, était antifasciste. Les deux textes sont accompagnés d’une introduction de Grégoire Chamayou (102 pages quand même, soit plus de la moitié du livre) qui retrace avec une écriture agréable et volontairement accessible les contours de ce « libéralisme autoritaire », conceptualisé dans une période qui ressemble tragiquement à la nôtre à savoir l’Allemagne de la République de Weimar (1918-1933), mais toujours au cœur de l’idéologie néolibérale contemporaine. Ce livre permet en effet de mieux saisir les imbrications entre ultralibéralisme, centrisme et extrême droite. 

Pour les néolibéraux, la démocratie affaiblit l’Etat

Pour Schmitt, l’État était en train de devenir « total », une formule qu’il forge au début des années 1930 en s’inspirant de Léon Daudet, dirigeant de l’Action française, qui avait introduit dès 1918 la notion de « guerre totale ». Totale non pas au sens géographique, mais parce que les moyens mobilisés débordaient largement le strict domaine militaire. La guerre embrassait désormais, selon Daudet, « les domaines politique, économique, commercial, industriel, intellectuel, juridique et financier ». Schmitt construit son concept en miroir : « L’État nouveau dont nous parlons embrasse toute chose. ». Comme l’explique Chamayou, Schmitt retrace une évolution en trois temps : de l’État absolu des XVIIe et XVIIIe siècles, on serait passé à l’État neutre du XIXe siècle libéral, puis à cet État total c’est-à-dire un Etat qui gonfle jusqu’à englober tout, qui cesse d’être cantonné au politique pour devenir un « État économique, fiscal, d’assistance ». Mais pour Schmitt cette expansion n’est pas une marque de force mais au contraire le signe de sa faiblesse.

Carl Schmitt en 1929.

La cause de cette faiblesse ? La démocratie. « C’est dans la démocratie », affirme Schmitt, que se trouve la cause de l’État total contemporain. » L’essor des grands partis de masse a produit ce qu’il appelle des « partis totaux », qui ont colonisé l’État de l’intérieur : un État “total” mais faible, parasite, qui s’est développé aux dépens d’un État fort qu’il étouffe. Schmitt s’en prend donc au libéralisme politique comme à un « système de méthodes destinées à affaiblir l’État ». Il a ici en tête l’héritage des Lumières, les droits de l’homme et l’État de droit. On reconnaît ici, presque mot pour mot, le discours de la droite française contemporaine, libérale sur le plan économique, mais qui dénonce un État « empêché » par le « droit-de-l’hommisme » et l’État de droit. Lorsque Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, affirme que « l’État de droit, ça n’est pas intangible ni ni sacré », il ne fait, comme le souligne l’avocate Elsa Marcel, que parler la langue de Carl Schmitt pour tenter de répondre à la crise que traverse le capitalisme français. Schmitt le dit sans détour : « La lutte pour l’État pour le politique (…) est (…) une lutte contre les méthodes par lesquelles la bourgeoisie libérale du XIXe siècle a affaibli et renversé l’État monarchique. » 

Selon lui, c’est le libéralisme politique qui aurait dévoyé la démocratie. Il développe : « La croyance au parlementarisme (…) appartient au monde des idées du libéralisme. Elle n’appartient pas à la démocratie ». Le vote à bulletin secret ? Du libéralisme, pas de la démocratie. L’égalité entre tous les êtres humains ? Du libéralisme encore. Quant aux élections, il les décrit comme une pure fiction : « Les masses vont (…) se parquer dans des enclos préétablis et on appelle « élection » le relevé statistique de ce processus. »

La solution pour les néolibéraux ? L’Etat autoritaire

Face à cet État faible produit par la démocratie, Schmitt veut le contraire : non pas moins d’État mais un État différent. Un « État total qualitatif », selon sa formule c’est-à-dire fort, concentré et autoritaire qui monopoliserait entre ses mains toute la puissance de la technologie moderne et des moyens de communication de masse. Comme il l’écrit lui-même : « Pour ce qui est des nouveaux moyens techniques, le cinéma et la radio, tout État se doit de mettre la main sur eux. Aucun État ne peut se permettre de céder à un opposant ces nouveaux moyens techniques de domination de masse, de suggestion de masse et de formation d’une opinion publique. ». Il peste également contre « un État qui n’a même plus le droit d’éduquer militairement sa jeunesse et de la former pour en faire de bons soldats est une contradiction en soi » et ajoute : « Il n’y a pas de droit au suffrage universel qui vaille, sans la nécessaire contrepartie du devoir de conscription universelle.» Encore une fois on est frappé par la manière dont Macron semble s’inscrire dans cette filiation avec ses lois sur les “fake news” ou son obsession pour le rétablissement du service militaire. 

Au lieu de la démocratie libérale, Schmitt propose une « démocratie césariste », un autre mot pour la dictature plébiscitaire, un régime où le pouvoir repose sur le soutien direct du peuple via des votes ou référendums, mais où les libertés politiques sont limitées et l’opposition affaiblie ou inexistante. Ce modèle consiste, comme il l’indique, à savoir poser au peuple « les bonnes questions au bon moment ». C’est exactement la vision de la « démocratie » portée aujourd’hui par le RN ou par des dirigeants d’extrême droite comme Giorgia Meloni en Italie : des référendums directs pour court-circuiter le parlement, mais où le pouvoir reste maître de la question posée et de l’agenda. Ce qui est, par exemple, très différent du référendum d’initiative citoyenne (RIC) revendiqué par les Gilets jaunes, où le cadrage et l’agenda seraient dictés par les citoyens eux-mêmes. 

Hermann Heller (1891-1933)

C’est face à ce projet que Heller forge la notion qui donne son titre au livre. Il y voit une nouvelle catégorie politique : ce « libéralisme autoritaire ». Schmitt, écrit-il, « cherche à prouver (…) que la dictature permanente, la dictature autocratique, est la véritable démocratie » au point que « le vote à bulletin secret est (…) dans la vision schmittienne des choses, plus antidémocratique que le plébiscite public ».

Le néolibéralisme c’est l’intervention de l’Etat (au service du capital)

Le discours que Schmitt prononce en 1932 devant les patrons allemands s’intitule « État fort et économie saine ». Ce qu’il vient leur dire c’est que pour avoir moins d’État dans l’économie, moins de dépenses sociales, moins de droit du travail et moins de charges, il faut un État très puissant : « Seul un État fort est en mesure de se désengager des choses non étatiques. Le processus de dépolitisation, la création de sphères libres d’État, est bien, en effet, un processus politique. ». L’idée est qu’on ne « libère pas l’économie de l’État » par l’absence d’État mais par des actes autoritaires qui imposent ce retrait à ceux et celles qui s’y opposent. «L’exigence de non-intervention devient une utopie et même une contradiction en soi » dit-il encore. Schmitt juge inapplicable le principe libéral du “laissez-faire” sans un bras armé pour l’imposer. 

Schmitt précise donc au patronat que cette force ne s’immiscera pas dans les entreprises.  « Certaines activités à caractère économique doivent être placées entre les mains de l’État », concède-t-il, mais « tout le reste doit être laissé à la sphère de l’économie libre. ». Heller en tire la conclusion qui s’impose : dès qu’il s’agit de l’économie, cet État autoritaire  « renonce entièrement à son autorité ». Au fond il s’agit essentiellement d’une politique de classe qui ne s’applique pas de la même façon aux capitalistes et aux travailleurs et travailleuses : il n’est donc pas question que l’Etat pratique « l’abstinence dans la politique de subventions accordées aux grandes banques, aux grands industriels et aux grands exploitants agricoles » mais plutôt qu’il procède au « démantèlement autoritaire de la politique sociale ». Là encore le schéma est parfaitement visible dans la politique macroniste, mais aussi dans celle de ses prédécesseurs, qui associe, en réalité sans contradiction, réduction des budgets des services publics et des aides sociales d’un côté, et des milliards d’aides aux entreprises de l’autre (270 milliards en 2025). Chamayou résume l’asymétrie en une formule : « un État fort avec les faibles, faible avec les forts ». C’est cette logique de classe qui constitue le cœur du libéralisme autoritaire.

Pourquoi ce passage en force ? Heller l’explique : « Dans des formes démocratiques, le peuple allemand ne tolérerait pas longtemps cet État néolibéral. » La dictature est rendue nécessaire pour appliquer un programme économique extrêmement impopulaire. Chamayou cite le communiste italien Gramsci et son concept de « crise d’hégémonie avancée » qui désigne ces moments où la classe dominante perd sa capacité à diriger par le consentement et doit recourir de plus en plus à la coercition.

L’ordolibéralisme allemand

1932 constitue ainsi l’année de naissance de l’ordolibéralisme allemand, le premier nom du néolibéralisme, régulièrement pourfendu par Mélenchon. Ses fondateurs citaient tous Schmitt avec approbation, partageant son diagnostic sur la République de Weimar et sa critique d’un État-providence jugé obèse et inefficace. 

Cet ordolibéralisme naît dans un contexte particulier qui est celui de la crise de 1929, un krach boursier américain qui déclencha une dépression économique mondiale massive, avec explosion du chômage, faillites bancaires en chaîne et effondrement du commerce international. Comme l’explique Chamayou, c’est non seulement l’économie réelle, mais aussi l’économie comme discipline scientifique qui fût ébranlée. Cette crise avait mis à mal le postulat central du libéralisme classique : celui d’un marché naturellement autorégulé. Dans le raisonnement des libéraux le retour à l’équilibre aurait dû se produire automatiquement. Constatant que ce n’était pas le cas, et plutôt que de se remettre en question, ils en tirèrent la conclusion que la cause ne pouvait être qu’extérieure au système économique. Ce facteur perturbateur extérieur serait donc la politique. 

La crise économique trouvait donc son origine, à leurs yeux, dans l’interventionnisme social de l’Etat et les subventions publiques, conséquence de la démocratie. Le néolibéralisme commence ainsi, comme le formule Chamayou, par une théorie de l’État empruntée à Carl Schmitt. Si le mal vient d’une perturbation du libre marché par la démocratie, le remède implique par conséquent une restriction de celle-ci. 

Mais les néolibéraux étaient interventionnistes aussi sur le plan économique mais pour garantir les mécanismes de l’économie de marché. Contrairement aux libéraux classiques qui prônaient la réduction des dépenses publiques, ils recommandaient quant à eux une relance par le crédit. Concrètement : des crédits d’impôts aux employeurs conditionnés à de nouvelles embauches, elles-mêmes assorties de baisses de salaires. Le néolibéralisme se définit donc, dès sa naissance, comme interventionniste (pour les intérêts du capitalisme) sur le plan économique et autoritaire sur le plan politique, et Chamayou insiste sur la nécessité de tenir ces deux dimensions ensemble, la seconde ayant tendance à être négligée dans l’analyse. On a vu la même chose lors de la crise financière des subprimes de 2008 : les néolibéraux, loin de promouvoir la non-intervention de l’Etat furent au contraire les premiers à insister pour que les Etats interviennent massivement… pour sauver les banques. 

Comme l’explique Chamayou, cet interventionnisme comportait toutefois un risque pour le patronat : en abandonnant d’un coup le dogme de la rigueur et en admettant qu’une autre politique était possible, on risquait d’ouvrir une brèche dans laquelle les luttes de classe pourraient s’immiscer pour exiger plus. Ce risque ne pouvait, justement, être évité que grâce à un Etat fort et répressif. 

La politique néolibérale dans l’Allemagne pré-hitlérienne

Ce qui se passe en Allemagne entre 1930 et 1933 est un laboratoire grandeur nature du libéralisme autoritaire. Le premier à en incarner la logique est Heinrich Brüning, chef du gouvernement de l’Allemagne 1930 à 1932. Celui-ci applique une austérité brutale en pleine dépression : coupes dans la fonction publique, baisses de salaires, réduction des allocations chômage et des retraites…. Comme à chaque fois le résultat est catastrophique : le chômage explose à tel point qu’il hérite du surnom de « chancelier de la faim ». Son programme est massivement rejeté par le Parlement et pour y faire face Brüning gouverne à l’aide du président Hindenburg, par décrets, en s’appuyant sur un article de la Constitution de Weimar qui donne au président des pouvoirs d’exception. Le Parlement est dissous dès juillet 1930 et c’est le début de l’ère des « cabinets présidentiels », des gouvernements sans majorité. Heller souligne l’absurdité de la stratégie : croire qu’un pouvoir contesté peut durablement s’imposer par décrets, c’est ce qu’il appelle le « décréténisme », un mot-valise entre « décret » et « crétin ». Aucun État ne peut être politiquement fort s’il ne suscite pas un assentiment large, or un programme économique qui aggrave la misère en pleine crise ne peut en générer aucun. Le parallèle avec notre situation saute aux yeux : même gouvernement sans majorité, même recours aux ordonnances et au 49.3 pour passer en force une politique antisociale largement rejetée.Comme le SPD (le PS Allemand) qui se résignait à tolérer Brüning pour éviter une poussée nazie  – un calcul tragique analysé par Johann Chapoutot dans Les Irresponsables (2025, NRF Essais) – le PS sert de béquille au macronisme en pensant ainsi contenir la progression du RN. Comme le rapporte l’avocat Arié Alimi dans L’État hors la loi (2023, La Découverte), Emmanuel Macron revendique d’ailleurs ouvertement la formule de Schmitt “est souverain celui qui décide de l’exception” 

Heinrich Brüning en 1930 : quelqu’un d’aussi sympathique qu’il en a l’air…

Schmitt est donc au cœur de cette politique néolibérale à l’époque, à la fois par ses écrits qui inspirent les économistes néolibéraux et les idéologues du gouvernement, mais aussi par ses actes : dès 1929, il se met au service du pouvoir, contribue à justifier le recours aux décrets, puis conseille le cabinet suivant, celui de Papen en 1932 (le chancelier de l’Allemagne de juin à décembre 1932 qui a lui aussi essayé de gouverner sans majorité parlementaire). Schmitt est, selon Chamayou, l’un des « fossoyeurs de Weimar », c’est-à-dire que par ses théories lamentables il a contribué à l’effondrement de la République, effondrement qui a permis aux nazis de prendre le pouvoir. L’été 1932 voit en effet la mise en œuvre encore plus poussée du programme néolibéral sous Papen avec des bons fiscaux pour les entreprises et des baisses de salaires pour les nouveaux embauchés. 

Le patronat, lui, hésite entre le soutien à cette politique et aux nazis. Il est encore un peu inquiet des seconds, non pas à cause de leur brutalité ou de leur antisémitisme mais à cause du mot « socialisme » dans “national-socalisme” : les accents vaguement anticapitalistes des nazis adoptés de façon opportuniste pendant un temps pour récupérer une partie de l’électorat de gauche. Le schéma est exactement celui qu’on observe avec le RN aujourd’hui : ce n’est jamais ni son programme liberticide, ni l’islamophobie fanatique de ce celui-ci qui inquiète la bourgeoisie, mais l’euroscepticisme de façade et l’opposition opportuniste à la réforme des retraites sur laquelle le RN s’est d’ailleurs très vite rétracté.

En pleine crise économique et en pleine montée du nazisme, le chancelier Papen persista avec ses politiques néolibérales

Le tournant autoritaire de Weimar a produit trois effets désastreux : il a habitué les élites et la population à la dictature en faisant croire que la crise venait d’un excès de démocratie, il a démantelé les garde-fous, léguant un arsenal redoutable aux futurs détenteurs de l’État, et la répression du mouvement ouvrier, engagée avant 1933, a affaibli les forces capables de résister au nazisme. En effet, loin d’avoir constitué un barrage au nazisme, ce libéralisme autoritaire lui a au contraire largement frayé le chemin. Deux erreurs de la gauche ont par ailleurs aggravé la situation. D’un côté, selon Chamayou, la ligne suicidaire du parti communiste allemand, dictée par Staline, qui renvoyait dos à dos sociaux-démocrates et nazis sous le slogan du « social-fascisme », empêchant toute stratégie de front unique antifasciste. De l’autre, une erreur identifiée par Heller : la gauche s’est cantonnée à un rôle défensif, nécessaire mais insuffisant. 

Ces logiques n’ont pas disparu avec la défaite du nazisme. Comme le montre l’avocate Elsa Marcel dans “État de droit”, ordre bourgeois (2026, La Fabrique), les réflexions schmittiennes se retrouvent très concrètement chez Michel Debré et René Capitant, les principaux rédacteurs de la Constitution de 1958. La Ve République, instaurée par de Gaulle dans un contexte de crise, repose sur une architecture structurellement autoritaire : un exécutif fort, un président conçu comme rempart face au Parlement et des pouvoirs d’exception inscrits dans le texte constitutionnel lui-même. Ce que Schmitt théorisait pour soustraire l’économie capitaliste aux pressions de la démocratie de Weimar, les fondateurs de la Ve République en ont fait le cadre institutionnel de la France d’après-guerre. L’influence de ce juriste allemand qui peut paraître aujourd’hui un peu obscur est donc loin d’être anecdotique… 

Friedrich Hayek : l’idéologue du néolibéralisme contemporain

Dans le panthéon néolibéral, l’autrichien Friedrich Hayek, prix Nobel d’économie en 1974, occupe une place centrale. Chamayou insiste sur à quel point sa pensée s’inscrit dans le prolongement direct de certaines analyses élaborées dans l’Allemagne des années 1930 et en particulier celles de Carl Schmitt avant 1933. Hayek ne s’en cache d’ailleurs pas vraiment : il reprend à son compte l’idée de Schmitt selon laquelle la démocratie moderne, en cherchant à répondre à une multiplicité de demandes sociales, tend à envahir tous les domaines de la vie et à devenir oppressive. Autrement dit : trop de démocratie finirait par tuer la liberté.

Friedrich Hayek est une des principales figures intellectuelles du néolibéralisme

Il introduit, lui aussi, une distinction entre libéralisme et démocratie. Pour Hayek, les deux ne vont pas nécessairement de pair. Une démocratie peut, selon lui, devenir « totalitaire » si elle cède trop aux exigences sociales. À l’inverse, un régime autoritaire peut parfaitement garantir les principes du libéralisme, à savoir la protection de la propriété privée et du marché. Il le dit sans détour : « il est possible pour un dictateur de gouverner de manière libérale ». Et même davantage : « personnellement, je préfère un dictateur libéral à un gouvernement démocratique sans libéralisme ». Cette position éclaire assez bien son soutien à la dictature de Pinochet au Chili qu’il considère comme un moindre mal. Aussi paradoxal que cela puisse paraître pour Hayek c’est la démocratie qui porterait en elle les germes du totalitarisme. Pour éviter cette dérive, il faudrait donc la contenir, la restreindre quitte à recourir à un État autoritaire, qui ne serait pas l’ennemi du libéralisme, mais son garant. Chamayou montre l’arnaque : Hayek transpose ainsi au monde d’après-guerre un schéma de pensée forgé dans la crise de la République de Weimar, comme si l’expérience du nazisme n’avait rien changé à l’affaire. Il reprend tel quel un diagnostic élaboré à la veille du nazisme, sans s’interroger sur le rôle que ce type de raisonnement a pu jouer dans son avènement. Et pour cause, c’est ce libéralisme autoritaire, présenté comme un rempart, qui lui a ouvert la voie. 

Dans les années 1970, en pleine crise du capitalisme, ces arguments sont remis dans le débat public par Hayek aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Les néolibéraux américains reprennent sa grille de lecture : si le système dysfonctionne, ce n’est pas à cause du capitalisme, mais à cause d’un excès de démocratie. Le diagnostic est toujours le même, on le retrouve encore à droite en France aujourd’hui : ce qui causerait les crises ce serait le trop plein de revendications sociales, de syndicats, les pressions sur l’État etc. Celui-ci serait devenu « faible » parce qu’il céderait à tous ces groupes. Il faudrait donc le « renforcer », comprendre : le rendre capable de résister à sa population (“le courage d’être impopulaire” etc). 

Dans les années qui ont suivi, des penseurs de gauche ont cherché à décrypter ce que le néolibéralisme est vraiment. C’est dans ce contexte que Michel Foucault, un philosophe français célèbre pour ses analyses sur le pouvoir et des institutions comme la prison, l’hôpital psychiatrique ou la sexualité, a consacré, dans les années 1970, son cours au Collège de France (une institution d’enseignement où des professeurs dispensent des cours publics et gratuits sur leurs travaux sans délivrer de diplômes) à ce qu’il appelle la “naissance de la biopolitique”. La biopolitique désigne chez lui l’ensemble des mécanismes par lesquels le pouvoir moderne prend en charge la gestion de la vie des populations (que ce soit la santé, la sexualité, la natalité, la mortalité…) comme objet de contrôle politique. Son analyse a marqué la façon dont, à gauche, on pense encore aujourd’hui le néolibéralisme. Foucault a bien vu que le néolibéralisme n’était pas un simple laissez-faire mais un « interventionnisme libéral », une façon de gouverner les comportements et de produire des individus autonomes et responsables. Mais comme le montre Chamayou, en se concentrant presque exclusivement sur l’après-guerre et sur les formes diffuses et indirectes du pouvoir néolibéral, il en a invisibilisé la dimension la plus brutale : sa capacité à recourir à l’autoritarisme, dans le sens le plus vertical du terme, pour imposer le marché quand celui-ci est contesté. Or c’est précisément cet envers autoritaire qui permet au néolibéralisme de subsister.

Ce que l’histoire du néolibéralisme autoritaire nous dit aujourd’hui

La première chose à retenir est sans doute la plus inconfortable : ce qu’on appelle souvent la « dérive autoritaire » de Macron, de la “démocratie américaine” à travers Trump, ou d’Orbán en Hongrie, n’est pas une dérive. C’est le libéralisme autoritaire qui se révèle tel qu’il a toujours été : un projet politique qui a besoin de d’outils dictatoriaux pour s’imposer parce qu’il est en réalité incapable de produire un assentiment majoritaire. L’histoire de l’Allemagne d’avant Hitler le montre : pour imposer l’austérité, le chancelier Brüning devait gouverner par décrets. 

C’est là que réside la contradiction fondamentale du néolibéralisme : il impose par la force son programme économique et social complètement impopulaire, ce qui lui fait rapidement perdre toute base sociale en dehors des capitalistes et de la bourgeoisie. Il est contraint de réprimer et de contourner le Parlement mais ne parvient pas à fabriquer un consentement autour d’un programme qui appauvrit la majorité. C’est précisément ce manque que le fascisme, y compris dans ses formes contemporaines, vient souvent combler. Malgré quelques accents sociaux opportunités, l’extrême droite ne représente pas une rupture avec le programme économique néolibéral : le patronat allemand a fini par le comprendre en 1933, comme une partie du grand capital le comprend aujourd’hui avec Trump, Meloni en Italie, et le RN en France. Mais elle cherche à conquérir ce qui manque au libéralisme autoritaire : une base populaire, forgée notamment par le nationalisme et le racisme. Autrement dit le fascisme n’est pas l’opposé du néolibéralisme. Il en est le successeur naturel quand celui-ci finit, comme toujours, par s’effondrer politiquement. Il en ressort que parier indéfiniment sur des forces politiques néolibérales (le “barragisme” qui passe d’outil exceptionnel à véritable stratégie) pour contrer la montée du fascisme est souvent un calcul suicidaire. Ce que Heller avait identifié comme l’erreur de la gauche de Weimar reste d’actualité : se cantonner à un rôle défensif est nécessaire mais insuffisant. Car on ne peut pas laisse intact le programme économique qui alimente la crise, creuse les inégalités et fabrique le terreau sur lequel prospère l’extrême droite. Combattre la fascisation sans combattre le néolibéralisme qui lui ouvre la voie, c’est se condamner à courir derrière les conséquences sans jamais s’attaquer aux causes, c’est, autrement dit, se condamner à perdre et à perdre durement.

Ce que l’on comprend à la lecture Du libéralisme autoritaire c’est que le raidissement autoritaire du pouvoir dans les dites “démocraties occidentales”, leur fascisation même, ne sont pas des dérives mais inscrites dans la genèse même de leurs ambitions économiques. Loin du simple laissez-faire ou de la « phobie d’État » décrite par Foucault, le néolibéralisme naît dans une logique où la démocratie, jugée trop permissive et incapable de garantir le marché, doit être contenue ou contournée par un État fort, capable de protéger les intérêts capitalistes tout en réprimant les mouvements sociaux. L’histoire de la République de Weimar et des ordolibéraux allemands montre que cette combinaison d’interventionnisme économique –  en faveur du capital et pour détruire les acquis sociaux – et d’autoritarisme sur le plan politique constitue le cœur même de ce que Chamayou, après Hermann Heller, appelle le « libéralisme autoritaire ». Les crises récentes et les successions de contre-réformes libérales sont la preuve que le néolibéralisme actuel réintroduit, sous des habits modernes, les mêmes logiques celles observées dans l’Allemagne pré-nazie et qui ont débouché sur la catastrophe que l’on connaît. L’avocate Elsa Marcel le formule avec précision dans son dernier ouvrage : le saut autoritaire que nous observons n’est pas « le contraire » de l’État de droit, mais son évolution en temps de crise. L’état d’urgence depuis 2015, les coups de force institutionnels, la répression des mouvements sociaux : rien de tout cela ne représente une rupture avec l’ordre libéral. C’en est l’aboutissement logique quand cet ordre est contesté. Autrement dit, comprendre le néolibéralisme, c’est penser simultanément ses ambitions de classe en faveur du capital et ses dispositifs autoritaires, car l’un ne peut fonctionner sans l’autre. 

Du libéralisme autoritaire (2025), Carl Schmitt, Hermann Heller, traduit et présenté par Grégoire Chamayou, Editions La Découverte
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Rob Grams
Rob Grams
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