La violence bourgeoise en littérature – la chronique d’Adeline Dieudonné
Depuis quelques mois, la Belgique connaît un regain de contestation sociale. Le nouveau gouvernement fédéral nommé Arizona – je ne sais pas pourquoi on donne des noms aux gouvernements chez nous, ça n’est pas pour autant qu’on s’y attache – a imposé des réformes très agressives qui vont, entre autres, priver des milliers de personnes de leurs indemnités de chômage dès ce mois de janvier, forcer des personnes malades à retourner travailler, obliger les profs du secondaire supérieur à prester deux heures supplémentaires par semaine sans compensation salariale, impacter fortement les pensions de tout le monde, en particulier celles des femmes qui ont interrompu leurs carrières pour travailler gratuitement pour leur famille, durcir encore les politiques migratoires, précariser les travailleurs les plus fragiles, contribuer à la marchandisation des soins de santé, réduire le remboursement de certains médicaments, etc… Évidemment le gouvernement parle de réformes nécessaires, de responsabilité budgétaire, de rationalisation. Des mots qui sentent bon le conseil d’administration et qui ne disent rien de la réalité des corps qui les subissent. Alors j’ai été voir du côté de la littérature, comment cette violence-là s’incarne à travers des personnages et des situations concrètes.
Je pourrais faire cent chroniques sur ce sujet, tant les exemples sont nombreux mais il y a un auteur incontournable en la matière et je vais commencer par lui, c’est évidemment John Steinbeck. Dans Les Raisins de la colère, Steinbeck raconte les familles d’agriculteurs expulsées de leurs terres pendant la Grande Dépression aux Etats-Unis. On suit une famille en particulier, les Joad, qui quittent l’Oklahoma en espérant trouver du travail en Californie. Le roman raconte leur périple, biens et enfants entassés sur une remorque, les rencontres qu’ils vont faire, la solidarité, la violence parfois, le racisme. Dans une des premières scènes du livre, Tom Joad se fait exproprier et il regarde un homme payé par la banque propriétaire de ses terres s’apprêter à détruire sa maison au volant d’un tracteur. Il lui dit :
“— Elle est à moi cette maison. C’est moi qui l’a construite. Tape dedans et tu me trouveras à la fenêtre avec le fusil. Essaye même d’approcher d’un peu trop près et je te dézingue comme un lapin.
— Jy suis pour rien. Jy peux rien. Si je le fais pas je perds mon travail. Et, bon… admettons que vous me tuez. Ils vont pas s’embêter, ils vont vous faire pendre, mais vous serez pas encore mort qu’y aura déjà un autre gars sur le tracteur, et celui-là il fera tomber la maison. C’est pas moi qu’il faut tuer.
— D’accord. Et tes ordres, qui c’est qui te les a donnés? Je vais le choper. C’est lui qu’il faut tuer.
— Vous y êtes pas. Celui-là il tient ses ordres de la banque. « Soit tu les vires, soit t’es viré », elle lui a dit la banque.
— Elle a bien un président cette banque. Elle a bien un conseil d’administration. Je vais charger la carabine et je vais les trouver. Et le conducteur répondait, « J’ai un collègue, il m’a dit que la banque elle a des ordres qui viennent de l’est. Et les ordres c’est « Faites ce qu’il faut pour que la terre rapporte ou bien on vous fait fermer » — Mais alors où ça s’arrête? Qui est-ce qu’on peut tuer? J’ai pas l’intention de crever de faim avant de tuer l’homme qui me fait crever de faim.
— Je sais pas. Aussi bien y’a personne à tuer. Aussi bien c’est pas les hommes. Comme vous dites, aussi bien c’est la faute à la propriété. En tout cas moi je vous ai dit les ordres que j’ai.
— Faut que je réfléchisse disait le métayer, faut tous qu’on réfléchisse. Y’a forcément moyen d’arrêter ça. C’est pas non plus un orage ou un tremblement de terre. C’est un malheur qui vient des hommes et par Dieu on doit pouvoir y faire quelque chose.”
Près d’un siècle plus tard, Éric Vuillard nous emmène au cœur de ces réunions feutrées où se décident les guerres, la colonisation, l’exploitation, que ce soit dans Congo, L’ordre du jour ou Une sortie honorable. Il nous présente des hommes très calmes, très bien habillés, qui détruisent des pays entiers un verre de brandy à la main.
Dans Une sortie honorable, Vuillard raconte quelques instants précis de la guerre d’Indochine : trois coolies torturés dans une plantation de caoutchouc, une conversation entre Michelin et Taylor, les débats entre politiciens français à l’assemblée nationale pour sortir de ce marasme, le portrait de la vieille aristocratie française à travers la figure de Christian Marie Ferdinand de la Croix de Castries, etc… C’est un texte étonnamment court compte tenu de la complexité du sujet qu’il embrasse, qui focalise sur les prises d’intérêts particuliers de la bourgeoisie française et étasunienne dans la barbarie qui s’abat sur ce petit pays. L’extrait qui suit décrit le conseil d’administration de la banque d’Indochine à la fin de la guerre. Les actionnaires sont là, réunis autour de la table pour s’enquérir des profits réalisés. Un administrateur annonce les résultats :
“« L’an dernier, le dividende versé par action était de trois cent cinquante francs. J’ai la joie de vous annoncer lança-t-il soudain, prenant un air de triomphe qui étonnait sur son visage lisse de commis, qu’il sera cette année porté à mille un francs !” Malgré leur correction proverbiale, on entendit un léger gloussement de satisfaction. Il faut dire que la progression était de taille, le dividende était multiplié par trois. Il était rigoureusement proportionnel au nombre de morts.”
Il faut vraiment lire Vuillard. Là je ne vous mets qu’un extrait d’une très longue phrase de plusieurs pages renversantes de beauté, toujours dans Une Sortie Honorable. Ce sont les dernières pensées supposées de Patrice Lumumba juste avant qu’il ne soit assassiné par des soldats sous le commandement d’un officier belge (on ne dirait pas comme ça mais il y a un lien avec la guerre d’Indochine) :
“…mais si l’on veut vraiment connaître l’horreur, se dit Lumumba dans un sursaut, ce n’est pas là qu’il faut regarder, ce ne sont pas les gouffres, les créatures vivantes, les forages délirants, ce n’est pas non plus dans l’âme humaine, non, si l’on voulait vraiment être épouvanté, il faudrait pouvoir pénétrer en silence dans le bureau où causent Eisenhower et Dulles, il faudrait se dissimuler sous les tapis de Sullivan & Cromwell, afin d’entendre ce qu’on raconte en coulisses, afin de surprendre les dialogues décontractés des frères Dulles, afin de les entendre parler librement, sans pudeur, et c’est là, dans cet espace éthéré, thermostable, immunisé, hors du monde, réfractaire aux images, où il est interdit de prendre des notes, comme si tout, hormis le virement scrupuleux de leurs dividendes, devait s’effacer, échapper à l’Histoire, c’est là, entre les épais sandwichs à la mortadelle dont raffolait Foster, et le verre de Schweppes que dépose en souriant la secrétaire, entre un remerciement poli et un coup de fil rapide à un collaborateur, entre le classement mécanique d’un dossier et un échange franc, direct, sur les intérêts américains en Afrique, que fut médité ce dont le maccarthysme n’est au fond que la façade incorrecte, médiatique, que fut orchestré et sciemment mis en place le mécanisme de la guerre froide qui amena le monde au bord du Chaos.”
L’Ordre du jour s’ouvre sur une réunion des plus grands patrons allemands au Reichstag au début des années trente. Le roman montre comment la réussite des nazis tient moins au génie supposé d’Hitler pour manipuler les foules qu’à la cupidité des industriels qui avaient tout à y gagner, comment ces derniers ont financé l’ascension du parti pour augmenter leurs profits et avec quel enthousiasme ils ont fini par transformer leurs usines en camps de travail. Il décrit l’Anschluss comme une entreprise pathétique où les panzers tombent en panne et doivent être remorqués, les gesticulations d’Hitler, les reptations lamentables de von Ribbentrop à Londres.
Le roman s’achève sur un portrait d’un Gustav Krupp vieillissant dans la quiétude de son manoir et revient sur les profits qu’il a réalisés en exploitant la main d’oeuvre gratuite que lui avait fourni la guerre :
“Pendant des années, il avait loué des déportés à Buchenwald, à Flossenbürg, à Ravensbrück, à Sachsenhausen, à Auschwitz et à bien d’autres camps. Leur espérance de vie était de quelques mois. Si le prisonnier échappait aux maladies infectieuses, il mourait littéralement de faim. Mais Krupp ne fut pas le seul à louer de tels services. Ses comparses de la réunion du 20 février en profitèrent eux aussi ; derrière les passions criminelles et les gesticulations politiques leurs intérêts trouvaient leur compte. La guerre avait été rentable.”
Il écrit aussi :
“Si l’on soulève les haillons hideux de l’Histoire, on trouve cela: la hiérarchie contre l’égalité, et l’ordre contre la liberté.”
Les décisions de quelques-uns précipitent des millions de vies dans l’abîme.
On peut regarder les conséquences concrètes de ces décisions dans un contexte plus actuel avec Julia Deck. Dans Ann d’Angleterre, la romancière nous parle de sa mère, victime d’un accident cérébral, et de son parcours de soin dans la France des années 2020. Sans surprise, il y a trop peu de moyens, la maltraitance qui en résulte, de la souffrance pour la patiente, sa fille et le personnel soignant. Dans l’extrait qui suit, Julia Deck décrit la désaffection que subissent les services gériatriques en raison de leur caractère non rentable:
“L’hôpital a réalisé des progrès spectaculaires dans des domaines qui valorisent la technologie de pointe, la performance. La gériatrie n’est le lieu d’aucun triomphe. Dans cette spécialité, il y a peu d’espoir de guérison, beaucoup de pathologies chroniques, et rien qui aille vite. On se borne donc à faire tourner les lits.
Ici, le rôle du chef de service consiste à fluidifier le stock – la blessure et la maladie abolies par les éléments de langage. Nul besoin d’être extralucide pour voir que ça ne marche pas. À aucun niveau de réalité, cela ne fonctionne. Au contraire, chaque fois qu’on a traité des groupes d’êtres humains comme des marchandises, ça s’est très mal fini. Les vieux médecins ne mangent pas de ce pain-là. La neurologue venue examiner ma mère à deux reprises ne paraissait pas trouver moderne, utile, profitable, de ne pas soigner les patients au bénéfice de la gestion des flux. Elle restait inaccessible aux hallucinations provoquées par les éléments de langage.
Comme les plumes des parures amazoniennes, les éléments de langage revêtent ceux qui les possèdent du masque de la compétence et de l’autorité. Ils gouvernent par la feinte et la fascination, mais on aperçoit bientôt que la sécheresse continue de régner sur la terre.”
En tant que femme de lettre, Julia Deck nous rappelle combien le langage occupe une place essentielle dans les stratégies d’asservissement de la bourgeoisie, et donc dans la résistance qu’on peut lui opposer. La littérature a la capacité de nous montrer où se trouve le réel et qui exerce la violence sur qui. La barbarie sociale n’a jamais changé de visage et la littérature, elle, n’a jamais cessé de la décrire.
Et je propose de laisser le dernier mot de cette chronique à Michel et Monique Pinçon-Charlot dans La violence des Riches :
“Loin d’être l’œuvre d’un “adversaire sans visage”, cette violence de classe, qui se marque dans les têtes et dans les corps, a ses agents, ses stratégies et ses lieux.”
Adeline Dieudonné
