« Le capitalisme c’est la guerre depuis son origine » – Entretien avec Mathieu Rigouste
Dans Nous sommes tous des champs de bataille, sorti en salles le 17 janvier 2025, Mathieu Rigouste s’intĂ©resse au “marchĂ© de la violence” et montre les liens entre l’industrie de l’armement, la rĂ©pression des mouvements sociaux, les violences policières racistes, le colonialisme, les guerres et le capitalisme. Il dresse, aussi, le portrait de celles et ceux qui y rĂ©sistent.Â
Un film très intéressant, touchant, que nous avons aimé à Frustration, que nous vous recommandons et pour lequel nous avons réalisé un entretien avec Mathieu Rigouste en janvier 2025.

Pouvez-vous vous présenter rapidement ?
Je suis un militant engagĂ© dans diffĂ©rentes luttes contre les systèmes de domination, les violences d’Etat, le colonialisme et l’ordre sĂ©curitaire. Je fais de la recherche en sciences sociales avec l’idĂ©e qu’à travers des outils critiques nous pouvons renforcer les luttes, nous permettre de mieux nous dĂ©fendre. Je fais des livres, des documentaires, des podcasts, des ateliers et je participe Ă un rĂ©seau qui s’appelle EnquĂŞte critique. Â
Comment est venu le projet de ce film ? Comment l’avez vous produit et distribuĂ© ?Â
Je travaille sur le système sécuritaire, ce que j’appelle “l’âge sécuritaire de l’impérialisme”. Très concrètement, j’essaye de comprendre les mécanismes et la transformation de ce que fait la police dans les quartiers populaires et les prisons, le régime de frontières, les colonialités extérieures et intérieures, et aussi le business de la guerre et du contrôle en allant enquêter dans les salons dit “de la défense et de la sécurité”.
En allant enquêter dans ces endroits je me suis rendu compte – déjà que c’était possible d’entrer quand on était fiché S – et qu’en parlant leur langue, en faisant un petit effort pour s’habiller etc. on peut mener des entretiens assez riches, voire jamais vus, avec des industriels de l’armement, les amener à raconter eux-mêmes, face caméra, les mécaniques de ce marché.
Très concrètement, j’essaye de comprendre les mécanismes et la transformation de ce que fait la police dans les quartiers populaires et les prisons, le régime de frontières, les colonialités extérieures et intérieures, et aussi le business de la guerre et du contrôle en allant enquêter dans les salons dit “de la défense et de la sécurité”.
Je me suis dit qu’il y avait la possibilitĂ© d’en faire un outil au service des luttes contre le business de la guerre et du contrĂ´le, et d’outiller la reconstruction d’un mouvement anti-guerres et anti-impĂ©rialiste. Je me suis aussi dit qu’on ne pouvait pas juste leur donner la parole, mĂŞme en les emmenant sur des terrains glissants pour eux. Il fallait pouvoir confronter ce qu’ils racontaient. Je l’ai fait de deux manières : Ă la fois en assumant ma participation Ă cette histoire Ă travers une voix off qui apporte de l’analyse critique et des Ă©lĂ©ments dont les industriels ne parlent pas, et en mĂŞme temps en existant Ă la camĂ©ra avec deux de mes camarades, Fatou Dieng et Fahima Laidoudi, en leur proposant de rĂ©agir Ă ces images pour permettre aux spectateurs de rĂ©flĂ©chir sur ce que je rapporte de ce salon et sur ce qu’on peut en faire en termes de comprĂ©hension de ce qui nous empĂŞche de nous libĂ©rer.Â
Le film est autoproduit et auto-distribué. II y a eu un crowdfunding qui a permis de financer la plupart du documentaire. Je suis allé chercher des soutiens à droite à gauche mais il n’y a aucune subvention d’Etat. Il a son propre site avec ce choix politique et économique fort de le mettre à prix libre, ce qui permet la gratuité pour les gens qui n’ont pas les moyens tandis que ceux qui les ont peuvent soutenir ce travail et participer à le rendre accessible pour les autres.
C’est un travail qui a durĂ© sept ans, qui a reposĂ© sur la solidaritĂ© et l’entraide avec Ă©normĂ©ment de gens qui ont appuyĂ© tout le processus de crĂ©ation et de rĂ©flexion. Le rĂ©sultat leur doit immensĂ©ment.Â
Il va exister dans les salles de cinĂ©ma, les centres sociaux autogĂ©rĂ©s, les facs, les ZADS, les centres de quartier qui veulent s’en emparer. Il va vivre sur un temps plus long que les films classiques.Â
Vous pouvez nous parler de ce salon, Milipol, dans lequel vous vous rendez dans le film ? Quel est son rĂ´le ? Pourquoi avez-vous souhaitĂ© vous y rendre ? Comment vous prĂ©sentiez-vous lĂ -bas ? Vous arrivez notamment Ă avoir accès Ă plusieurs “gros pontes”… Â
Il faut le mettre dans un contexte global et de longue durée. Ce que j’essaye d’expliquer dans mes travaux c’est que les transformations du pouvoir et de l’accumulation dans la séquence contemporaine sont liées à un agencement particulier du capitalisme racial et patriarcal, concentré sur la guerre et le contrôle.
Le capitalisme c’est la guerre depuis l’origine mais il y a aujourd’hui une concentration en terme de régénération, à la fois de l’accumulation de profits mais aussi des différents rapports de domination, qui passe par le développement d’une économie politique de la guerre permanente, dont la surveillance, le contrôle et la répression sont des sous-dimensions.
De ce point de vue, les grandes puissances impérialistes jouent à la fois leur positionnement dans l’ordre international et la reproduction de celui-ci, que j’appelle “l’apartheid global” dans un livre qui va paraître à la Fabrique en avril (La guerre globale contre les peuples). J’essaye d’expliquer comment ces grandes puissances organisent leur maintien dans ces marchés et y développent des stratégies d’expansion.
Dans ces salons, on voit comment ce réseau mondial interconnecte les puissances de profit, les machines de pouvoir, des réseaux humains et des infrastructures technologiques. On y voit aussi la consanguinité de l’Etat et du capital dans le domaine militaro-sécuritaire.
La France reste depuis plus d’une vingtaine d’annĂ©es dans le carrĂ© de tĂŞte des puissances militaro-sĂ©curitaires justement car elle s’inscrit dans une histoire longue de colonialisme et de puissance militaire. Son complexe militaro-industriel s’est dĂ©veloppĂ© au cours de cette histoire. Elle se donne les moyens, en organisant des grands salons de la dĂ©fense et de la sĂ©curitĂ©, d’être un acteur structurant du marchĂ© global de la guerre et du contrĂ´le. Ces salons sont des rouages fondamentaux pour les acteurs internationaux, Etats, industries, armĂ©es, police, entreprises de sĂ©curitĂ© privĂ©es, mercenaires impliquĂ©s dans ce champ.Â
Dans ces salons, on voit comment ce rĂ©seau mondial interconnecte les puissances de profit, les machines de pouvoir, des rĂ©seaux humains et des infrastructures technologiques. On y voit aussi la consanguinitĂ© de l’Etat et du capital dans le domaine militaro-sĂ©curitaire. Par exemple Milipol est organisĂ© sous l’égide du ministère de l’IntĂ©rieur mais Ă la direction du salon on retrouve tous les grands industriels du secteur comme Thalès, IDEMIA, Atos, etc. Ă€ l’intĂ©rieur mĂŞme de ces gĂ©ants industriels du secteur militaro-sĂ©curitaire, on a toujours l’Etat qui a une partie du capital, souvent autour d’un tiers, mais parfois cela monte jusqu’à 50-51% quand il veut garder la mainmise dessus. Le reste du capital appartient Ă du privĂ©. L’Etat et le capital sont dans ce domaine consubstantiels et coextensifs, c’est-Ă -dire qu’ils produisent ensemble les nouvelles technologies.Â
Le capitalisme, c’est la guerre, depuis l’origine ; mais il y a aujourd’hui une concentration en terme de régénération, à la fois de l’accumulation de profits mais aussi des différents rapports de domination, qui passe par le développement d’une économie politique de la guerre permanente, dont la surveillance, le contrôle et la répression sont des sous-dimensions.
On le voit bien dans des structures qui sont Ă la fois publiques et privĂ©es : les hauts cadres de l’administration chargĂ©s des budgets et des achats, les États-majors militaires, policiers, gendarmes, se retrouvent au quotidien toute l’annĂ©e dans des sĂ©ries de colloques et de confĂ©rences avec les industriels et Ă©laborent ensemble des programmes d’armement, les budgets, la recherche et le dĂ©veloppement font le choix de dĂ©velopper telle ou telle technologie, d’en doter les institutions, de les faire Ă©voluer et de les utiliser sur les champs de bataille, de dĂ©clarer des “opĂ©rations extĂ©rieures” c’est-Ă -dire des formes de guerre, en gĂ©nĂ©ral coloniales, et puis des dĂ©ploiements Ă l’intĂ©rieur, dans les quartiers populaires, dans les prisons, aux frontières, pendant les mouvements sociaux. Ces technologies y sont utilisĂ©es, expĂ©rimentĂ©es et mises en vitrine. On observe une partie de cette mĂ©canique dans des salons comme Milipol.Â
La France joue un rôle fondamental dans ce domaine en organisant parmi les principaux salons mondiaux à la fois dans le domaine terrestre comme Eurosatory, dans le domaine aéronautique, le Bourget, qui est le plus grand salon mondial de l’aéronautique militaire avec tous les avions de chasses, les missiles, les satellites qui sont responsables du bombardement des peuples, le Sofins qui est le salon des forces spéciales, Euronaval, celui des forces navales… Il y a même un salon du spatial militaire qui va bientôt être organisé à Toulouse. Avec ces salons, la France joue une carte importante dans son positionnement dans la hiérarchie internationale.
Les hauts cadres de l’administration chargés des budgets et des achats, les États-majors militaires, policiers, gendarmes (…) font le choix de développer telle ou telle technologie, d’en doter les institutions, de les faire évoluer et de les utiliser sur les champs de bataille, de déclarer des “opérations extérieures”, c’est-à -dire des formes de guerre, en général coloniales, et puis des déploiements à l’intérieur, dans les quartiers populaires, dans les prisons, aux frontières, pendant les mouvements sociaux. »
Là -bas, je me fais accréditer comme journaliste, je mets un costume, je leur parle leur langue et je les amène sur des terrains qui les passionnent, les fascinent et qui sont aussi intéressants pour nous. Une fois en confiance, je les amène sur les terrains les plus glissants, vers les mécaniques fondamentales du marché de la guerre et du contrôle. Bien sûr ils n’abordent pas toute l’infrastructure illégale, ce qu’on appelle “la parastructure” illégale comme les rétrocommissions et la corruption. Mais la corruption est en quelque sorte systémique du fait que les Etats et les industries collaborent en permanence à la fabrication d’un marché dont les conséquences immédiates sont toujours un déferlement de violences contre les conditions d’existence des classes populaires à travers le monde.
Les types de questions que je leur pose c’est “comment votre firme a-t-elle rĂ©ussi Ă rebondir Ă travers la crise Covid ?”, “pouvez-vous nous parler de vos structures de recherche et dĂ©veloppement ?”. Je leur demande aussi s’ils pensent qu’il y a un Ă©quivalent au concept de “combat proven” (l’étiquetage “approuvĂ© sur le champ de bataille”) pour la sĂ©curitĂ© intĂ©rieure.Â
Dans le film, j’ai accès à des gros pontes du domaine comme Gérard Lacroix mais aussi le dirigeant d’Idemia (entreprise spécialisée dans les techniques d’identification biométrique).
Ce qu’on voit dans le film c’est qu’un certain nombre de ces marchands d’armes travaillaient auparavant pour le ministère de l’intĂ©rieur, pour les services de renseignement, etc. On voit notamment un ancien prĂ©fet et un ex-directeur de la DGSE. S’agit-il de parcours classiques ?Â
Il y a une dynamique centrale au cĹ“ur des industries d’armement qui consiste Ă recruter des hauts fonctionnaires, des anciens prĂ©fets, des hauts cadres de diffĂ©rentes administrations (sĂ©curitĂ© intĂ©rieure, renseignement extĂ©rieur…). RĂ©ciproquement il y a Ă la tĂŞte de l’armĂ©e et de toute une sĂ©rie d’institutions en charge de la structuration du marchĂ© de l’armement, notamment dans le GICAT (Pour “Groupement des industries françaises de dĂ©fense et de sĂ©curitĂ© terrestres et aĂ©roterrestres”, lobby des industriels français), dans la DGA (Direction GĂ©nĂ©rale de l’Armement), dans les diffĂ©rents services ministĂ©riels chargĂ©s de la conception, de l’achat, de la budgĂ©tisation des matĂ©riels et des technologies militaro-sĂ©curitaires, une tendance Ă employer des gens qui viennent du privĂ© et de l’industrie. On peut parler d’une forme de coproduction, de consanguinitĂ© de la haute industrie militaire, de l’Etat, des PME, des start-up qui sont elles-mĂŞmes chapeautĂ©es et soutenues par l’Etat. Â
Quelle est la place de la France dans ce marché sécuritaire mondial ?
La France est le deuxième vendeur d’armes dans le monde. C’est dû notamment au fait que la Russie vend moins d’armes car elle les utilise en Ukraine. Mais depuis trente ans, la France est toujours dans le carré de tête des grands vendeurs d’armes.
Historiquement, tout au long de la modernitĂ© capitaliste, la France a fait partie des grandes puissances impĂ©rialistes dont le capital s’est dĂ©veloppĂ© notamment autour de la production et du commerce des armes. Sur le marchĂ© sĂ©curitaire en particulier, si on le distingue du continuum de guerre et de contrĂ´le et bien qu’il en soit une sous-partie, la France est l’un des acteurs principaux, notamment du fait de l’organisation de ces salons et de la persistance de son rĂ©seau politico-diplomatique dont la prĂ©sence reproduit le rĂ©seau colonial. La prĂ©sence dans des pays Ă©trangers de diplomates, d’administrations françaises liĂ©es au conseil en sĂ©curitĂ©, Ă la formation des polices et des armĂ©es sert Ă appuyer le commerce des technologies militaires et sĂ©curitaires.Â
La corruption est en quelque sorte systémique du fait que les Etats et les industries collaborent en permanence à la fabrication d’un marché dont les conséquences immédiates sont toujours un déferlement de violences contre les conditions d’existence des classes populaires à travers le monde.
Tout cela s’appuie aussi sur la grande mythologie de l’excellence française en maintien de l’ordre, qui est une pure fiction, constituĂ©e au moment de la guerre en AlgĂ©rie alors que la rĂ©sistance algĂ©rienne a bien rĂ©ussi Ă arracher l’indĂ©pendance.Â
Toutes les grandes puissances dans ce domaine, comme IsraĂ«l ou les Etats-Unis, construisent des mythes autour de leur extraordinaire efficacitĂ©, de leur capacitĂ© Ă prĂ©dire et Ă intervenir en amont du dĂ©veloppement des menaces, ce qui dans la rĂ©alitĂ© est toujours dĂ©menti du fait de contradictions internes, institutionnelles et externes, de l’ordre des rĂ©sistances populaires, des rĂ©voltes et des soulèvements.Â
La France est le deuxième vendeur d’armes dans le monde.
Dans le film, vous expliquez que vous avez dĂ©jĂ vous mĂŞme Ă©tĂ© victime de violences policières. Est-ce que cela a jouĂ© dans votre engagement ? Ou inversement est-ce que ces violences ont aussi Ă©tĂ© exercĂ©es contre vous en raison de cet engagement ? C’est aussi Ă cette occasion que vous avez dĂ©couvert que vous Ă©tiez fichĂ© S, comment cela se manifeste t-il concrètement? Ă€ quoi sert ce fichage pour la police ?Â
J’ai subi différentes violences policières, déjà en habitant en banlieue parisienne, même si moins que la plupart de mes potes non blancs. J’en ai aussi subi régulièrement en tant que militant dans les luttes sociales. Quand j’ai subi le tabassage dont il est question dans le film, j’étais déjà engagé depuis des années. C’est venu confirmer ce que je savais déjà : que la violence policière est produite par des institutions, couverte d’impunité, qu’elle répond d’une mécanique de domination qui n’est pas de l’ordre de la bavure accidentelle, du dérapage mais participe de la reproduction d’une société.
Ils ont mis la fiche S dans la procĂ©dure pour pouvoir me criminaliser mais je le savais depuis quelques annĂ©es : en passant des frontières on m’avait dĂ©jĂ mis de cĂ´tĂ© plusieurs fois et j’avais fini par comprendre. Mais lĂ je l’ai eu en rĂ©el et j’ai vu pour la première fois ce qui Ă©tait Ă©crit.Â
Les fiches S qui frappent les personnes identifiées comme faisant partie de la communauté musulmane viennent écraser tout leur quotidien : cela fait peur à leurs voisins, ça peut justifier des perquisitions et des tabassages.
Il y a diffĂ©rents types de fiches S. L’une des distinctions principales est d’ordre raciale. Les fiches S qui dĂ©signent les personnes identifiĂ©es comme islamistes, ça vient leur pourrir la vie au quotidien de manière bien plus intense que la manière dont moi ça me touche. Sur ma fiche S il y a marquĂ© “élĂ©ment de la mouvance anarcho-autonome susceptible de commettre des violences”, ce qui me met en danger car un policier peut s’en prendre Ă vous pour ça. Mais les fiches S qui frappent les personnes identifiĂ©es comme faisant partie de la communautĂ© musulmane viennent Ă©craser tout leur quotidien : cela fait peur Ă leurs voisins, ça peut justifier des perquisitions et des tabassages.Â
Cela appartient Ă toute une logique du pouvoir liĂ©e au fait de connaĂ®tre la population, ses idĂ©es politiques, son comportement, et c’est arrimĂ© Ă une dynamique prĂ©ventive qui consiste Ă dire qu’on peut agir en amont. Dans la pratique ça ne fonctionne pas et ça vient justifier des formes de rĂ©pression et des dynamiques punitives maximales.Â
Parmi les gens que vous interviewez il y a Fatou Dieng et Diané Bah. Pouvez-vous nous parler un peu de ces deux combats, pour Lamine Dieng et pour Ibo ?
Lamine Dieng a Ă©tĂ© tuĂ© en 2007 par des policiers par clĂ© d’étranglement et plaquage ventral; comme l’enquĂŞte qui a Ă©tĂ© menĂ©e par la famille, les proches, tous les gens qui s’y sont penchĂ©s sĂ©rieusement l’a montrĂ©. Ibrahima Ba (Ibo), Ă©tait en moto et a Ă©tĂ© percutĂ© en 2019 par un vĂ©hicule de police.Â
Ce sont deux combats parmi des centaines d’autres oĂą les familles des victimes, confrontĂ©es d’abord Ă des mensonges mĂ©diatiques et policiers, puis Ă une impunitĂ© judiciaire et d’État, ont dĂ» remuer ciel et terre, dĂ©jĂ pour faire la vĂ©ritĂ©, en enquĂŞtant pour dissiper les mensonges de la police relayĂ©s par les mĂ©dias dominants, et pour obtenir une forme de justice dans les tribunaux. Elles sont confrontĂ©es la plupart du temps Ă un refus de faire advenir la vĂ©ritĂ©, de la rendre possible : on le voit bien avec l’impossibilitĂ© d’avoir accès aux vidĂ©os dans l’affaire d’Ibo.Â
Les familles des victimes, confrontées d’abord à des mensonges médiatiques et policiers, puis à une impunité judiciaire et d’État, ont dû remuer ciel et terre, déjà pour faire la vérité, en enquêtant pour dissiper les mensonges de la police relayés par les médias dominants, et pour obtenir une forme de justice dans les tribunaux.
Ça aboutit Ă des annĂ©es de luttes dans les tribunaux mais aussi et principalement en dehors. La famille Dieng a construit le comitĂ© Vies VolĂ©es et les deux familles font partie du RĂ©seau d’entraide vĂ©ritĂ© et justice contre les violences policières judiciaires et carcĂ©rales, qui cherche Ă construire de l’entraide et de la solidaritĂ© entre les familles de victimes, leurs proches, les personnes mutilĂ©es par la police, toutes les victimes de violences d’Etat et sĂ©curitaires, et essayer de crĂ©er un rapport de force face Ă un système qui organise ces violences, les administre, les reproduit et les couvre d’impunitĂ©.Â
Vous avez aussi un entretien avec un commercial de la marque Lebel, qui vient d’un groupe qui produisait auparavant des armes pour la chasse. Y a t’il un lien entre le lobby des chasseurs et celui de la sécurité ?
Il y a diffĂ©rents liens. Les entreprises de sĂ©curitĂ© qui vendent des armes, des fusils, entretiennent des relations les plus rĂ©gulières possibles avec les chasseurs, car c’est leur clientèle. Mais il y aussi un lien culturel historique. DiffĂ©rents concepts d’armes ont Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©s Ă partir des fusils de chasse, comme les “balles dum dum” qu’on connait bien en histoire coloniale. Elles ont Ă©tĂ© inventĂ©es en Inde par l’impĂ©rialisme britannique et utilisaient un système de propulsion et d’impact fait pour coucher des proies lourdes et fĂ©roces avec cette idĂ©e que les “peuples sauvages” Ă©taient comparables Ă ces animaux. Ces balles, qui ont Ă©tĂ© interdites pour les nations dites “civilisĂ©es”, ne l’ont pas Ă©tĂ© pour les peuples dits “sous-dĂ©veloppĂ©s”.Â
Des franges de l’extrême droite obtiennent d’ailleurs des autorisations de détention d’armes par les préfectures grâce au “tir loisir et sportif”.
On a un peu la mĂŞme chose dans l’histoire des lanceurs de balles de dĂ©fense. Verney-Carron, qui a dĂ©veloppĂ© les lanceurs de balles de dĂ©fense en France, avant de devenir Lebel, a rĂ©agencĂ© son savoir-faire en termes de balistique et de puissance de tir, d’armes de chasse qui permettaient de stopper un gros gibier en pleine course, vers ce concept.Â
Cette entreprise aujourd’hui est sur tout ce continuum : armes de chasse, tir loisir et sportif, police municipale, gendarmerie, armĂ©e, entreprises de sĂ©curitĂ© privĂ©es… Des franges de l’extrĂŞme droite obtiennent d’ailleurs des autorisations de dĂ©tention d’armes par les prĂ©fectures grâce au “tir loisir et sportif”.  Â
Vous dites quelque chose d’intĂ©ressant sur les sciences sociales, que si on ne les politise pas, elles reconduisent les dominations. Vous pouvez expliquer ça, et comment vous vous situez dans ce champ ?Â
Les sciences sont arrimées aux sociétés qui les produisent. Dans une société capitaliste, raciale et patriarcale, les formes dominantes des sciences participent à reproduire les rapports de domination. Historiquement, l’anthropologie et l’ethnologie ont participé à justifier l’expansion coloniale, une partie de la sociologie a permis le fonctionnement des institutions policières en cherchant à connaître et comprendre la vie quotidienne des classes populaires. L’armée et la police utilisent énormément les sciences sociales, notamment d’un point de vue contre-insurrectionnel.
Le rapport de savoir peut ĂŞtre dominateur en posant les personnes comme des objets, en les surplombant, en parlant pour elles, sans elles. Il peut produire des savoirs qui permettent de les gouverner et de les contrĂ´ler.
Historiquement, l’anthropologie et l’ethnologie ont participé à justifier l’expansion coloniale, une partie de la sociologie a permis le fonctionnement des institutions policières en cherchant à connaître et comprendre la vie quotidienne des classes populaires. L’armée et la police utilisent énormément les sciences sociales, notamment d’un point de vue contre-insurrectionnel.
Mais depuis l’origine de ce qui s’appelait “la science sociale” avant d’être fragmentĂ©e, il y aussi la possibilitĂ© d’utiliser ce mode de savoir de façon critique en abordant la sociĂ©tĂ© comme un champ de confrontations entre des formes de domination et des processus de libĂ©ration, entre des systèmes d’oppression et des formes de vies basĂ©es sur l’entraide et la solidaritĂ©. Il y a dans la science sociale critique la possibilitĂ© d’outiller les luttes, les rĂ©sistances et les processus rĂ©volutionnaires. C’est de ce point de vue lĂ que je m’en sers, avec l’idĂ©e qu’il y a une nĂ©cessitĂ© fondamentale Ă partager les mĂ©thodologies, les thĂ©ories et les outils des sciences sociales avec celles et ceux avec qui on veut s’organiser et se libĂ©rer.Â
Plus haut vous nous avez parlé d’ “apartheid global”, un concept que l’on retrouve aussi dans le film. Pouvez-vous nous expliquer un peu plus ce terme ?
C’est un concept que je dĂ©veloppe dans La Guerre globale contre les peuples, le livre Ă paraĂ®tre Ă la Fabrique, qui est un redĂ©ploiement du concept de “global color line” de W.E.B Du Bois, et aussi d’une notion d’apartheid Ă l’échelle mondiale de Samir Amin. Il s’agit de dire que l’expansion impĂ©riale occidentale a structurĂ© un ordre international fondĂ© sur une partition raciale de la planète, qui se matĂ©rialise par des frontières, des camps, des prisons, des politiques de surveillance, de capture et d’internements rĂ©sonnant avec la production des inĂ©galitĂ©s Ă©conomiques et politiques. Cet apartheid global fonctionne jusque dans le domaine du droit international.Â
Il y a aussi la possibilité d’utiliser ce mode de savoir de façon critique en abordant la société comme un champ de confrontations entre des formes de domination et des processus de libération, entre des systèmes d’oppression et des formes de vies basées sur l’entraide et la solidarité.
Comment peut-on résister à cette société sécuritaire ?
Il n’y a jamais de rapports de domination absolus. Quand on regarde l’histoire de manière globale dans la longue durée, les opprimés ne cessent jamais de réorganiser des formes de résistance
Je crois qu’on peut s’auto-organiser collectivement, par en bas, Ă la fois pour se dĂ©fendre et se protĂ©ger mais aussi pour empĂŞcher ce système de fonctionner et pour crĂ©er une autre sociĂ©tĂ©. Cela passe par le fait d’être capable de paralyser l’ensemble des systèmes de domination avec des grèves gĂ©nĂ©rales, des mobilisations susceptibles de changer les rapports de force, la construction d’autres manières de faire sociĂ©tĂ© comme des communes autonomes fĂ©dĂ©rĂ©es entre elles de manière locale et internationale pour pouvoir tenir.Â
Les soulèvements populaires extraordinairement puissants des années 2010, même s’ils ont été capables de renverser des régimes, ont fini par être écrasés par des puissances militaro-policières. Il nous faut donc un mouvement révolutionnaire capable de nous défendre par nous-mêmes, de protéger les expériences communales mais aussi de résister à la reproduction de rapports de domination internes aux luttes de libération.
Entretien réalisé par Rob Grams
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Rob Grams
Co-rédacteur en chef
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