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Kneecap : La reconnaissance artistique doit-elle étouffer la révolte ?


Kneecap : La reconnaissance artistique
doit-elle étouffer la révolte ? 


kneecap



Début septembre, Kneecap montait sur la scène de la Fête de l'Humanité. Censurés en Grande-Bretagne, interdits au Canada, déprogrammés en Allemagne, poursuivis en justice et pourtant acclamés à la Base 217 par un public qui reprenait leurs slogans comme des hymnes. Ce paradoxe, Léa Formentel, chroniqueuse musicale, le décortique pour frustration.


À leurs débuts, nombreux sont les artistes qui embrassent une posture engagée, dénoncent les injustices et portent des messages forts. Le punk des années 1970 en est l’exemple le plus frappant : des groupes comme les Sex Pistols ou The Clash ont transformé la scène musicale en un terrain de lutte, prouvant que l’art pouvait être une arme politique, même (ou surtout) quand il dérange. Pourtant, à mesure que la notoriété grandit, l’engagement s’efface parfois au profit de stratégies plus consensuelles. Pression des labels, peur du bad buzz, nécessité de plaire au plus grand nombre... Les raisons sont multiples.  Alors, quand un groupe de hip-hop irlandais comme Kneecap se voit interdire l’entrée au Canada (sans parler du retrait des subventions pour leur passage à Rock en Seine 2025, l’annulation de leur venue au Sziget Festival en Hongrie, ou d’autres pays comme l’Allemagne) pour avoir dénoncé un génocide, la question de l’engagement artistique redevient brûlante.  Originaires de Belfast, ces trois rappeurs incarnent un paradoxe : leur succès international leur offre une tribune, mais leur refus de toute concession politique leur vaut censure sur censure. Leur cas pose une question cruciale : la reconnaissance artistique doit-elle étouffer la révolte, ou peut-elle, au contraire, en amplifier la portée ? 


L’Irlande et la Palestine : des luttes parallèles

Comme nous le disions en janvier dernier dans une chronique de Rob Grams, Kneecap ne se contente pas de chanter en gaélique ou de revendiquer l’unification de l’Irlande. Leur combat résonne bien au-delà de leur île, notamment avec la cause palestinienne : « les Irlandais ont un fort tropisme pro-palestinien, car le colonialisme israélien résonne avec le colonialisme britannique dont ils furent les victimes ». Leurs titres Cearta ou Get Your Brits Out, qui leur auront valu des ennuis juridiques: une arrestation pour l’un, un procès pour l’autre (ajouté aux déprogrammations de plusieurs festivals britanniques, et des annulations en Allemagne et en Ecosse, ainsi qu’à Coachella, comme mentionné plus haut), mêlent lutte anti-impérialiste et solidarité internationale.


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Depuis leurs débuts en 2021, leur succès leur a offert une tribune inespérée. Leur concert à Rock en Seine en août dernier, maintenu par le directeur du festival Matthieu Ducos, malgré le retrait des subventions de la ville de Saint-Cloud (subventions à hauteur de 500 000 euros), a été un symbole de résistance. L’AFP publiait alors une news à propos de leur performance : « Le trio nord-irlandais Kneecap, dont l'un des membres est poursuivi par la justice britannique pour soutien au Hezbollah, a donné dimanche un concert sous haute surveillance au festival Rock en Seine, où il a de nouveau critiqué la politique israélienne à Gaza. »

Leur tweet après leur interdiction d’entrée au Canada est sans équivoque : "We will be relentless in defending ourselves against baseless accusations to silence our opposition to a genocide being committed by Israel." (traduction : Nous nous défendrons sans relâche contre des accusations sans fondement qui veulent silencier notre opposition à un génocide commis par Israel). Leur notoriété leur permet de financer des actions concrètes, comme leur promesse de reverser les dommages obtenus en justice aux enfants amputés de Gaza.

La censure comme preuve de leur impact 

Si le punk des années 1970 a été le premier à transformer les concerts en meetings politiques, Kneecap en est aujourd’hui l’héritier direct. Leur combat contre le génocide des palestiniens, comme celui des punks contre le thatchérisme (The Exploited, The Larks), prouve que la reconnaissance ne tue pas la révolte,elle peut en devenir le mégaphone.  Cette visibilité, gagnée grâce à de nombreuses polémiques ici chez les musiciens, a malheureusement un coût. Allant de l’interdiction de publicité dans le métro londonien pour leur concert à l’OVO Arena, à la censure sur la BBC lors de leur passage au festival Glastonbury (à la place, la BBC choisira de diffuser en live la performance de Bob Vylan, qui ne reprendra pas son public qui scandera "Death to the IDF"), Kneecap cumule les procès et les interdictions. Bien qu’on ne puisse pas en avoir la certitude, de simples images de concerts montrant le public chantant des slogans peuvent le prouver : l’engagement de Kneecap a certainement convaincu plus d’un auditeur de l’importance et de la gravité de la situation. La classe politique, quant à elle, a dû se positionner à partir du moment où ils ont décidé d’annuler les concerts de Kneecap. Malgré le soutien affiché du trio irlandais au peuple palestinien, il arrive encore que la censure soit exercée, avec l’annulation de certaines de leurs dates suite à la pression exercée par Israël sur certains gouvernements. L’exemple le plus récent étant les concerts annulés en Allemagne en juillet 2026, le groupe choisissant alors de contourner l’interdiction en donnant un concert secret à Berlin. Leur cas illustre un paradoxe : plus un artiste est reconnu, plus sa révolte dérange. Comme le souligne Dave Randall dans Sound System : The political power of music, : « les modes musicaux ne sont jamais bouleversés sans que les conventions politiques ne soient remises en question ».


Pourtant, la pression des labels, la peur du bad buzz ou la nécessité de plaire au plus grand nombre poussent souvent à l’édulcoration. On le constate notamment quand la prise de parole des personnalités publiques intervient bien après celle des autres, qui osent prendre ce risque, et s’affiche comme si elle avait toujours été du camp des opprimés. Il est intéressant de voir que pour une partie du public, il est nécessaire que leurs artistes préféré.es se positionnent politiquement, renforce même leur relation parasociale (c’est-à-dire le lien qui existe entre fan et célébrité via la communication « horizontale » des artistes qui peut basculer vers la conviction d’une réelle relation d’échange entre ces derniers), qui plus est lorsqu’il s’agit de justice sociale, de génocide ou même de féminisme, le tout sans tomber dans l’hypocrisie. Evidemment, personne n’a envie que son artiste préféré soit accusé de viol ou d’agression sexuelle, c’est là que cela devient clivant et que l’éternelle question demeure : doit-on séparer l’homme de l’artiste ?

L’engagement comme nécessité morale 

À l’inverse, certains artistes utilisent leur statut pour renforcer leur message. Kneecap, bien sûr, mais aussi The Murder Capital., dont le bassiste arborait sur scène, lors d’un concert à Manchester, un T-shirt « Protect the dolls » (en soutien aux femmes transgenre) ou Björk, qui a toujours lié sa musique à des causes politiques, mais on pourrait aussi en citer bien d’autres comme IDLES, King Gizzard and the Lizard Wizard, Little Simz, Solange, Lambrini Girls, Bob Vylan, Massive Attack, Fontaines D.C. Comme le rappelle Dave Randall, « Toutes les formes de musique peuvent être utilisées comme une partie intégrante d’un système d’oppression, mais elles peuvent également faire partie de l’histoire de notre libération. ». Outre l’exemple du trio irlandais, Roger Waters et Brian Eno ont également déjà fait les frais de leur engagement pro-palestinien : accusations d’antisémitisme, blacklisting de radios israéliennes, annulations de concerts. Moins récemment encore, le cas de Rihanna et son soutien au mouvement Black Lives Matter et critique des violences policières qui aura pour conséquences le boycott des produits de sa marque Fenty, des menaces de morts. Leur audace pose alors une question : et si la vraie révolte était de refuser de choisir entre reconnaissance et engagement ? 

Desmond Tutu (archevêque anglican et militant des droits de l’homme sud-africain) le disait : « Si vous êtes neutre dans une situation d’injustice, vous avez choisi le camp de l’oppresseur. » La musique, depuis sa théorisation et jusqu’au punk ou au hip-hop, a très souvent été politique. Entendons-nous bien : ce n'est pas affirmer que chaque artiste porte consciemment un projet politique, ni que chaque chanson dissimule un manifeste. Mais toute œuvre s'inscrit dans un rapport de forces (économique, social, culturel) qui la conditionne, qu'elle le revendique ou non, et qui fait d'elle un symptôme culturel de l’époque, le système et l’endroit dans lesquels elle est produite. Se croire en dehors de cette équation, c'est déjà avoir choisi le camp de celles et ceux à qui le présent convient. Freddy Mercury avec son concert contre le sida, le jazz de La Nouvelle-Orléans comme "protestation prolétaire"... L’art ne peut être apolitique. Ou s’il se revendique comme tel, c’est une illusion car l’art est toujours produit et ancré dans un contexte politique et social, ou alors ça en devient du simple divertissement on peut lors parler de consommation dépolitisée. L'apolitisme ne protège de rien : en laissant le champ libre, il offre aux idéologies les plus dangereuses l'espace pour s'enraciner. Un bon exemple en termes de consommation souvent dépolitisée : la pop, largement écoutée  pour le simple divertissement.

Doit-on exiger des artistes qu’ils prennent position ? Kneecap, en refusant de se taire malgré les procès et les interdictions, montre une voie : utiliser sa notoriété comme une arme est une nécessité. Leur combat rappelle que la musique n’est pas qu’un divertissement, mais un outil de résistance. Comme ils l’écrivent : "Nous serons implacables pour défendre notre opposition à un génocide."  La reconnaissance artistique n’est ni un piège ni une panacée. Elle peut étouffer la révolte, comme elle peut lui donner un écho inédit. Kneecap, par leur audace, prouvent qu’il est possible de concilier les deux, à condition de refuser les compromis et d’assumer les conséquences. 

Léa Formentel
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