Ă la suite dâun article sur lâantisĂ©mitisme co-Ă©crit par David, juif rĂ©volutionnaire, nous avions dĂ©marrĂ© une discussion avec le Collectif Tsedek qui avait manifestĂ© des points de dĂ©saccords. Celui-ci se dĂ©crit dans son manifeste comme « un collectif de juifs et juives dĂ©coloniaux·ales luttant contre le racisme dâĂtat en France et pour la fin de lâapartheid et de lâoccupation en IsraĂ«l-Palestineâ et se situe « en rupture avec les discours promulguĂ©s par les institutions juives censĂ©es nous reprĂ©senter et par la majeure partie des collectifs juifs antiracistes français ». Le collectif a aussi fait parler de lui rĂ©cemment grĂące Ă une interview pour Konbini qui a beaucoup fait rĂ©agir. Entre le dĂ©but et la fin de notre discussion, la situation en Palestine et IsraĂ«l a connu une nouvelle crise majeure suite aux attaques du Hamas le 7 octobre 2023, qui ont donnĂ© une grande actualitĂ© Ă cette derniĂšre. Il est plus que jamais nĂ©cessaire, contre toutes les simplifications et les caricatures, de faire entendre et connaĂźtre les voix juives contre le colonialisme israĂ©lien. Dans ce grand entretien, nous avons parlĂ© de la reprĂ©sentation des juives et juifs en France, de lâantisĂ©mitisme, du sionisme, de lâanticapitalisme et de la situation en IsraĂ«l-Palestine. Propos recueillis par Nicolas Framont.
Pourquoi avez-vous décidé de créer votre collectif ? Quel vide vient-il combler ?
Tsedek! est le fruit de la rencontre de militant·e·s juifs et juives issu·e·s dâhorizons diffĂ©rents et convaincu·e·s de la nĂ©cessitĂ© dâune voix juive dĂ©coloniale. Il est nĂ© aussi du refus dâĂȘtre reprĂ©senté·e·s par les institutions juives et par la majoritĂ© des collectifs juifs antiracistes actuels en France. Il nous paraissait urgent de crĂ©er une nouvelle maison politique afin de lutter simultanĂ©ment contre le racisme dâĂtat en France, lâinstrumentalisation de lâantisĂ©mitisme et contre lâapartheid en IsraĂ«l-Palestine. Le mot âTsedekâ renvoie au concept de justice dans la tradition juive. Une idĂ©e qui est totalement absente du discours des organisations juives se rĂ©clamant de la lutte contre lâantisĂ©mitisme et qui selon nous doit ĂȘtre au cĆur du combat antiraciste.
Certain·e·s dâentre nous se sont rencontré·e·s au sein de lâUJFP â lâUnion Juive Française pour la Paix â un des piliers du mouvement de la solidaritĂ© avec la Palestine et de la lutte contre lâapartheid israĂ©lien en France. Notre formation politique doit beaucoup Ă ses militant·e·s ainsi quâĂ lâantiracisme politique, portĂ© notamment par le QG DĂ©colonial et le mĂ©dia Paroles dâHonneur. Dâailleurs, la collaboration avec dâautres collectifs antiracistes est une de nos prioritĂ©s.
Le mot âTsedekâ renvoie au concept de justice dans la tradition juive. Une idĂ©e qui est totalement absente du discours des organisations juives se rĂ©clamant de la lutte contre lâantisĂ©mitisme et qui selon nous doit ĂȘtre au cĆur du combat antiraciste.
Nous nous opposons au discours de plus en plus rĂ©pandu, y compris Ă gauche, qui vise Ă singulariser lâantisĂ©mitisme, Ă en faire un racisme exceptionnel, dĂ©connectĂ© des autres racismes tout comme un enjeu essentiellement moral, dâindividu·e·s Ă Ă©duquer et Ă former. Il est urgent de dĂ©noncer les angles morts et les effets dĂ©lĂ©tĂšres de cet âanti-antisĂ©mitismeâ, qui en plus dâĂ©viter soigneusement dâanalyser les structures qui produisent lâantisĂ©mitisme en France aujourdâhui â lâĂtat-nation français et lâĂtat colonial israĂ©lien â est bien souvent indiffĂ©rent voire complaisant Ă lâĂ©gard des autres formes de racismes.
Faire ce constat nous amĂšne Ă intĂ©grer des rĂ©flexions qui gagneraient Ă ĂȘtre abordĂ©es dans les milieux militants de gauche, portant sur la politique assimilationniste envers la communautĂ© juive, le sionisme, le philosĂ©mitisme ou encore la mise en concurrence des minoritĂ©s raciales et la colonialitĂ© de lâĂtat français en gĂ©nĂ©ral. Ce que nous apportons peut-ĂȘtre de nouveau au champ politique, câest que nous voulons mettre lâexpĂ©rience de la judĂ©itĂ© et le rapport aux traditions juives au cĆur de notre inspiration politique. Cela se traduit, entre autres, par lâorganisation Ă venir dâĂ©vĂ©nements culturels. Nous souhaitons inscrire ce rapport au culturel en rupture avec une identitĂ© juive unique telle que promue par le sionisme et le colonialisme français â par ailleurs nos Ă©missions Twitch, intitulĂ©es Haolam Hazeh et diffusĂ©es sur la chaĂźne Paroles dâHonneur, traitent des fractures créées par la blanchitĂ©.
Par qui est-on représenté.e, quand on est juive ou juif en France, et en quoi est-ce problématique pour vous ?
Les juives et juifs en France constituent une population trĂšs diversifiĂ©e, que ce soit sur le plan social, culturel ou religieux. Il faut donc avoir conscience des limites de la question de la reprĂ©sentativitĂ©, dâautant plus que cette derniĂšre relĂšve dâabords dâenjeux politiques et de pouvoir. Pour nous, les reprĂ©sentants des juif·ve·s en France en disent plus sur la relation de la sociĂ©tĂ© française aux juif·ve·s que sur les juif·ve·s eux-mĂȘmes.
Les reprĂ©sentants les plus officiels sont, pour les plus anciens, directement issus du pouvoir napolĂ©onien, avec lâenjeu Ă lâĂ©poque de placer les juif·ve·s français sous contrĂŽle politique. Câest le cas, par exemple, du Consistoire central, qui sâoccupe des affaires cultuelles. Le CRIF (Conseil reprĂ©sentatif des institutions juives de France), sans doute le plus connu de ces reprĂ©sentants, est quant Ă lui issu de la rĂ©sistance Ă lâoccupation allemande et Ă la politique nazie. Ă lâorigine distant de la politique française et sans position sur la question du sionisme, il devient, sous lâimpulsion de Mitterrand et du pouvoir en France, un acteur politique alignĂ© sur les intĂ©rĂȘts de la classe dirigeante et de lâĂtat dâIsraĂ«l. Le CRIF sâest dâailleurs souvent illustrĂ© ces derniĂšres annĂ©es par des dĂ©clarations islamophobes et rĂ©actionnaires, nâhĂ©sitant pas Ă relativiser lâantisĂ©mitisme de lâextrĂȘme droite et du RN en particulier, pour mieux faire de la gauche et de la jeunesse des quartiers les principaux vecteurs dâantisĂ©mitisme en France.
Nous nous opposons au discours de plus en plus rĂ©pandu, y compris Ă gauche, qui vise Ă singulariser lâantisĂ©mitisme, Ă en faire un racisme exceptionnel, dĂ©connectĂ© des autres racismes tout comme un enjeu essentiellement moral, dâindividu·e·s Ă Ă©duquer et Ă former.
DiffĂ©rentes ONG et associations telles que lâUEJF (Union des Ă©tudiants juifs de France), AJC France (lâantenne française de lâAmerican Jewish Committee) ou encore des collectifs juifs se revendiquant antiracistes sont Ă©galement appelĂ©s Ă la barre dĂšs quâil sâagit de parler dâantisĂ©mitisme.Â
Tous ces groupes alimentent Ă leur maniĂšre les poncifs de la droite conservatrice, en particulier la thĂšse du « nouvel antisĂ©mitisme », attribuant la haine des juif·ve·s aux populations musulmanes issues de lâimmigration post-coloniale. Ils participent aussi Ă renforcer de diffĂ©rentes maniĂšres lâamalgame âjuif·ve = sionisteâ, et jouent un rĂŽle crucial dans la dĂ©lĂ©gitimation des soutiens aux droits des Palestinien·ne·s, en accusant par exemple les militant·e·s BDS dâĂȘtre antisĂ©mites ou en propageant lâamalgame âantisionisme = antisĂ©mitismeâ. En tant que juifs et juives, nous ne nous retrouvons donc ni dans les organisations qui dĂ©fendent lâapartheid israĂ©lien ou qui attribuent lâantisĂ©mitisme aux musulman·e·s, ni dans celles qui, Ă gauche, tentent dâimplanter ces idĂ©es sous couvert dâun discours antiraciste.
Dans votre manifeste, vous dĂźtes que lâĂtat français fait de vous des citoyens Ă part : comment cela se traduit ?
Le racisme dâĂtat se fonde sur des catĂ©gories raciales informelles et organise la sociĂ©tĂ© Ă partir de ces catĂ©gories quâil hiĂ©rarchise et met en concurrence les unes avec les autres. La place quâoccupent les juif·ve·s est paradoxale : les juif·ve·s sont dâun cĂŽtĂ© insolubles dans la nation, des Ă©ternels Ă©tranger·Úre·s, mais feraient en mĂȘme temps partie de la « civilisation judĂ©o-chrĂ©tienne« , leurs intĂ©rĂȘts se fondant supposĂ©ment dans ceux de lâOccident. Cette articulation bancale entre antisĂ©mitisme et philosĂ©mitisme est, sans le dĂ©terminer entiĂšrement, caractĂ©ristique du processus de racialisation des juif·ve·s aujourdâhui.
Ajoutons que le philosĂ©mitisme [Attitude favorable envers les Juifs, en raison de leur religion, de qualitĂ©s attribuĂ©es collectivement aux Juifs, et de leur statut de peuple Ă©lu de Dieu, NDLR] (qui reste une forme dâantisĂ©mitisme), de par son statut opportuniste, nâest pas une constante : il y a des sĂ©quences plus ou moins philosĂ©mites alternant avec des sĂ©quences antisĂ©mites plus explicites, selon ce que lâĂtat bourgeois blanc juge le plus utile Ă ses intĂ©rĂȘts. Ces derniĂšres annĂ©es, Macron semble trouver plus judicieux de rassurer la frange la plus rĂ©actionnaire de la bourgeoisie en lui envoyant nombre de signaux antisĂ©mites Ă peine voilĂ©s : les hommages aux figures historiques de lâextrĂȘme droite (PĂ©tain, Maurras, Bainville), la prĂ©sence dans son gouvernement dâun ministre qui a Ă©crit pour lâAction Française et publiquement relayĂ© les thĂšses antisĂ©mites de NapolĂ©on, ou le silence gĂȘnant de la majoritĂ© lors de la rĂ©habilitation en bonne et due forme de Maurice BarrĂšs par le dĂ©putĂ© LR Jean-Louis ThiĂ©riot. Cette ligne idĂ©ologique tranche nettement avec celle du gouvernement Valls par exemple, qui Ă©tait plus IIIe RĂ©publique dans son approche, par la valorisation du rĂŽle des juif·ve·s dans la constitution de la RĂ©publique et de la nation française.
Comme lâillustre âlâaffaire MĂ©dineâ de cet Ă©tĂ©, nous traversons une sĂ©quence oĂč la prĂ©tendue dĂ©fense des juif·ve·s sert Ă justifier lâislamophobie dâEtat, Ă museler des organisations et figures des droits de lâHomme ou Ă crĂ©er des fractures au sein du mouvement social et de la gauche.
Cela nâempĂȘche pas certains reprĂ©sentants politiques, y compris issus du RN, et certaines institutions de lâĂtat de se placer comme les protecteurs des juif·ve·s afin de mieux lĂ©gitimer des politiques rĂ©pressives. La loi Sarah Halimi adoptĂ©e en 2021 lâillustre trĂšs bien. Ayant Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e comme une loi venant rĂ©pondre au sentiment dâinsĂ©curitĂ© de la communautĂ© juive, elle nâa finalement abouti quâĂ plus de rĂ©pression pour les populations non blanches marginalisĂ©es et a renforcĂ© lâappareil autoritaire de lâĂtat. Comme lâillustre âlâaffaire MĂ©dineâ de cet Ă©tĂ©, nous traversons une sĂ©quence oĂč la prĂ©tendue dĂ©fense des juif·ve·s sert Ă justifier lâislamophobie dâEtat, Ă museler des organisations et figures des droits de lâHomme ou Ă crĂ©er des fractures au sein du mouvement social et de la gauche.
Enfin, le soutien affichĂ© de la Macronie aux juif·ve·s passe en grande partie par un soutien sans faille Ă IsraĂ«l, avec un lobbying intense au sein du groupe parlementaire Renaissance pour faire taire dans ses rangs toute critique de lâapartheid israĂ©lien. LâadhĂ©sion de lâĂtat français Ă lâidĂ©ologie sioniste fait des juif·ve·s des citoyen·ne·s de facto Ă part. Elle renforce lâidĂ©e que les juif·ve·s français·e·s ne sont pas entiĂšrement français·e·s car ils appartiendraient Ă une nation juive qui a sa place sur le sol historique de la Palestine. Si nous ne sommes vraiment chez nous quâen IsraĂ«l, quâest ce que cela veut dire pour nos droits, notre sĂ©curitĂ© et notre Ă©mancipation en France ?
Vous dĂ©finissez le sionisme comme âun projet raciste colonial et ethno-nationalisteâ : comment cela se fait-il quâen France lâantisionisme soit Ă ce point diabolisĂ© et amalgamĂ© avec lâantisĂ©mitisme ? Comment sortir de ce piĂšge ?
Lâamalgame entre antisionisme et antisĂ©mitisme relĂšve dâabord dâun effort des organisations sionistes et des gouvernements israĂ©liens successifs pour associer la solidaritĂ© avec les Palestinien·ne·s Ă lâexpĂ©rience occidentale de lâantisĂ©mitisme. Ce discours se dĂ©veloppe en rĂ©action Ă la dĂ©gradation de lâimage de lâĂtat israĂ©lien sur la scĂšne internationale, suite au dĂ©but de lâoccupation en 1967 et Ă la rĂ©solution 3379 de lâONU adoptĂ©e en 1975 (et rĂ©voquĂ©e depuis) qui dĂ©clarait que le sionisme Ă©tait une forme de racisme. Cette dĂ©gradation sâest accĂ©lĂ©rĂ©e Ă partir des annĂ©es 80 avec lâinvasion du Liban et la premiĂšre Intifada.
Partant de cet amalgame, lâidentitĂ© juive passe forcĂ©ment par le sionisme, lâadhĂ©sion Ă un projet ethnonationaliste. Juif·ve = sioniste et judaĂŻsme = sionisme. Cette politique de propagande a rencontrĂ© un accueil bienveillant auprĂšs des classes dirigeantes occidentales qui partagent des intĂ©rĂȘts et des valeurs avec lâĂtat israĂ©lien.
En France, cet amalgame est un Ă©lĂ©ment central de la construction nationale, rĂ©vĂšle comment la France se rĂȘve â câest-Ă -dire en protectrice des juif·ve·s â et comment elle rĂȘve les juif·ve·s de France â faisant partie dâune autre nation.
Les crimes du colonialisme israĂ©lien Ă©tant commis par des individu·e·s se rĂ©clamant du judaĂŻsme ou de la judĂ©itĂ©, au nom de « lâĂtat des juif·ve·s », par des hommes et des femmes politiques exigeant des juif·ve·s du monde entier une solidaritĂ© inconditionnelle sous peine dâĂȘtre qualifié·e·s de traĂźtres, nous pensons que câest la politique israĂ©lienne, et non la lutte contre celle-ci, qui renforce lâantisĂ©mitisme.
Cet amalgame est Ă la fois un bouclier et une Ă©pĂ©e. Il permet Ă lâĂtat français de sâabsoudre Ă peu de frais de sa responsabilitĂ© dans la persĂ©cution des juif·ve·s dâEurope â comment pourrait-il ĂȘtre antisĂ©mite puisquâil est un fervent soutien de âlâĂtat des juif·ve·sâ? Il est aussi un moyen efficace de marginaliser socialement et politiquement les classes populaires issues de lâimmigration post-coloniale, historiquement critiques du colonialisme israĂ©lien, mais aussi les militant·e·s anticolonialistes et antiracistes qui se revendiquent antisionistes.
Aujourdâhui, la dĂ©fense des intĂ©rĂȘts de lâĂtat dâIsraĂ«l â lâimpensĂ© du colonialisme sioniste et la nĂ©gation des droits des Palestinien·ne·s â est assurĂ©e par cet amalgame. Les droits et les libertĂ©s des Palestinien·ne·s sont dâabord en jeu ici, mais la sĂ©curitĂ© des juif·ve·s en France en est aussi impactĂ©e. Car en liant le sort des juif·ve·s de France Ă celui dâun projet colonial suprĂ©maciste entre la Mer et le Jourdain, elle les place inexorablement entre le marteau et lâenclume.
Evidemment, on peut ĂȘtre antisĂ©mite et antisioniste, les annĂ©es DieudonnĂ©-Soral nous lâont bien montrĂ© et ont dâailleurs donnĂ© un Ă©lan Ă lâamalgame. Mais assimiler par principe lâun Ă lâautre relĂšve dâune escroquerie politique et intellectuelle. Surtout si lâon ignore systĂ©matiquement les liens politiques de plus en plus visibles qui unissent les dĂ©fenseurs de lâidĂ©ologie sioniste aux politicien·ne·s suprĂ©macistes blancs et aux antisĂ©mites europĂ©en·ne·s ou Ă©tasunien·ne·s.
Sortir du piĂšge que constitue cet amalgame, câest dâabord ne pas se laisser intimider par de tels dispositifs, comprendre comment ils fonctionnent et quels intĂ©rĂȘts ils servent. Câest sâalarmer du fait quâil dĂ©pouille lâantisĂ©mitisme de toute signification. Les crimes du colonialisme israĂ©lien Ă©tant commis par des individu·e·s se rĂ©clamant du judaĂŻsme ou de la judĂ©itĂ©, au nom de « lâĂtat des juif·ve·s », par des hommes et des femmes politiques exigeant des juif·ve·s du monde entier une solidaritĂ© inconditionnelle sous peine dâĂȘtre qualifié·e·s de traĂźtres, nous pensons que câest la politique israĂ©lienne, et non la lutte contre celle-ci, qui renforce lâantisĂ©mitisme.
Dans Frustration magazine, nous avons publiĂ© un texte de David, qui se dĂ©finit comme juif et rĂ©volutionnaire, sur les postures antisĂ©mites Ă Ă©viter quand on est de gauche, un texte qui vous a fait rĂ©agir. Sans entrer dans les dĂ©tails, quâest-ce qui vous a fondamentalement dĂ©plu dans ce texte ?
Sur le papier, comment ne pas ĂȘtre dâaccord avec le postulat de David ? Il faut combattre lâantisĂ©mitisme partout, y compris Ă gauche. NĂ©anmoins, David sâappuie principalement sur lâexpĂ©rience individuelle de certain·e·s militant·e·s juif·ve·s de gauche. La place que prennent les rĂ©cits subjectifs dans sa dĂ©monstration est problĂ©matique au regard de la pauvretĂ© de lâĂ©tayage matĂ©riel censĂ© soutenir son analyse. Celle-ci est dĂ©politisante et vĂ©hicule une conception morale de lâopposition au racisme (« le racisme, câest mal » sic), ce Ă quoi nous rĂ©pondons que, certes, le racisme est moralement condamnable, mais que ce nâest pas le sujet quand il sâagit de lutter contre. LâantisĂ©mitisme est rĂ©duit Ă ses symptĂŽmes et la question des structures qui le produisent est laissĂ©e de cĂŽtĂ©.
MĂȘme en admettant le postulat dâun problĂšme structurel et spĂ©cifique à « la gauche » vis-Ă -vis de lâantisĂ©mitisme, rien dans le texte ne constitue un dĂ©but de levier permettant de le rĂ©sorber. Le dĂ©calage entre son ambition louable (mettre en Ă©vidence lâantisĂ©mitisme comme point aveugle Ă gauche) et la faiblesse de la dĂ©monstration nous interpelle, et devrait interpeller tout·e militant·e entendant prendre la question de lâantisĂ©mitisme au sĂ©rieux.
Les limites et impasses mĂ©thodologiques du texte de David sont porteuses de confusion. Ainsi, elles lâamĂšnent Ă mettre sur un mĂȘme plan dâanalyse une anecdotique histoire de falafels â dont on se demande encore le rapport avec la question de lâantisĂ©mitisme Ă gauche â et le fait de demander Ă un·e juif·ve de se justifier de la politique israĂ©lienne uniquement parce quâil ou elle est juif·ve. De mĂȘme, la gauche nâĂ©tant jamais dĂ©finie, on ne sait pas vraiment de qui il est question. Qui commente « Free Palestine » sous une photo de vacances dâune personne identifiĂ©e comme juive ? Est-il ou est-elle « la gauche » ? Un·e internaute lambda partageant du contenu de gauche ? Un·e militant·e encarté·e ? Un·e responsable politique ? Quel impact a rĂ©ellement ce commentaire sur la sĂ©curitĂ© des juif·ve·s et peut-il sĂ©rieusement ĂȘtre caractĂ©risĂ© dâacte antisĂ©mite ?
En associant le nom « juif» Ă une entreprise coloniale, en conditionnant la rĂ©alisation supposĂ©e des intĂ©rĂȘts juifs Ă la spoliation et lâoppression des Palestinien·nes, lâĂtat israĂ©lien et ses soutiens cultivent dangereusement le terrain dâun antisĂ©mitisme dâautant plus dangereux quâil pourrait sâauto-justifier par la cause juste de la lutte contre le colonialisme et lâoppression.
Au final, deux Ă©lĂ©ments pourtant centraux dans la production et la circulation de lâantisĂ©mitisme sont ignorĂ©s. Dâune part, la maniĂšre dont le sionisme et la politique israĂ©lienne sont venus percuter la question de lâantisĂ©mitisme : en associant le nom « juif» Ă une entreprise coloniale, en conditionnant la rĂ©alisation supposĂ©e des intĂ©rĂȘts juifs Ă la spoliation et lâoppression des Palestinien·nes, lâĂtat israĂ©lien et ses soutiens cultivent dangereusement le terrain dâun antisĂ©mitisme dâautant plus dangereux quâil pourrait sâauto-justifier par la cause juste de la lutte contre le colonialisme et lâoppression. Dâautre part, lâinstrumentalisation de la lutte contre lâantisĂ©mitisme par un pouvoir dâĂtat de plus en plus islamophobe et antisocial est ignorĂ©e. Pourtant, cette instrumentalisation nourrit lâantisĂ©mitisme et favorise sa circulation.
Enfin, nous ne pouvons ignorer le contexte dâĂ©nonciation depuis lequel nous parlons. Ce texte sâinscrit dans une controverse lancĂ©e il y a quelques annĂ©es et qui consiste Ă affirmer, Ă partir dâune position de militant rĂ©volutionnaire de gauche, que la gauche Ă un problĂšme spĂ©cifique avec lâantisĂ©mitisme. Un discours qui arrive en Ă©cho Ă ce que lâon entend du cĂŽtĂ© de la droite et des soutiens de la politique israĂ©lienne depuis bien plus longtemps. Au regard des enjeux politiques extrĂȘmement graves de notre Ă©poque et, notamment, ceux relatifs Ă la lutte contre lâantisĂ©mitisme et lâislamophobie, une telle dĂ©marche nous pose question. Nous pensons, au contraire, quâil est urgent dâidentifier clairement les structures de production de lâantisĂ©mitisme lĂ oĂč elles sont : Ă droite, Ă lâextrĂȘme-droite, dans le pouvoir dâEtat en France, dans la politique israĂ©lienne.
Enfoncer des portes ouvertes ou aligner des apories nâest dâaucune utilitĂ© dans la lutte contre lâantisĂ©mitisme. Oui, il peut y avoir des personnes ou des propos antisĂ©mites « Ă gauche », comme on peut y trouver des personnes ou des propos sexistes, islamophobes, homophobes. Cela ne veut pas dire pour autant que « la gauche », en tant que telle, est un lieu spĂ©cifique de production de lâantisĂ©mitisme. Et, a fortiori, que la cibler est une prioritĂ©.
Les formations ou les textes de dĂ©veloppement personnel â5 pistes pour combattre lâantisĂ©mitismeâ tel que celui de David, publiĂ© qui plus est dans une revue de gauche que nous apprĂ©cions par ailleurs, sont le symptome du manque dâanalyses sĂ©rieuses de lâantisĂ©mitisme aujourdâhui ainsi que de sa dĂ©politisation. Une des raisons pour laquelle Tsedek ! a Ă©tĂ© fondĂ© est justement de rĂ©pondre Ă ce manque, et de proposer une alternative dĂ©coloniale et vĂ©ritablement antiraciste.
De nombreux intellectuels dominants ont pour habitude dâassocier anticapitalisme et antisĂ©mitisme. Sâen prendre Ă la grande bourgeoisie, ce serait toujours, dans le fond, sâen prendre aux juives et aux juifs. Que rĂ©pondre Ă ce genre dâattaque? Est-ce quâelles sâinscrivent dans lâinstrumentalisation des juives et juifs que vous dĂ©noncez ?
DĂšs le Moyen Ăge, les juif·ve·s ont jouĂ© un rĂŽle important dans le commerce et la finance en Europe, poussé·e·s par la thĂ©ologie chrĂ©tienne dominante condamnant le prĂȘt dâargent Ă intĂ©rĂȘt, elle laissait ces activitĂ©s aux « juifs maudits ». Bien quâessentiel·le·s Ă lâĂ©conomie mĂ©diĂ©vale, les juif·ve·s Ă©taient, dans la pensĂ©e chrĂ©tienne, doublement damné·e·s en tant que tueurs du Christ et parasites Ă©conomiques. Cette perception a perdurĂ©, constituant un substrat pour les discours antisĂ©mites et complotistes Ă©mergeant du XIXe siĂšcle, y compris dans des courants anticapitalistes de gauche romantique, qui octroient aux juif·ve·s une relation spĂ©ciale Ă lâargent et au pouvoir.
Ces discours restent en circulation aujourdâhui mais peuvent prendre des formes diffĂ©rentes, rĂ©-adaptĂ©s aux besoins du moment, pour atteindre de nouveaux publics. Une chose ne change pas : ces thĂ©ories permettent encore de faire passer un discours raciste pour un discours anti-systĂšme ou anti-Ă©lites et peuvent surgir partout sur lâĂ©chiquier politique. NĂ©anmoins, elles sont produites et propagĂ©es par les extrĂȘmes droites et dans une moindre mesure par une droite rĂ©publicaine de plus en plus ouvertement raciste : le « grand remplacement » de Renaud Camus a pu ĂȘtre mobilisĂ© par PĂ©cresse, la candidate de la droite rĂ©publicaine lors des Ă©lections prĂ©sidentielles.
Les Ă©ditorialistes, polĂ©mistes, think-tanks, politiques, et mĂȘme certain·e·s militant·e·s antiracistes qui se font les dĂ©fenseur·euse·s de la thĂ©orie du « fer Ă cheval », si chĂšre au bloc bourgeois qui aime Ă penser que les « extrĂȘmes se rejoignent », ont compris que lâassociation du « socialisme des imbĂ©ciles » avec lâanti-capitalisme et la critique de la financiarisation de lâĂ©conomie portĂ©e par la gauche aujourdâhui est un moyen efficace de la dĂ©crĂ©dibiliser et de crĂ©er des fractures en son sein. Il sâagit dâune autre facette de lâinstrumentalisation de lâantisĂ©mitisme et de sa redĂ©finition.
Pour ĂȘtre dĂ©signĂ© publiquement comme antisĂ©mite, il nâest plus nĂ©cessaire dâadhĂ©rer Ă une vision du monde antisĂ©mite caractĂ©risĂ©e par la haine des juif·ve·s, la croyance en un complot juif, la croyance que les juif·ve·s ont engendrĂ© le communisme et/ou contrĂŽlent le capitalisme, la croyance en lâinfĂ©rioritĂ© raciale des juif·ve·s, etc. La seule prĂ©sence dâun trope, qui hors dâun contexte et dâun programme politique structurellement antisĂ©mite nâest plus quâune coquille vide, permet de dĂ©gager une soi-disant intention antisĂ©mite.
LâantisĂ©mitisme a signifiĂ© des choses diffĂ©rentes pour diffĂ©rentes personnes Ă diffĂ©rentes Ă©poques. Mais cet « antisĂ©mitisme de gauche » basĂ© sur lâassociation entre anticapitalisme et antisĂ©mitisme repose sur une conception rigide et confuse de lâantisĂ©mitisme, presque caricaturale. Pour essayer de trouver une cohĂ©rence dans ces accusations Ă la volĂ©e, cette lecture renonce Ă considĂ©rer la politique de façon matĂ©rialiste pour se focaliser sur ce quâelle identifie comme des « tropes » â des phrases, des mots ou des images qui dans certains contextes politiques et historiques prĂ©cis charriaient des idĂ©es antisĂ©mites mais qui, lorsquâelles sont prises au pied de la lettre et dĂ©connectĂ©es du contexte politique dans lequel elles sont prononcĂ©es, ne sont plus que des signifiants vides. Ainsi, de simples mots utilisĂ©s pour dĂ©crire des faits â la nĂ©gation du droit international par lâEtat israĂ©lien lorsquâil dĂ©porte Salah Hamouri, le maintien dâune personne en poste suite au remaniement ministĂ©riel dâun gouvernement en crise en la personne dâElisabeth Borne qualifiĂ©e de ârescapĂ©eâ par Mathilde Panot ou le caractĂšre parasitaire de la classe bourgeoise â deviennent les Ă©lĂ©ments dâun discours antisĂ©mite car pouvant lâĂȘtre hypothĂ©tiquement dans une autre rĂ©alitĂ© politique. Cela signifie que pour ĂȘtre dĂ©signĂ© publiquement comme antisĂ©mite, il nâest plus nĂ©cessaire dâadhĂ©rer Ă une vision du monde antisĂ©mite caractĂ©risĂ©e par la haine des juif·ve·s, la croyance en un complot juif, la croyance que les juif·ve·s ont engendrĂ© le communisme et/ou contrĂŽlent le capitalisme, la croyance en lâinfĂ©rioritĂ© raciale des juif·ve·s, etc. La seule prĂ©sence dâun trope, qui hors dâun contexte et dâun programme politique structurellement antisĂ©mite nâest plus quâune coquille vide, permet de dĂ©gager une soi-disant intention antisĂ©mite.
Certes, en tant quâanti-racistes nous savons que le discours, les mots et les images ont un rĂŽle historique central dans la consolidation du systĂšme raciste. Mais les actes antisĂ©mites dâaujourdâhui ne reposent pas sur le systĂšme raciste de la France du XXe siĂšcle ou de lâAllemagne des annĂ©es 1930. LâantisĂ©mitisme, contrairement Ă lâislamophobie, nâoccupe plus une place centrale dans lâidĂ©ologie dominante. Au vu de lâurgence antiraciste, nous ne pouvons laisser ces accusations fondĂ©es sur des signifiants vides et dĂ©connectĂ©s dicter le cadre de nos luttes antiracistes.
Il est faux et surtout dangereux dâaffirmer que lâantisĂ©mitisme aujourdâhui est une production de la gauche anti-capitaliste et anti-impĂ©rialiste. Ce nâest pas de lĂ quâil surgit et ce nâest pas Ă partir de lĂ quâil se propage. Nous comprenons lâĂ©motion et le sentiment dâinsĂ©curitĂ© qui est suscitĂ© lorsque lâantisĂ©mitisme est discutĂ© en France, mais nous refusons dâen faire le vecteur de notre politique. Nous devons comprendre pourquoi des voix juives attirĂ©es par la gauche se sentent menacĂ©es par celle-ci et Ćuvrer pour dĂ©passer la peur et son instrumentalisation. Mais participer Ă cette chasse au tropes sans la questionner pour ce quâelle est, câest-Ă -dire un outil au service de la rĂ©action, ne fait que mettre en avant les juif·ve·s comme des victimes Ă©ternelles et permanentes. Cela marginalise celles et ceux qui subissent une violence bien plus grande aujourdâhui et fracture davantage un front antiraciste fragile quâil nous faut construire et renforcer au plus vite.
En consĂ©quence, Tsedek ! veut aussi repolitiser la question de lâantisĂ©mitisme Ă gauche. La confusion autour de ce quâest lâantisĂ©mitisme nâa jamais Ă©tĂ© aussi grande. Alors que dâautres organisations se focalisent sur cette chasse aux tropes, sâĂ©vertuent Ă sĂ©parer lâantisĂ©mitisme des autres racismes, participent Ă propager lâidĂ©e du nouvel antisĂ©mitisme et normalisent le sionisme, nous pensons quâil est dangereux de dĂ©plorer les effets de cette confusion tout en en chĂ©rissant les causes.
Depuis le dĂ©but de nos Ă©changes, la situation en IsraĂ«l-Palestine a pris une tournure dramatique. Les morts se comptent par milliers. Quelle est votre analyse de lâattaque perpĂ©trĂ©e par le Hamas en IsraĂ«l le samedi 7 octobre, ainsi que de la riposte de Tsahal ? Comment vous positionnez vous dans le dĂ©bat sĂ©mantique qui dĂ©chire les forces de la gauche institutionnelle quant Ă la caractĂ©risation de lâattaque du Hamas ?
Ă lâheure oĂč nous Ă©crivons ces lignes, plus de 1300 IsraĂ©liens et plus de 3000 Palestiniens de Gaza ont perdu la vie, dont de nombreux enfants. Ce dĂ©compte macabre nous donne la nausĂ©e. Nous sommes convaincus que ces morts auraient pu ĂȘtre Ă©vitĂ©es. Tout en dĂ©plorant lâattaque indiscriminĂ©e dâun nombre inĂ©galĂ© de non-combattants en IsraĂ«l â enfants, femmes et hommes -, nous refusons pour autant de mobiliser la catĂ©gorie politique de terrorisme.
Cette notion a acquis un sens bien particulier depuis les attentats du 11 septembre et de 2015 en France. Non, contrairement Ă ce que nous pouvons entendre en IsraĂ«l et sur de nombreux plateaux français, le Hamas ne sâen ait pris ni Ă la prĂ©sence juive en Palestine par antisĂ©mitisme, ni aux valeurs occidentales dont IsraĂ«l serait le garant dans un ensemble rĂ©gional hostile et arriĂ©rĂ©. Dire cela, câest occulter la dimension coloniale de ce qui se joue en IsraĂ«l-Palestine. Relayer cette thĂšse, câest insulter lâensemble des Palestiniens qui sont victimes depuis plus dâun siĂšcle dâune politique radicale de dĂ©possession sur leur propre terre qui a pris et continue Ă prendre de nombreuses formes : exils forcĂ©s, Ă©tats dâurgence militaire, assassinats ciblĂ©s, rĂ©pression fĂ©roce de lâopposition pacifique, fragmentation en divers statuts juridiques du peuple palestinien, enfermement sans procĂšs de milliers de personnes, colonisation, blocus, apartheid.Â
Non, contrairement Ă ce que nous pouvons entendre en IsraĂ«l et sur de nombreux plateaux français, le Hamas ne sâen ait pris ni Ă la prĂ©sence juive en Palestine par antisĂ©mitisme, ni aux valeurs occidentales dont IsraĂ«l serait le garant dans un ensemble rĂ©gional hostile et arriĂ©rĂ©. Dire cela, câest occulter la dimension coloniale de ce qui se joue en IsraĂ«l-Palestine.
Nous saluons le courage politique du NPA, mais aussi de LFI qui, sans pour autant Ă©pouser nos positions antisionistes (le mouvement continue de militer pour la solution Ă deux Ătats par exemple), rĂ©siste aux injonctions morales violemment portĂ©es par toutes les composantes du bloc bourgeois. Contre vents et marĂ©es, elle se refuse toujours Ă parler de terrorisme pour caractĂ©riser lâattaque du 07/10, et ce pour deux raisons que nous partageons Ă©galement. PremiĂšrement, le terrorisme nâest pas une catĂ©gorie juridique encadrĂ©e par le droit international. Il est donc logiquement impossible dâenvoyer les auteurs devant la CPI pour quâils rĂ©pondent de leurs crimes. DeuxiĂšmement, la catĂ©gorie de terrorisme empĂȘche de penser et de contextualiser. Avec elle, les combattants du Hamas ne sont que des barbares assoiffĂ©s de sang juif. Ils peuvent donc ĂȘtre neutralisĂ©s sans que le statu quo colonial qui Ă©touffe Gaza depuis 2007 sous la forme dâun blocus cruel ne soit remis en cause. Les autres forces de la NUPES jouent un jeu dangereux qui relĂšve par ailleurs de lâinstrumentalisation cynique dâune guerre violente : ils cherchent Ă isoler LFI, mais joignent la meute des soutiens inconditionnels du colonialisme israĂ©lien en Ă©pousant leur agenda sĂ©mantique â le tout, bien Ă©videmment, sur le dos de la solidaritĂ© avec les Palestiniens.Â
Et de cette solidaritĂ©, les Palestiniens en ont plus que jamais besoin ! La violence des reprĂ©sailles qui sâabat sur les Gazaouis est incommensurable. Elle vise indistinctement combattants et civils, au mĂ©pris des conventions les plus Ă©lĂ©mentaires du droit international. Imaginez bien, en moins de deux semaines, lâarmĂ©e israĂ©lienne a dĂ©versĂ© plus de bombes sur le territoire exigu de 360 km2 composĂ© dâune part importante dâenfants (prĂšs de 50% de la population) que lâarmĂ©e Ă©tasunienne sur lâAfghanistan en une annĂ©e. En choisissant de participer au cirque organisĂ© par la Macronie visant Ă exclure LFI de âlâarc rĂ©publicainâ, les autres composantes de la NUPES se dĂ©shonorent et ne mobilisent pas leurs forces pour exiger de la France quâelle appelle Ă un cessez-le-feu immĂ©diat, condition indispensable mais non suffisante Ă la reprise dâune discussion politique entre les colons et les colonisĂ©s ensauvagĂ©s par des dĂ©cennies de sionisme rĂ©ellement existant.
Comment vit-on la situation actuelle, quand on est juif dĂ©colonial, au niveau individuel comme collectif ? On peut imaginer que ça doit ĂȘtre particuliĂšrement violent de vivre des positions trĂšs antagonistes au sein de la communautĂ© juive par exemple. Comment on tient le coup, quelles sont les principales difficultĂ©s que vous rencontrez ?
 Au niveau individuel, nous vivons Ă©videmment une pĂ©riode extrĂȘmement difficile et douloureuse. Les attaques du 7 octobre nous ont profondĂ©ment attristĂ©s. Nous partageons cette peine avec nos proches en IsraĂ«l, mais aussi en France, auprĂšs de nos familles elles aussi extrĂȘmement touchĂ©es par ce quâil sâest passĂ©. Nous avons en mĂȘme temps vĂ©cu un dĂ©calage terrible et parfois dĂ©chirant avec nos proches, qui ne partagent pas toujours la mĂȘme compassion que nous Ă©prouvons pour les Palestiniens, qui meurent par milliers sous les bombardements israĂ©liens dans la bande de Gaza. Entendre des membres de nos familles reprendre mot pour mot la rhĂ©torique gĂ©nocidaire du gouvernement israĂ©lien nous bouleverse profondĂ©ment et nous rappelle Ă quel point la parole juive antisioniste est lourde Ă porter dâun point de vue individuel et affectif. Et en mĂȘme temps, ces moments nous rappellent lâimportance de notre engagement contre le colonialisme, et la perte dâhumanitĂ© quâil induit.
Nous rappellerons tant quâil le faudra que la sĂ©curitĂ© des juifs et des juives ne sera pas garantie tant que lâexistence dâun pays qui se revendique comme foyer national du peuple juif se basera sur la nĂ©gation des droits des Palestiniens.
Collectivement, nous sommes aussi extrĂȘmement inquiets du climat actuel en France, qui transforme la situation en IsraĂ«l-Palestine en un affrontement entre juifs et musulmans, un narratif qui nâaura pour rĂ©percussion que la multiplication dâactes islamophobes et antisĂ©mites. A lâĂ©chelle politique, la sĂ©curitĂ© des juifs et des juives est une fois encore instrumentalisĂ©e pour justifier des mesures autoritaires et racistes: interdiction de manifestations en soutien Ă la Palestine, suspicion Ă lâĂ©gard des musulmans, arrestations et expulsions. En tant quâantiracistes, nous combattons lâislamophobie et lâantisĂ©mitisme , tout en restant lucides quant Ă ses lieux de productions, que ce soit lâantisĂ©mitisme historique europĂ©en ou lâamalgame entre Juifs et IsraĂ«l. Mais cette position, sur une ligne de crĂȘte, peut nous rendre inaudibles pour une partie de notre communautĂ©, qui voit IsraĂ«l comme la seule solution possible pour nous protĂ©ger. Nous rappellerons tant quâil le faudra que la sĂ©curitĂ© des juifs et des juives ne sera pas garantie tant que lâexistence dâun pays qui se revendique comme foyer national du peuple juif se basera sur la nĂ©gation des droits des Palestiniens. Tout comme elle ne la sera pas tant, quâen France, la persistance de lâantisĂ©mitisme europĂ©en continuera de prospĂ©rer, tout en Ă©tant niĂ©e, au profit de lâidĂ©e fallacieuse que les musulmans reprĂ©senteraient aujourdâhui la menace existentielle pour les juifs et les juives.
Image dâen tĂȘte : banderole du collectif, rassemblement pour Gaza Ă Paris, 22 octobre 2023, crĂ©dit Collectif Tsedek
Rédaction