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Le groupe Bernard Hayot : aux origines coloniales de la vie chère


Les années 2024-2025 ont marqué un tournant dans la mobilisation des militants caribéens contre la vie chère. Au cours des manifestations, une entreprise martiniquaise familiale a été désignée responsable de la vie chère : le Groupe Bernard Hayot (GBH). Pendant six ans, le groupe a imposé le mystère sur ses chiffres d’affaires et ses bénéfices, ne les révélant qu’au cours de l’année 2025. Enquête sur une entreprise influente dans l’économie antillaise et ultramarine. 

« Escroquerie en bande organisée », « abus de position dominante » et « entente ». Des accusations lancées par le Parquet Financier Nationale (PNF) à l’encontre du groupe Bernard Hayot, en décembre 2025. Le géant de la grande distribution aurait réalisé des marges « jusqu’à trois ou quatre fois supérieures » à celles pratiquées en France hexagonale, selon Libération. Les soupçons d’escroqueries en bande organisée portent sur les marges que le géant du commerce aurait dissimulées auprès de ses fabricants automobiles. 

Pour autant, le groupe Bernard Hayot use de différents éléments de langages pour se déresponsabiliser de ces écarts de prix entre la France Hexagonale et les outre mers.  Christophe Bermont, directeur du géant de la grande distribution, accuse la distance géographique d’être responsable de ces écarts de prix, lors d’un entretien pour le média local Antilla : « l’éloignement des territoires ultramarins entraîne mécaniquement des surcoûts logistiques qui se répercutent sur les prix ». De son côté, le PDG Stéphane Hayot parle d’un « handicap structurel », lors d’une interview pour le média LSA, causant un écart de 25 % à 40 %, dû au coût de l’éloignement. Il conclut que la vie chère est un problème de « pouvoir d’achat ». Un élément que Déborah, membre du collectif écologique Observatoire Terre Monde (OTM), réfute : « Effectivement, l’enjeu du pouvoir d’achat est central dans la vie chère. Mais si l’on observe les autres secteurs, il y a aussi une question de monopole. S’il n’y a pas de concurrence, il y aura des prix supérieurs à la moyenne contrairement à un marché régulé. »

Près de la moitié du chiffre d’affaires du groupe vient du secteur de l’automobile. Comme nous le rappelle Jean-Michel Hauteville, correspondant à Fort-de-France (Martinique) pour Le Monde : « GBH est le principal distributeur de Renault. Avec leur filiale Martinique Automobiles, il a Renault, Nissan puis Dacia ». Un grand impact dans le circuit économique et commercial antillais. 

GBH : une multinationale tentaculaire dans le sud global

En 2022, GBH représentait 45 % des dépenses des consommations courantes des ménages réunionnais. Un chiffre qu’avait estimé Christophe Girardier pour une étude qu’il avait réalisée pour le cabinet Bolonyocte Consulting. Il a fallu plusieurs décennies d’expansion progressive dans divers secteurs et régions du sud, pour que le groupe devienne le conglomérat qu’il est devenu aujourd’hui. Créé en 1960 par Bernard Hayot, père de Stéphane Hayot qui est l’actuel PDG de l’entreprise, il se lance dans l’élevage de poulets avec une entreprise du nom de Bamy. Par la suite, il investit dans plusieurs secteurs, dont le BTP et la photographie, au cours des années 1970 et 1980.

En 2019, le groupe n’avait pas caché son intention de racheter l’entreprise Vindémia, une grande enseigne d’hypermarché, filiale du groupe Casino connue à l’île de la Réunion. La volonté du groupe de répandre son marché n’est pas récente : en plus d’être influente dans divers secteurs et marchés, l’entreprise a su affirmer au fil des décennies sa présence dans différentes régions du sud. C’est à partir de 1984, que le groupe a commencé à accroître ses activités en Guyane, en 1988 pour l’Île de la Réunion, ainsi qu’en 2004 pour la Nouvelle-Calédonie. Puis dans les années 2000 et 2010, le géant de la grande distribution se répand à l’international, que ce soit en République Dominicaine, au Maroc et bien plus tard au Costa Rica.

Une omniprésence qui a permis au géant de la grande distribution d’établir une position dominante et quasi-exclusive. Comme nous l’explique Firmin, membre du collectif de déserteurs et pour la lutte écologique, Vous n’êtes pas seules (VNPS) : « Le groupe détient plus de 40 %, voire 50 % de part de marché dans la grande distribution généraliste, selon les estimations en Martinique et à la Réunion ». 

En 2025, l’Observatoire Terre monde (OTM) et VNPS ont publié une enquête intitulée Désarmer GBH – enquête sur le plus puissant empire békés pour exposer les logiques oligopolistiques de la multinationale et de ses alliés. Ils y retracent notamment les origines multifactorielles, que ce soit les liens de proximité avec d’autres familles békés aussi bien que l’origine de leur abondance économique. Une prospérité aux diverses origines, que GBH doit à ses marges économiques, aussi bien aux différents secteurs de la distribution et ses relations avec d’autres békés.

GBH : une entreprise opulente qui révolte la population locale

Dans la mémoire antillaise, septembre et novembre 2024 représentent le point de bascule dans les luttes contre la vie chère, ou la Pwofitasyon. À Fort-de-France ou en Martinique, le collectif de la Protection des peuples et des ressources afro-caribéennes (RPPRAC) réclamait un réalignement des prix sur les produits agroalimentaires sur ceux de la France hexagonale. Le mouvement avait mobilisé les citoyens martiniquais au boycott de nombreux géants de la distribution, dont le Groupe Bernard Hayot.  

Ces actions coup de poing ont fait émerger une convergence des luttes dans les cercles militants, qui ont assigné en justice l’entreprise, pour les mêmes motifs : « Ces plaintes s’inscrivent dans une action de long terme, elle est en complémentarité avec d’autres luttes qui sont en train de fragiliser GBH » nous relate Déborah. 

C’est en novembre 2024 que VNPS assigne GBH en justice dans l’obligation qu’il puisse publier ses comptes. Mais cette action n’aura qu’un impact partiel. L’entreprise avait publié des documents présentant ses comptes, qui étaient à peine lisibles : « Nous trouvons surprenant que les documents [les comptes consolidés] soient pixelisés, alors que c’étaient des chiffres inédits », explique Firmin (VNPS). C’est à partir de janvier 2025 aux côtés d’OTM, que le collectif fait bouger les lignes. Ils déposent une plainte citoyenne contre X, pour « abus dominant» et « double entente », ce qui pousse GBH a enfin révélé ses chiffres d’affaires entre de l’année 2018 à 2024. Au total, 3 milliards d’euros en 2018, contre 5 milliards en 2024, pour 202 millions d’euros de bénéfices nets, ce que révélait Les Échos

Outre le mystère sur leurs chiffres, l’entreprise familiale jouit des écarts de prix à la consommation entre les outre-mers et la France métropolitaine. Comme le démontre le rapport d’enquête des deux collectifs, la Martinique et la Guadeloupe se retrouvent avec plus de 40 % et 42 % d’écart de prix. Par ailleurs, GBH reconnaissait dans un communiqué de presse de février 2025 que la marge brute globale du groupe était de 34 %. Soit 1,7 milliard d’euros dans la même période. Ce qui n’empêche pas Stéphane Hayot de nier cette réalité  : « La vie chère en Martinique, ce n’est pas un problème de marge ou de concurrence ». Alors que Manuel Valls reconnaît de son côté l’existence d’un groupe « qui joue souvent un rôle d’étouffement », dans l’hémicycle en janvier 2025, selon le quotidien Le Monde.

Pour autant, cette contestation contre la multinationale n’est pas si récente. En 2009, le Mouvement contre l’exploitation outrancière, en créole Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP) voit le jour en Guadeloupe et regroupe diverses organisations syndicales. Eli Domota qui était en tête de file du mouvement accusait déjà GBH de faire « flamber les prix » dans ses hypermarchés. Un constat assez unanime, puisque le média mensuel Le Monde diplomatique révélait une augmentation des prix sur les produits de première nécessité entre 2007 et 2008 : une augmentation de plus de 48 % pour le lait et de plus de 87 % pour les pâtes. En plus de la vie chère, le groupe était aussi accusé de refuser toute revalorisation salariale : « Ceux qui profitent de leur monopole pour faire flamber les prix sont les mêmes qui refusent catégoriquement d’augmenter les salaires au-delà de 2 % » s’indignait Roger Lannoy, qui était secrétaire général du syndicat martiniquais, CDTM. Un problème structurel dont l’entreprise familiale a su tirer profit : en 2008, le magazine Challenge classait la famille au 119e rang des plus grandes fortunes de France. La famille a vu sa fortune passer de 300 millions d’euros à 350 millions d’euros, entre l’année 2007 et 2008.

GBH une entreprise perpétuant les violences coloniales

Outre les marges réalisées par la multinationale, c’est aussi l’octroi de mer qui pèse sur ces surcoûts. Existant depuis 1670, cette taxe propre aux outre-mers et qui s’applique aux marchandises importées d’Europe, asphyxie le pouvoir d’achat des Antillais. À l’image de GBH et de ses marges exorbitantes, l’octroi de mer est un système structurel profondément ancré dans une histoire coloniale. « L’Autorité de la concurrence met en lumière deux facteurs principaux qui expliquent en grande partie ces écarts de prix : les frais d’approche pour les produits importés, liés à l’éloignement géographique. L’octroi de mer constitue en moyenne le premier poste de coût dans les frais d’approche » déclare Stéphane Hayot dans une FAQ du site officiel de GBH. Bien qu’il ait raison, cette rhétorique, ciblant cette taxe comme responsable de la vie chère, lui permet de se racheter une virginité. « Ces dysfonctionnements conduisent à pénaliser le consommateur lorsque celui-ci est obligé, en l’absence de production locale, d’acheter un produit importé taxé au titre de l’octroi de mer », rappelle l’ancien député, Johnny Hajjar, dans son rapport d’enquête pour l’Assemblée nationale, le 20 juillet 2023.  

Par ailleurs, l’ancien député affirmait chez Huffington post que GBH diluait ses marges par des « myriades de petites entreprises ». Le but était de donner l’impression d’imposer des « marges raisonnables ». « Bernard Hayot [père fondateur du groupe] a quatre enfants : Stéphane et Rodolphe, mais aussi Dorothée et Delphine. Chacun est, à titre individuel, à la tête d’une holding » examine  VNPS dans leur rapport d’enquête. Les Holdings permettent de dissocier l’activité productive de la propriété du capital, par des petites entreprises spécifiques et discrètes sur le plan juridique : « on n’a pas encore les éléments pour s’appuyer dessus, mais on s’appuie sur d’autres ressources basées sur les constellations commerciales. Le rôle des holdings est de faire remonter les flux financiers, c’est-à-dire les résultats nets, ce qui peut leur permettre d’échapper à l’impôt quand elles sont situées à l’étranger. Ce n’est toutefois pas le cas de GBH sur la base des informations que nous avons, car sa société holding centrale, GBH est française » explique de façon très nuancée, l’un des membres du collectif VNPS, Antoine. Comme il le souligne toutefois, avec l’exemple d’un graphique, réalisé pour leur enquête, une fois ramenés aux chiffres d’affaires nets, GBH et Bamy automobile deviennent plus importants. Ce qui « signifie que l’argent remonte » explique-t-il.

Graphique sur l’entreprise GBH et sa constellation
© Vous n’êtes pas seuls 2025 

Au total, 52 entreprises appartiennent à Bernard Hayot ou bien à ses 4 enfants. Sur 109 entreprises en activité, 79 % sont dans le secteur immobilier, dont 75 % à la Martinique. Plusieurs filiales dans le secteur agricole et de la monoculture, façonnent et s’inscrivent dans la constellation familiale. Le frère de Bernard Hayot, Jean-Michel Hayot, PDG d’une société créée en 1963 du nom de Le Lareinty, dirige une dizaine d’entreprises similaires, dont l’Habitation Bochet. À l’instar de GBH, les différentes entreprises laissent planer le mystère autour de leur chiffre, à l’exception de Le Lareinty qui a 6,2 millions d’euros de chiffre d’affaires pour l’exercice de 2024. GBH détient aussi un taux de contrôle de 20,86 % sur chacune de ces sociétés. Leur point commun ? Le Lareinty et l’Habitation Bochet sont tous deux spécialisés dans l’agroalimentaire, plus particulièrement dans la culture intensive de canne à sucre et de bananeraie. D’une certaine manière, ce fonctionnement économique est la résultante d’une longue histoire coloniale. Pour Déborah, il y a « une continuité flagrante entre le système esclavagiste à aujourd’hui ». Alors que la banane et la canne à sucre sont des monocultures assez récentes, elles sont souvent associées à l’esclavage. « C’est une histoire structurante pour eux : ils essaient de redéfinir les habitations békés », conclut-elle. 

À l’image de la caste que représentent les békés, la famille Hayot possède une bonne partie des terres martiniquaises. Des terres que leurs ancêtres se sont accaparées, et que la France n’a jamais distribuées lors de l’abolition de l’esclavage. Ce qui explique l’omniprésence de cette famille et de leurs pairs dans ce secteur. La famille Hayot a su élargir son influence par ses liens avec de nombreux békés : « Que ce soit la taille de la communauté et le long historique d’endogamie, il a été mis en évidence que même ces familles concurrentes peuvent s’allier lorsqu’il le faut », affirme Jean-Michel Hauteville. « Par exemple, la société frigorifique guadeloupéenne Sofroi est détenue à 37 % par GBH, mais aussi à 63 % par la Famille Huyghes-Despointes, propriétaire de l’entreprise. La démarche semble claire : entre békés, on peut s’associer», peut-on lire dans l’enquête Désarmer GBH. 

Cette endogamie, dont la famille Hayot et leur confrère font preuve, a un passif historique. Avec les premières hiérarchisations raciales qu’a imposées l’administration coloniale, de nouvelles catégories ethniques se dessinent, donnant naissance aux « couleurs-statuts ». Des blancs libres, aux libres de couleurs et esclaves, l’objectif de ce système est d’exclure une partie de la population antillaise : la population esclavagisée, celle qui n’a pas traversé cette ligne de couleur. Un système assez contradictoire, sachant qu’une partie de la population blanche est tout aussi métissée, avec une lignée maternelle noire, indienne ou native américaine ainsi qu’une lignée paternelle européenne. La frontière entre la blanchité et la non blanchité s’opérait par les premiers critères d’assignations raciales. C’est toute une lignée de la famille Hayot qui a évolué dans ce contexte colonial, à partir de leur arrivée en Martinique et en Guadeloupe, au XVIIe siècle. Ce qui explique en partie les discours conservateurs de leurs semblables, comme ceux de Huyghues Despointes, pour un reportage de Canal +.

La monoculture de banane : un exemple qui confirme le monopole des Hayot ? 

Ce contexte historique a permis aux Hayot d’imposer un lobbying intense autour de la production de bananes. Yves Hayot, frère de Bernard Hayot, est l’un des acteurs principaux dans le développement de la culture bananière en Martinique au XXe siècle. Planteur et directeur de l’entreprise phytosanitaire Laurent Lagarrigue, il sollicite en 1981 le ministère de l’Agriculture, afin d’obtenir l’homologation du Curlone, un produit composé à 5 % de chlordécone. Issu de la famille des organochlorées, il a été utilisé de 1972 à 1993 pour lutter contre un ravageur du nom de charançon bananier. Alors que les États-Unis reconnaissaient en 1976 la dangerosité de l’insecticide, Yves Hayot et d’autres békés n’en démordaient pas : leur but était de produire massivement des denrées alimentaires pour la France hexagonale. Du côté des instances politiques et scientifiques françaises, le comité d’étude des produits antiparasitaires à usage agricole, une instance du ministère de l’Agriculture, repérait déjà en 1968 la toxicité de l’organochloré. Ce qui ne l’empêchait pas d’autoriser de manière dérogatoire le Kepone, l’ancien nom donné au Curlone, pour une période d’un an. 

Toute cette chronologie autour de la commercialisation du chlordécone nous rappelle une chose : les instances politiques et les békés ont occulté sa dangerosité, pour leurs propres intérêts économiques. Une production de l’ignorance, qui prive des populations caribéennes de ce savoir scientifique et d’une mainmise sur leur environnement. Ce que Malcom Ferdinand, auteur du livre S’aimer la terre publié en 2024, nomme le capitalisme colonial : un capitalisme qui assigne les Antilles du statut de « terres autres », que seuls les békés peuvent exploiter, pour y instaurer des monocultures de bananes, tout en légitimant l’usage abusif des pesticides. 

Cet ostracisme s’insère jusqu’aux sphères juridiques, devenant un bouclier d’impunité pour les békés. Le 22 octobre 2024, la Cour d’appel de cassation étudiait deux questions prioritaires de constitutionnalité (QPC), sur le crime d’empoisonnement par le chlordécone et la responsabilité de l’État dans cette affaire. Ce procès s’était tenu à huis clos, alors que le collectif des Ouvriers agricoles (COAADEP), Karayib rassemblement et d’autres syndicats s’étaient mobilisés, pour contester un « non-lieu », prononcé un an auparavant. Un état de fait que déplore également Malcom Ferdinand, chez Outre-mer la 1ère : « Je trouve que c’est inadmissible. On est dans une forme d’expertocratie face à une demande de justice qui est citoyenne, qui est populaire. On dit aux peuples martiniquais et guadeloupéens, les décisions concernant vos demandes de justice vous sont interdites ». Le 6 février 2025, la situation reste la même : la Cour de cassation écarte les deux QPC. Les liens étroits que les Hayot et consorts entretiennent avec l’État français, conjugués à leurs pouvoirs économiques sur la filière bananière, attestent de leur pouvoir oligo-monopolistique aux Antilles françaises.

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Clarisse Dooh
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