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L’Alliance française : 140 ans de “soft power” colonial


Elle se présente comme le bras tendu de la France vers le monde : un réseau de plus de 800 antennes dans 138 pays, dédié au partage de la langue et des arts, au « dialogue interculturel », au rayonnement. En réalité, l’Alliance française est une institution fondée dans les colonies, entretenue par la Françafrique, et dont le modèle social repose aujourd’hui sur la précarité de ceux qu’elle prétend servir. Petite rétrospective sur 140 ans de “mission civilisatrice” dont on se serait bien passés.

Je me souviens du moment où j’aurais dû comprendre ce qu’était l’Alliance française. J’étais stagiaire dans une boîte audiovisuelle parisienne, et un chef monteur (ancien science-potteux toulousain,) m’avait ajoutée à un groupe Facebook de mèmes entre mecs de sa promo pour me prouver qu’il était super drôle. Sur le groupe : des mêmes misogynes, validistes, racistes bref le catalogue habituel du mec diplômé qui se croit transgressif, ponctué de memes pseudo gaucho pour rappeler quand même que ce groupe était un truc très “second degrès”. Mais aussi et surtout, des screenshots. Des captures d’écran des commentaires Facebook sur les photos d’un de leurs potes, lequel était directeur d’une structure de l’Alliance française au Nigeria. Ce que cette troupe de tocards trouvait si génial à screenshotter en boucle, c’était les compliments que ses élèves nigérians lui laissaient en français sous ses photos de profil. Des gens qui apprenaient une langue et qui s’essayaient à l’exercice de complimenter leur professeur. Les membres du groupe (qui n’existe plus depuis, ou dont j’ai du moins été exclue) étaient tous hilares de ces publications. De mon côté, je n’avais pas encore percuté ce qu’était l’Alliance française.

Ce que je n’avais pas encore vu, c’est que cette scénette numérique était un condensé parfait de la structure. D’un côté, un cadre blanc expatrié, bien installé dans son poste de directeur d’institut à Lagos, issu d’une grande école dont le réseau continue de lui ouvrir des portes à dix mille kilomètres de distance. De l’autre, des élèves qui font l’effort d’apprendre une langue qu’ils n’ont pas choisie, dans une institution qu’ils n’ont pas fondée, pour accéder à des espaces rendus conditionnellement accessibles depuis deux siècles. Et au bout de la chaîne, une bande de mecs blancs diplômés qui ricane sur un groupe facebook.

Une naissance coloniale assumée

Pour celles et ceux qui n’en auraient jamais entendu parler, ce qui serait parfaitement logique, puisque l’AF est de ces institutions dont on bénéficie ou qu’on subit sans forcément en connaître le nom, voilà le tableau : l’Alliance française est une organisation à but non lucratif qui gère un réseau mondial d’établissements d’enseignement du français et de diffusion de la culture française. Elle est présente dans 138 pays, compte environ 800 antennes, et accueille chaque année quelques 500 000 apprenants. Elle donne des cours de français, organise des expositions, des projections de films, des conférences. En façade, c’est une association culturelle, en pratique, c’est un instrument de politique étrangère financé à hauteur de plusieurs centaines de millions d’euros par le gouvernement français. 

L’Alliance française naît le 21 juillet 1883. On est en plein dans ce que Jules Ferry appelle fièrement « la politique coloniale de la France ». Paul Cambon, ancien proche collaborateur de ce même Jules Ferry, fait partie du comité fondateur de l’AF. Les autres membres du premier bureau ? Ferdinand de Lesseps qui n’est ni plus ni moins que celui qui a creusé le canal de Suez au prix de dizaines de milliers de vies égyptiennes, Louis Pasteur, Ernest Renan : le même Renan qui écrivait en 1871 que « la conquête d’une race inférieure par une race supérieure n’a rien de choquant » (joli choix pour une institution dédiée au partage culturel) et Jules Verne. L’intelligentsia impériale française dans son jus le plus pur, réunie pour propager, selon les propres termes des statuts fondateurs, « la langue française dans les colonies et protectorats et à l’étranger. » J’insiste là-dessus : nous ne sommes pas dans une interprétation rétrospective un peu sévère. La franchise de l’époque coloniale a ceci de presque facilitant qu’elle ne prenait pas la peine de se faire discrète. 1883, c‘est aussi la période où la France sort d’une défaite humiliante face à la Prusse (1870). L’AF est en partie une réponse à cette blessure : puisqu’on ne peut pas récupérer les provinces perdues par les armes immédiatement, on va construire la puissance française par la langue, la culture et par la présence dans le monde. L’institution naît d’un désir de puissance et de colonialisme “sans armes” donc.

Charles Gide (économiste et figure intellectuelle de l’AF) dit à l’époque sans pudeur aucune : «  »Arabes d’Afrique noire, noirs du Niger et du Congo, Annamites du Tonkin, races barbares, nous vous frapperons à notre image ; nous vous apprendrons notre langue. ». On observera ici une large palette du vocabulaire de la « mission civilisatrice ». La « mission civilisatrice »  c’est le nom qu’on donnait alors à l’idée que les peuples colonisés avaient besoin qu’on les aide à accéder à la raison, au progrès, à la modernité, toutes ces choses que les européens s’estimaient seuls à posséder en quantités suffisantes. On pourrait dire en un sens que ces gens-là sont “sincères”. Ils croient réellement que la France a quelque chose à apporter au monde, que sa langue est un vecteur d’émancipation, que sa culture vaut mieux que celles qu’elle est en train d’écraser. Cette conviction ne distingue pas vraiment les fondateurs de 1883 de leurs successeurs. Aujourd’hui on parle de  « dialogue interculturel » et de « rayonnement », mais la structure de la pensée est identique : la France a quelque chose à donner et ceux qui reçoivent devraient être reconnaissants. 

Le soft power au service de la Françafrique

Aujourd’hui, l’Alliance française c’est plus de 800 antennes dans 138 pays, plus une centaine d’Instituts français, pour un budget global de 800 millions d’euros dont 52,6 millions spécifiquement fléchés vers l’Institut français seul. C’est le réseau culturel le plus étendu au monde. 445 de ses antennes sont officiellement conventionnées avec le ministère des Affaires étrangères, qui leur verse des subventions et leur détache du personnel. Ce n’est pas un secret : la France coordonne explicitement son réseau culturel et son réseau diplomatique, et l’AF y joue le rôle de ce qu’on appellerait un « actif réputationnel ».

Ce réseau ne peut pas être pensé séparément de ce que François-Xavier Verschave a nommé la Françafrique, ce système de domination post-coloniale qui mêle mécanismes officiels et réseaux occultes. Comment résumer la françafrique ? Et bien c’est par exemple le franc CFA contrôlé par le Trésor français jusqu’en 2019 (je ne peux que vous conseiller l’excellent ouvrage de Fanny Pigeaud & Ndongo Samba Sylla, L’arme invisible de la Françafrique. Une histoire du franc CFA), mais c’est aussi, le soutien à des régimes autoritaires, les interventions militaires présentées comme du maintien de l’ordre. Pendant que tout ça se jouait, l’AF enseignait Molière et organisait des expositions de photos de châteaux de la Loire comme pour éduquer une classe de CM2. Elle était la vitrine culturelle du système, le côté propre qu’on montre quand on demande à la France ce qu’elle fait en Afrique. 

Ce qui tient le dispositif depuis 140 ans, c’est une conviction : la France diffuse la culture. Quand je dis LA culture, ce que j’entends c’est que pour eux (les membres de l’AF) les valeurs françaises auraient une portée universelle, la langue serait un bien commun de l’humanité, son histoire une ressource partagée. Cette idée que la France, en se répandant dans le monde, rend service au monde c’est l’universalisme républicain. Une doctrine qui naît officiellement avec la Révolution française de 1789. L’idée est la suivante : la France n’est pas en train de produire des valeurs françaises mais des valeurs humaines (la liberté, l’égalité, la raison blablabla) qui appartiennent, par définition, à tout le monde. Elle en serait la première dépositaire, chargée de les transmettre au reste du monde qui ne les a pas encore reçues. Un “beau” récit, immédiatement contredit par les faits : en 1789, les esclaves des colonies françaises ne sont pas libérés. L’universalisme s’arrête aux frontières de la métropole, et même là, il exclut les femmes, les pauvres, les non-propriétaires et beaucoup d’autres. 

Ça ne l’empêche pas de fonctionner comme discours de légitimation de la colonisation tout au long du XIXe siècle. Jules Ferry, dans son discours du 28 juillet 1885 devant la Chambre des députés le dit frontalement : les « races supérieures » ont un « devoir » envers les « races inférieures », celui de les amener à la civilisation. Vous m’en direz tant. “L’universel” et “le français” sont devenus synonymes sans que quiconque ait eu son mot à dire apparemment. Heureusement, Aimé Césaire démonte cette mécanique en 1950 dans son Discours sur le colonialisme : ce que l’Europe appelle « civilisation », c’est une violence particulière déguisée en cadeau universel. Onze ans plus tard, Frantz Fanon pousse l’analyse plus loin dans Les Damnés de la Terre : le colonisé est construit comme un être qui n’accède à l’humanité pleine et entière qu’en passant par la culture du colonisateur : sa langue, ses codes, ses références.

L’Alliance française c’est précisément l’institution chargée d’organiser ce passage. Elle ne se vit pas comme un appareil de domination mais comme une main tendue. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle dure et qu’elle embrouille beaucoup de monde.

La précarité comme modèle colonial

L’Alliance française emploie deux catégories de personnes qui ne vivent pas  leur travail pour l’institution de la même façon. D’un côté, des fonctionnaires français détachés par le Quai d’Orsay : bien protégés, souvent expatriés, avec statut, indemnités et couverture sociale française. De l’autre, des enseignants locaux sous contrats locaux, sans équivalence statutaire, dans des situations qui varient d’un pays à l’autre selon les conventions collectives locales, autant dire que la protection est, au mieux, aléatoire. Cette dualité reproduit exactement la hiérarchie coloniale originelle, les cadres venus de France au sommet, les locaux en dessous, payés localement, remplaçables. 

Ce que Frantz Fanon décrit dans Les Damnés de la Terre en 1961 s’applique donc ici : le colonisé, pour accéder à une reconnaissance sociale et économique, doit passer par la culture et la langue du colonisateur. Ce passage n’est jamais gratuit, ni symboliquement ni littéralement. L’Alliance française est, depuis 1883, une des institutions chargées d’organiser ce péage. Ce qui est assez révélateur par ailleurs, c’est d’observer qui fait tourner la machine. Aux postes de direction, on trouve largement des expatriés français, souvent passés par des grandes écoles. À l’exécution : les cours, les ateliers, le contact quotidien avec les élèves, on trouve des enseignants locaux. Françoise Vergès l’écrit en 2018 dans la Revue du Crieur : le français est « la langue de la hiérarchie, de la colonisation ». L’Alliance Française vend un accès à une hiérarchie et elle le fait en reproduisant cette hiérarchie en interne. Seumboy et le média Histoires Crépues documentent depuis 2020 cette mécanique plus largement : comment la France a construit des institutions culturelles qui font passer une domination particulière pour un bien universel, et comment ces institutions recrutent leur main-d’œuvre d’exécution directement dans les populations qu’elles prétendent émanciper. L’AF en est un exemple parmi d’autres.

Il faut aussi poser la question de qui apprend le français dans ces structures, et pourquoi. Le public des AF, dans les pays anciennement colonisés, n’est généralement pas un public populaire. C’est en grande partie un public de classes moyennes et supérieures locales : des gens qui ont besoin du français pour accéder aux administrations, aux grandes écoles et aux élites économiques héritées de la période coloniale. La langue que l’Alliance Française enseigne, c’est la langue du pouvoir dans des pays où ce pouvoir a été organisé par la colonisation française elle-même. En ce sens, l’AF entretient une infrastructure de classe. Elle forme des gens à naviguer dans un système qu’elle a contribué à mettre en place, et elle leur fait payer cet accès, littéralement, puisque beaucoup de cours sont payants. Ce n’est pas tout à fait le même projet que d’enseigner le bambara ou le wolof.

L’imposture de l’universalisme linguistique

L’Alliance française répète depuis 1883 la même chose : le français est universel. L’idée n’est pas née avec l’AF. En 1784, un certain Antoine de Rivarol remporte le prix de l’académie de Berlin avec un texte intitulé Discours sur l’universalité de la langue française. Le texte explique que le français est la langue de la raison, de la clarté, de la logique  et que les autres langues sont, par comparaison, un peu approximatives. Rivarol n’est pas un marginal : il est applaudi. L’Académie française tient encore aujourd’hui des versions actualisées de ce discours, avec la même conviction et le même sens de la modestie.

Le problème est évident et évidemment raciste,  aucune langue n’est universelle par essence. Le wolof n’est pas moins précis que le français. Le bambara n’est pas moins apte à décrire le monde. L’arabe n’est pas moins logique. Ce que Rivarol appelait « universalité », c’était simplement le fait que le français était alors la langue des cours royales européennes autrement dit, la langue des gens qui avaient le pouvoir de décider ce qui était universel. L’universalité du français est une affirmation politique qui a été répétée par des gens suffisamment puissants et suffisamment longtemps pour finir par ressembler à un fait.

Cette propagande a des effets très concrets, puisque pendant toute la période coloniale, et dans beaucoup d’anciens territoires colonisés encore aujourd’hui, des enfants ont été scolarisés exclusivement en français. Une langue qui n’était pas celle de leur famille, de leur quartier, de leur vie. Dans certaines écoles, parler sa propre langue en classe était sanctionné. Le wolof, le bambara, le moore et tamazight ont été traités administrativement comme des « dialectes » : mot qui signifie, dans la bouche des administrations coloniales, une langue qui ne mérite pas d’être enseignée, ou prise au sérieux. Quand une langue disparaît ou s’effondre, c’est une façon entière de nommer le monde qui part avec elle, des savoirs, une littérature orale, une mémoire. Tout ça ne se remplace pas.

Ce qui dit peut-être le plus clairement ce qu’est réellement l’Alliance Française, c’est ce qu’elle n’a jamais fait. La France a construit des centaines d’institutions pour enseigner le français partout dans le monde. Elle n’a jamais construit l’équivalent pour que les Français apprennent le wolof, le fon, le moore, l’arabe maghrébin, le créole ou même le vietnamien. L’échange qu’elle met en scène va dans un seul sens qui n’a pas changé depuis 1883 : de Paris vers le monde.

La rupture

En mars 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger quittent l’Organisation Internationale de la Francophonie. Le communiqué dit tout : « application sélective de sanctions sur la base de considérations géopolitiques et le mépris pour leur souveraineté » Ces trois pays avaient déjà, dans les années précédentes, expulsé les troupes françaises de leur territoire : le Burkina Faso leur avait donné un mois pour plier bagage en janvier 2023, sans beaucoup de négociation. Ce rejet s’est construit sur soixante ans de présence militaire française au Sahel habillée en coopération, de soutien à des régimes autoritaires présenté comme de la “stabilité”, d’extraction de ressources grimées en partenariat commercial. Pendant tout ce temps, l’Alliance française a continué d’exister dans ces pays comme si elle était dans une autre pièce. Elle se racontait qu’elle était du côté de la culture, de l’échange, du beau qui est un narratif plus “sympa” que celui d’être du côté des soldats et des deals pétroliers. Elle a gardé ses portes ouvertes pendant que Barkhane menait ses opérations au Sahel. 

Ce moment révèle une chose brutale : des décennies de diplomatie culturelle n’ont pas produit l’adhésion escomptée  mais du ressentiment. Une langue qu’on apprend parce qu’elle est la condition d’accès à l’administration, à l’emploi et à la mobilité n’est pas une langue qu’on a choisie, elle ne génère pas d’attachement. Et les gens qui ont vécu sous une domination savent généralement faire la différence entre un outil de cette domination et un cadeau. Même quand le dit outil se présente avec un programme de cinéma et des cours de conversation du soir.

https://frustrationmagazine.fr/etat-colonialisme
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Farton Bink
Farton Bink
Vidéaste et co-rédactrice en chef
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