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Pourquoi Israël veut occuper le Liban ?


À l’heure où l’on écrit ces mots, on compte plus de 1 000 morts au Liban et plus d’un million de déplacés. Les bombardements israéliens ciblent le sud de Beyrouth et toutes les nuits, les Libanais observent le ciel et se demandent si les missiles qu’ils voient passer viennent frapper leurs villes ou sont à destination de Téhéran ou Tel Aviv. Les bombes au Liban, ce n’est pas une nouveauté spécifiquement quand c’est Israël qui les largue. Si dès sa première arrivée au pouvoir en 1996, Benyamin Netanyahou s’est opposé à toute forme de négociation avec la diplomatie palestinienne, c’est car ses objectifs coloniaux ne s’arrêtent ni à la bande de Gaza ni à la Cisjordanie.

Donald Trump et Benyamin Netanyahu. Crédit : Par U.S. Embassy Tel Aviv — President Trump at the Israel Museum. Jerusalem May 23, 2017 President Trump at the Israel Museum. Jerusalem May 23, 2017, CC BY 2.0

Eretz Israël (le Grand Israël) , un État dans les dimensions des prétendus royaumes de la Bible, est un fantasme historique du nationalisme sioniste. Ce territoire s’étend, selon la formule biblique, « du fleuve d’Égypte à l’Euphrate » : il inclut la Cisjordanie occupée, une partie de la Jordanie et de l’Égypte… mais aussi un morceau du Liban.

Pourquoi ce projet du Grand Israël ressurgit-il avec une telle brutalité aujourd’hui ? D’abord, parce que depuis 2022, la coalition au pouvoir de Benyamin Netanyahou inclut une aile ultra-religieuse incarnée par Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir, qui n’hésitent pas à le revendiquer ouvertement. À Jérusalem, Smotrich haranguait ses partisans : « Est-ce qu’on a peur du mot occupation ? Non ! » Le 23 mars 2026, depuis la Knesset, Smotrich a déclaré à la radio que la campagne militaire au Liban devait « se terminer avec une réalité complètement différente, à la fois concernant le Hezbollah et le changement des frontières d’Israël ». Et d’enfoncer le clou : « Je le dis ici sans hésiter… et où que je me trouve : la nouvelle frontière israélienne doit être le Litani. »

Le Litani : une revendication vieille de plusieurs décennies.

La formule choisie par Smotrich est politiquement explosive pour une raison simple : le Litani, c’est la principale ressource hydraulique du sud du Liban, à environ 30 kilomètres de la frontière israélienne. Dans une région où l’eau est une ressource stratégique autant que militaire, contrôler le Litani, c’est tenir le sud du Liban par la gorge au sens littéral. L’idée d’un intérêt israélien pour les eaux du Litani ne date pas d’aujourd’hui. Des travaux anciens rappellent que ce fleuve a longtemps occupé une place dans certaines réflexions sionistes et israéliennes. Ce n’est donc pas une improvisation de Smotrich, c’est l’actualisation d’un agenda colonial structurel, porté depuis les années 1970.

Rive du Litani. Crédit : Par Original uploader was Eternalsleeper at en.wikipedia — Transferred from en.wikipedia, Domaine public

L’invasion terrestre de mars 2026 est loin d’être le commencement de l’histoire. Au contraire, elle s’inscrit dans une continuité de tensions et d’interventions militaires qui remontent à plusieurs décennies. Dès les années 1970, le sud du Liban devient un espace stratégique dans le conflit israélo-arabe. Après son expulsion de Jordanie en 1970, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) s’installe massivement au Liban, en particulier dans le sud du pays, qui devient progressivement une base pour des opérations contre Israël.

En mars 1978, Israël lance l’opération Litani (ce n’est pas un hasard si elle porte ce nom), première invasion majeure du sud du Liban, avec l’objectif déclaré de repousser les combattants palestiniens au nord du fleuve éponyme et de sécuriser sa frontière nord. Cette intervention provoque une réaction rapide de la communauté internationale : le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte la résolution 425, qui appelle au retrait immédiat des forces israéliennes et réaffirme la souveraineté du Liban. Israël ne l’entend pas de cette oreille. Les forces se retirent, mais cèdent leurs positions à l’Armée du Liban Sud, une milice supplétive directement financée par Tel Aviv pour faire le sale boulot par procuration.

1982 : l’invasion qui a fabriqué son propre cauchemar

Quelques années plus tard, en 1982, une nouvelle invasion israélienne conduit les forces de Tsahal jusqu’à Beyrouth. L’objectif déclaré d’Israël était, en juin 1982, de détruire en 72 heures les infrastructures de l’OLP sur une zone de 40 km au nord de la frontière. L’objectif réel, selon plusieurs sources, était de détruire l’OLP en allant jusqu’à Beyrouth et de modifier la structure multiconfessionnelle du pouvoir au Liban pour en faire un État chrétien allié d’Israël. Un gouvernement ami, c’est un objectif colonial classique comme l’a fait et le fait encore la France en Afrique (Tunisie de Ben Ali, Tchad de Déby, Niger de Bazoum)

Chars israéliens à Beyrouth en 1982. Crédit : Par Michael Zarfati / IDF Spokesperson’s Unit, CC BY-SA 3.0

L’opération s’appelle « Paix en Galilée ». Le cynisme du nom mérite d’être souligné. La spécialiste de communication Dalia Gavriely-Nuri analyse ce choix comme une forme de normalisation de la guerre, présentée comme l’inverse d’une entreprise belliqueuse, une opération pacificatrice, par conséquent légitime. La technique n’a pas pris une ride. Vingt mille Libanais et Palestiniens, en majorité des civils, sont tués. En septembre 1982, le massacre de Sabra et Chatila est commis par les milices phalangistes chrétiennes alliées d’Israël, pendant que l’armée israélienne occupe encore cette partie de la ville.

Et maintenant, le paradoxe : Israël obtient ce qu’il voulait militairement. L’OLP est chassée. Mais politiquement, c’est un désastre retentissant. La population chiite du sud du Liban, satisfaite dans un premier temps du départ des combattants palestiniens, devient hostile à Israël à la suite des violences qu’elle subit au cours de l’occupation israélienne. L’invasion favorise la fondation, en 1982, du Hezbollah, milice chiite islamiste soutenue par l’Iran, et anti-israélienne. Autrement dit : en voulant installer un gouvernement ami, Israël a engendré son ennemi le plus durable. Une leçon que l’histoire s’obstine à lui répéter et qu’il s’obstine à ignorer.

Manifestation devant l’ambassade d’Israël à La Haye contre les massacres au Liban, le 22 septembre 1982. Crédit : Par Hans van Dijk pour Anefo — http://proxy.handle.net/10648/ad1eeb4a-d0b4-102d-bcf8-003048976d84, CC0

La victoire de Tsahal au Liban, incontestable sur le plan militaire, se retourne en grande partie contre elle au plan politique. Israël se maintient dans une zone tampon au sud du pays jusqu’en 2000. Dix-huit ans d’occupation, de résistance et de guérilla chiite qui font du Hezbollah une organisation de plus en plus structurée, populaire et redoutable. À chaque affrontement, le Hezbollah en sort renforcé.

La fragilité du Liban tient entre autre à sa structure politique et sociale particulière

Le pays repose sur un système dit confessionnel, qui organise la répartition du pouvoir entre différentes communautés religieuses. Le président doit être chrétien maronite, le Premier ministre musulman sunnite et le président du Parlement musulman chiite. Ce système avait pour objectif de garantir la représentation des différentes composantes de la société libanaise, dans un pays où cohabitent de nombreuses confessions. Mais cette organisation politique rend également la société plus vulnérable aux divisions, notamment en période de crise ou de guerre. Dans ces moments-là, les tensions politiques peuvent rapidement se transformer en tensions communautaires, chaque groupe percevant les événements à travers le prisme de son appartenance confessionnelle.

Les récents affrontements illustrent cette dynamique. Lorsque le Hezbollah a lancé des frappes contre Israël en 2026, ces actions n’ont pas seulement eu des conséquences militaires : elles ont également accentué les divisions internes au Liban. Le Hezbollah étant principalement soutenu par une partie de la communauté chiite, ses actions creusent davantage le fossé entre les différentes communautés du pays. Malgré ces divisions, une partie de la jeunesse libanaise tente aujourd’hui de dépasser ces clivages. Consciente des limites du système confessionnel, elle cherche à construire une identité nationale plus forte et à imaginer un avenir politique qui ne soit plus uniquement défini par l’appartenance communautaire.

Le Hezbollah, un État dans l’État

Le Hezbollah n’est pas une organisation que l’on peut ranger dans une seule case. C’est précisément ce qui fait sa singularité et sa complexité. Né dans le chaos de la guerre civile libanaise et dans le sillage de l’invasion israélienne de 1982, le mouvement s’est construit comme une « résistance » armée, mais il ne s’est jamais limité à cela. Le Hezbollah est à la fois une force militaire structurée, un parti politique pleinement intégré au système libanais, et un acteur social profondément enraciné dans les communautés chiites.

Exercice d’entrainement du Hezbollah en 2023. Crédit : Par Tasnim News Agency, CC BY 4.0

Cette triple identité lui permet de parler plusieurs langages à la fois. Sur le plan local, il se présente comme un protecteur, un fournisseur de services et un représentant politique. Sur le plan régional, il agit comme un acteur stratégique aligné avec l’Iran. À l’international, il est souvent perçu et désigné comme une organisation terroriste. Aucune de ces lectures n’est fausse, mais aucune n’est suffisante seule : la notion de terrorisme est toujours à relativiser dans le cadre d’une occupation et/ou d’une guerre d’agression. Dans le contexte israélien par exemple, plusieurs spécialistes palestiniens parlent de terrorisme d’État pour qualifier les actions du régime colonial. 

Le fait qu’il conserve un arsenal militaire en dehors du cadre de l’armée libanaise est, pour beaucoup, une atteinte directe à la souveraineté de l’État et alimente une fracture profonde au sein de la société libanaise, entre ses partisans et ceux qui estiment que ces armes devraient être exclusivement sous contrôle étatique. Mais il faut rappeler l’histoire à ceux qui se scandalisent de cet état de fait : c’est précisément l’occupation israélienne de 1982 à 2000 qui a rendu le Hezbollah politiquement légitime aux yeux d’une grande partie de la population. La guerre de 2006 a permis au Hezbollah de faire accréditer l’idée qu’il disposait d’une capacité de dissuasion contre Israël,  lui donnant un argument pour conserver son arsenal militaire : c’est grâce à cet arsenal qu’Israël avait été incapable d’envahir le Liban. 

Manifestation contre l’attaque israélienne de 2006, à Montréal. Crédit : Par Bouchecl — Travail personnel, CC BY 2.5

Cette guerre, connue sous le nom de « guerre des 33 jours », éclate le 12 juillet 2006. Des miliciens du Hezbollah enlèvent deux militaires israéliens à Aïta el-Chaab, dans la zone frontalière, avec l’objectif de provoquer un échange de prisonniers. 

La réponse israélienne est immédiate et disproportionnée : l’armée israélienne bombarde tous les points vitaux du pays (centrales électriques, ponts, aéroport) paralysant son économie, causant environ 1 200 morts et conduisant à l’exode de près d’un million de personnes. Mais c’est militairement que le Hezbollah va marquer les esprits. Il démontre non seulement sa capacité à repousser Tsahal de façon conventionnelle lors d’affrontements en terrain ouvert, mais aussi sa maîtrise de la guérilla urbaine, notamment lors des combats autour de Bint Jebel : une ville symbolique, celle-là même où Nasrallah avait prononcé son discours de la victoire en 2000. Israël annonce avoir tué 320 combattants du Hezbollah, tandis qu’il déplore lui-même 159 morts, dont 39 civils, en 34 jours de combat. Tsahal n’a pas réussi à détruire le Hezbollah, ni même à reprendre le contrôle du sud du Liban. Pour le mouvement chiite, le bilan est suffisant pour proclamer une victoire et c’est ainsi qu’Israël à forgé l’outil majeur de sa propre résistance : la légitimité militaire du Hezbollah.

Crédit : Par ChrisO — Adapted from http://www.un.org/Depts/Cartographic/map/profile/unifil.pdf, Domaine public

Le Hezbollah existe donc dans cet entre-deux permanent : entre État et non-État, entre légitimité politique et controverse internationale. Sa force réside précisément dans cette capacité à naviguer entre ces rôles, à s’adapter, et à imposer son propre récit. L’armée libanaise a pourtant affirmé en janvier 2026 avoir achevé le désarmement du Hezbollah entre le Litani et la ligne bleue comme convenu par le cessez-le-feu. Les bombardements israéliens se sont poursuivis, en violation de l’accord. 

Pourtant, cette lecture de la “résistance” se heurte aujourd’hui à la réalité du terrain en 2026. Le Hezbollah ne sort pas victorieux d’un conflit qui laisse le sud du Liban en grande partie inhabitable, Beyrouth sous la menace constante de frappes, et une population massivement déplacée et précarisée. L’économie libanaise, à peine remise des destructions de 2024, est de nouveau fragilisée. Surtout, l’entrée en escalade après la mort du guide suprême iranien souligne une logique d’alignement régional davantage qu’un calcul strictement libanais. En engageant le pays dans une guerre qu’il ne peut assumer seul, le Hezbollah expose les limites stratégiques de son propre modèle. Reconnaître les limites et les responsabilités du Hezbollah ne revient pas à relativiser la logique d’expansion et de domination territoriale à l’œuvre du côté israélien.

Soldat israélien dans le sud-Liban en mars 2026. Crédit : By IDF Spokesperson’s Unit, CC BY-SA 3.0

Ce que l’histoire répète depuis près de cinquante ans, c’est qu’Israël ne cherche pas la sécurité au Liban mais le contrôle des terres, de l’eau et surtout, des frontières redessinées à coups de bombes. Le 4 mars 2026, Israël a ordonné le déplacement de toute la population libanaise présente au sud du fleuve Litani vers le nord, correspondant aux projections coloniales expansionnistes de l’appareil d’État israélien depuis 1978. Une zone tampon de 30 kilomètres permettant à à Tsahal de progresser dans le territoire libanais. Aujourd’hui, la zone à évacuer a été élargie de près de 10 kilomètres jusqu’au fleuve Zahrani, soit une surface totale équivalente à 10% du territoire libanais. La thèse du nettoyage ethnique est désormais une réalité : comme dans la bande de Gaza durant les deux dernières années, les incursions israéliennes précédent une extension progressive de l’occupation et donc une continuité du déplacement forcé. 

Amine Snoussi & Léa Joe Barakat (juriste hispano-libanaise, spécialiste des relations internationales)

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