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Lettre d’une mère frustrée au gouvernement


Vos Frustrations est une rubrique permettant aux lectrices et lecteurs de partager leurs « frustrations », colères, témoignages ou analyses. Aujourd’hui, c’est la lettre au gouvernement d’une mère anonyme, reçu en début d’année 2026, que nous publions. Pour participer à “Vos Frustrations”, écrivez-nous à redaction@frustrationmagazine.fr

Lorsque j’ai vu que, pour relancer la natalité, vous avez décidé d’envoyer une lettre à tous les Français âgés de 29 ans pour les inciter à faire des enfants, je n’en ai pas fermé l’œil de la nuit. Quel mépris. Je n’ai pas les mots pour exprimer ce que vous m’inspirez, car les mots à ma disposition ne me semblent pas suffisants pour décrire votre comportement. Celui auquel j’ai pensé est « mépris », mais j’ai aussi pensé à « dégoût » ou à « indécence ».

J’ai accouché d’un petit garçon il y a deux ans. Un accouchement classique : pas de césarienne, pas de péridurale. Bien sûr, j’ai quand même ressenti une fatigue physique et psychique : 48 heures de contractions, les douleurs mammaires, l’énorme responsabilité (synonyme d’angoisse pour beaucoup d’entre nous, les nouveaux parents) d’avoir à veiller sur un petit être nuit et jour pour la première fois ; ça fatigue un petit peu quand même.
Ça semble évident, mais je le dis quand même : l’arrivée d’un enfant, même dans de bonnes conditions, c’est-à-dire après un accouchement sans complication, est un bouleversement physique et psychique pour les parents, et surtout pour la maman.

Au bout de trois jours de congé, mon compagnon repart travailler. Il est en CDD au moment où j’accouche. Il devrait pouvoir prétendre à 28 jours de congé paternité, mais son patron lui a bien fait comprendre que, s’il souhaite prendre ses congés, il peut oublier le CDI à l’issue de son CDD.

Je m’occupe donc seule d’un nouveau-né. La majorité des bébés ne dorment pas bien la nuit et, même si mon compagnon, qui n’est pas avec moi la journée, fait tout pour m’aider la nuit, il n’a pas de sein, donc il ne peut pas l’allaiter. Là encore, ça semble évident, mais apparemment pas pour vous, élite de la nation.

Je dois donc préciser que je dors peu, voire pas du tout, la nuit et que je m’occupe seule de mon bébé et des tâches ménagères. Là encore, les mots me manquent pour vous faire ressentir l’épuisement physique et psychique de veiller sur un bébé dont la survie repose entièrement sur vos seules épaules. Entre l’allaitement et le manque de sommeil, je perds 10 kg.

Je tiens, je m’occupe de mon bébé, je reprends le travail quand mon fils a trois mois, presque avec soulagement, car je vais enfin pouvoir avoir un relais. J’ai la chance d’avoir une place en crèche. Mais un enfant qui entre en collectivité, c’est normal, est tout le temps malade, surtout le premier hiver. Le docteur lui diagnostique de l’asthme. Il multiplie les détresses respiratoires, et moi les nuits blanches.

J’ai droit à trois jours « enfant malade » auprès de mon employeur, et conjoint aucun. Dès les deux premières semaines de crèche, j’ai épuisé le quota des jours enfant malade. À l’avenir, je vais devoir poser des congés sans solde ou aller travailler en laissant mon bébé de trois mois à la crèche où, malgré tout le professionnalisme des assistantes maternelles, elles ne peuvent pas, avec six à neuf enfants à gérer par personne, prendre soin de mon fils malade.

Alors qu’est-ce qu’on choisit, messieurs et dames du gouvernement ? Prendre soin de son enfant malade ou payer son loyer ?

J’enchaîne les nuits blanches, j’allaite mon fils la nuit, je travaille le jour. Je ne fais pas de pause à midi pour faire mes heures et aller à la crèche au plus vite récupérer mon enfant fiévreux.

Des crises de larmes, d’angoisse, des cauchemars à répétition. Jusqu’au moment où je perds pied avec la réalité : j’ai des hallucinations et je m’automutile, seule solution que je trouve dans mon esprit épuisé pour rendre visible mon mal-être, et finalement solution que je perçois comme rationnelle après avoir épuisé toutes les autres alternatives pour survivre et avoir de l’aide.

Mon conjoint appelle le 15. Je suis finalement orientée vers une structure mobile de santé spécialisée en périnatalité. Merci aux autres femmes que j’y ai rencontrées : elles aussi dans la détresse, elles commencent à me faire réaliser que mon problème n’est pas qu’individuel.

Cette structure m’oriente vers une psychiatre, et celle-ci me conseille également un suivi chez un psychologue. La psychiatre me diagnostique une dépression du post-partum. Mais je ne comprends pas ce diagnostic ; encore aujourd’hui, je ne suis pas d’accord. « C’est une dépression du post-partum », c’est ce qu’elle dit. « Il faut faire du sport. Vous avez essayé la cohérence cardiaque ? »

Malgré mon état d’épuisement général, je réponds que je mets au défi n’importe qui d’aller bien en se réveillant dix fois par nuit, de continuer à performer au travail, de tirer son lait dans les toilettes, d’être constamment seule, sans aucun relais autre que le papa qui rentre à 19 heures.
Dans ma journée, au-delà de ne pas pouvoir dormir, le corps médical me conseille de faire du sport et de la méditation pour être moins déprimée. Sérieusement ?

On me conseille de suivre une thérapie. La psychologue que je rencontre me demande de parler de mon enfance et du lien avec ma mère. Mais moi, je veux parler de l’injustice que je ressens : qu’on cherche des causes à ma dépression dans mon enfance alors que je sais que c’est l’absence de sommeil, l’impossibilité d’être aidée ou relayée, la précarité financière, la crainte de perdre mon emploi qui m’ont conduite à la dépression, et que la méditation et le jogging ne peuvent rien pour moi.

Ma colère ne serait pas normale, elle ne serait pas légitime. Je devrais être heureuse : tout va bien. Alors pourquoi votre lettre me donne-t-elle tellement la haine ?

Car je vous entends déjà me répondre : « Le politique ne peut rien. Le post-partum, c’est hormonal, tout ça. » Ah bon, vraiment ? Est-ce que mes hormones sont responsables du fait que :

  • Ma mère de 64 ans ne peut pas être un relais, car elle travaille encore : elle n’a pas suffisamment cotisé d’après vos lois pour pouvoir s’arrêter de travailler et avoir une retraite décente.
  • Ce sont mes hormones aussi si, au bout de trois jours de congé, mon compagnon a dû repartir travailler par peur, dans le cas inverse, d’être licencié à la fin de son CDD ? Pour rappel, le congé paternité en France n’est pas obligatoire, c’est au libre choix du papa (libre de risquer de se faire virer surtout).
  • C’est sûrement la faute à une enfance malheureuse ou à mes hormones si je vis dans un désert médical et que, lorsque je sentais la crise arriver, avant le gouffre de la dépression, quand j’ai appelé à l’aide, je n’ai pu trouver aucun relais. La PMI est saturée. Le docteur vient de partir à la retraite. Ils ne peuvent pas me recevoir.

Pour les futurs parents, messieurs et dames du gouvernement, vous devriez ajouter quelques petites informations à cette lettre. Les trois premières années de la vie d’un enfant sont extrêmement difficiles, mais quand l’enfant commence à dormir, ça va quand même un peu mieux. Bon, à part quand, dans cette période-là, vous découvrez l’existence d’un certain M. Duplomb.

Quand j’étais enceinte, une amie m’a dit : « Tu verras, avoir un enfant, c’est avoir peur constamment. » Je confirme. Être parent dans une société capitaliste, c’est vivre avec la peur constante que votre enfant soit empoisonné aux pesticides ou que vous l’ayez peut-être déjà empoisonné durant la grossesse, que les germes du cancer soient passés de vous à lui.

Dans mon cas, j’ai vécu ma grossesse à quelques kilomètres en aval de Lyon et je me suis donc certainement fait intoxiquée aux PFAS pendant toute ma grossesse. Ma peur n’est pas irrationnelle. Elle est légitime et basée sur la science.

Ajoutez dans la lettre, s’il vous plaît, que, d’après Santé Publique France, le cancer est une épidémie, car son incidence augmente dans toutes les catégories de population. Que les cancers ont doublé depuis 1990 en France et qu’aujourd’hui, en France, 500 enfants meurent chaque année d’un cancer.

Dans votre lettre, pouvez-vous répondre à ma question : s’il échappe à la maladie, est-ce que vous allez me le prendre pour en faire un soldat ? Pour l’envoyer se faire tuer loin de moi ? Pour l’envoyer massacrer les enfants d’autres femmes au nom des puissants, et pour leurs intérêts ?

Dans la liste des mots que j’ai cherchés pour caractériser votre lettre, j’ai pensé à « ignorance », mais ce mot-là, je vous le refuse. Car vous savez. Vous savez que les lois que vous votez nous empoisonnent, nous isolent, nous précarisent, nous détruisent.

Membres du gouvernement, voici ma réponse à votre lettre honteuse pour inciter les Français à procréer. J’aime mon enfant viscéralement. J’en crève d’amour pour lui et je vous hais de sacrifier sa santé et le temps que nous pourrions passer tous les deux à profiter de cette vie pour des intérêts économiques, pour vos petites carrières politiques minables. Car c’est de cela qu’il s’agit. Vous sacrifiez mon enfant (le mien ou celui d’une autre), vous nous sacrifiez.

J’en suis à me demander si je dois me battre pour assurer l’avenir de mon fils à très court terme  c’est-à-dire un logement, du chauffage, de la nourriture (de préférence pas trop polluée aux nitrates)  ou si je dois me battre pour son avenir avec le risque de me faire éborgner ou gazer.

Je vous déteste, vous qui me volez mon temps, vous qui m’obligez à des choix impossibles, vous qui me forcez à me battre pour éviter que des substances toxiques l’empoisonnent et vous qui pensez à l’envoyer se faire tuer pour des guerres qui n’ont, de tout temps, servi que les intérêts des puissants. Vous me volez du temps que je pourrais vivre avec lui sans craindre qu’il meure d’une mort qui aurait pu être évitable. Et ce n’est pas juste.

Vous aviez le pouvoir de changer les choses, vous ne l’avez pas fait. Alors j’ajoute d’autres mots à la liste, à côté de mépris, pour évoquer ce que votre lettre m’inspire : gâchis, injustice, indécence.

https://frustrationmagazine.fr/aed
https://frustrationmagazine.fr/la-violence-sociale-des-discussions-ordinaires
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Une Mère Frustrée
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