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IA : une nouvelle étape de la lutte des classes ?


On présente souvent l’intelligence artificielle comme une innovation qui finira par créer autant d’emplois qu’elle en détruit. Mais les évolutions actuelles montrent plutôt l’inverse : suppressions massives de postes, dégradation des conditions de travail, renforcement du contrôle du travail… L’IA prolonge des tendances déjà présentes dans l’économie. Ses effets ne dépendent pas seulement de la technologie en elle-même, mais de la manière dont elle est utilisée, autrement dit, de ceux qui décident de son usage dans les entreprises, c’est-à-dire leurs propriétaires, les actionnaires. C’est donc sur ce terrain que se joue l’essentiel.

Face aux inquiétudes grandissantes concernant les destructions potentielles d’emplois générées par l’IA, y compris dans des secteurs et des professions jusqu’ici relativement protégés, une thèse revient souvent : comme lors des précédentes révolutions techniques, les emplois détruits seraient compensés par des créations nouvelles. L’INSEE définit l’IA ainsi : « L’intelligence artificielle (IA) fait référence aux systèmes utilisant des technologies comme la fouille de textes (textmining), la vision par ordinateur, la reconnaissance automatique de la parole, la génération automatique de texte, l’apprentissage automatique (machine learning) ou l’apprentissage profond. L’intelligence artificielle rassemble, utilise ou produit des données, pour par exemple prédire, recommander ou décider, avec des niveaux d’autonomie variés ».

À son sujet, Philippe Aghion, macroniste prix Nobel d’économie, a remis en avant le concept de destruction créatrice de Schumpeter, pour lequel en économie, les innovations stimulent la croissance et rendent obsolètes certaines activités ou modes d’organisation. Il a publié une tribune l’année dernière, dans laquelle il explique que « L’impact de l’IA sur la main-d’œuvre est positif », car « l’adoption de l’IA induit des gains de productivité qui permettent aux entreprises d’étendre leurs activités et d’accroître leur masse salariale. ». Il se base pour cela sur des données recueillies entre 2018 et 2020… Evidemment, à l’époque, l’IA était encore très peu utilisée dans les entreprises, donc ses effets étaient de fait très limités. « L’IA peut être perçue comme une menace pour l’emploi, dans le cadre d’une substitution classique entre travailleurs et technologie liée à l’automatisation mais les travaux académiques montrent aussi que les entreprises qui adoptent cette substitution sont des entreprises qui innovent donc qui préservent leurs parts de marché et vont être créatrices d’emplois à moyen terme. », va dans le même sens Yann Tampereau, Chef Économiste de la Caisse des dépôts et consignation.

Cette conception part du principe que si les entreprises augmentent leurs profits, elles auront les moyens de recruter davantage et donc le feront. Mais cela n’a absolument rien d’automatique, bien au contraire : en régime capitaliste, les entreprises ont tendance à utiliser les gains de productivité pour réduire leurs coûts et augmenter leurs marges plutôt que d’embaucher. De plus, les emplois créés ne compensent pas forcément ceux qui disparaissent. L’argument des partisans d’un regard optimiste sur l’IA a tendance à se baser sur une lecture linéaire de l’histoire, selon laquelle chaque vague d’innovation finit par produire un nouvel équilibre, et oublie que ce soi-disant équilibre a reposé, par le passé, en réalité sur des déplacements brutaux du travail (les paysans obligés d’aller travailler dans les villes, les industries textiles déplacés de l’occident vers l’Asie, etc.).

Surtout, cette analogie suppose que les conditions historiques qui rendaient potentiellement possible cette compensation demeurent inchangées. Or tout indique qu’elles ont profondément évolué. En effet, les transformations actuelles ne se limitent pas à une simple extension de l’automatisation industrielle : elles s’étendent désormais à un large ensemble de fonctions cognitives (rédaction, analyse, programmation, traduction, etc.). Les innovations du XIXe et du XXe siècle ont principalement concerné le travail manuel. Elles ont également amorcé une première automatisation de certaines tâches intellectuelles, mais l’intelligence artificielle en amplifie aujourd’hui considérablement la portée. Cela est rendu possible par la capacité des systèmes d’IA à traiter des situations variées et partiellement imprévues, sans qu’il soit nécessaire de spécifier explicitement chaque cas sous forme de règles du type « si A, alors B ». Autrefois, la difficulté à gérer l’incertitude limitait fortement le rôle des machines, qui ne pouvaient intervenir que dans des environnements strictement définis à l’avance.

À cette mutation qualitative s’ajoute une transformation du rythme historique des évolutions technologiques. La diffusion des technologies numériques, et plus encore de l’intelligence artificielle, s’opère à une vitesse inédite. Là où les révolutions industrielles précédentes se déployaient sur plusieurs décennies, les outils actuels peuvent s’imposer en quelques années, voire, pour certains usages, en quelques mois, dans de nombreux secteurs. Cette accélération tend à réduire les capacités d’adaptation des individus et des institutions. De plus, les sociétés industrielles du XXe siècle disposaient de mécanismes de régulation capables d’amortir, au moins partiellement, les effets des transformations technologiques : syndicats puissants, protections collectives, États sociaux, etc. Aujourd’hui, le chaos politique ambiant et le déclin des droits collectifs ne favorisent pas la mise en place de garde-fou face à l’IA en France, et encore moins dans les pays encore plus en proie au néolibéralisme sauvage.

Les effets désastreux sur l’emploi sont déjà là

L’IA est déjà très utilisée. Les données analysées par l’INSEE publiées en octobre dernier concernent l’année 2024 et elles sont déjà révélatrices, même si celles de 2025 montreront sans doute une amplification très importante. Dans son étude, l’institut indique que : « En 2024, 10 % des entreprises françaises de 10 salariés ou plus déclarent utiliser une technologie d’intelligence artificielle (IA), contre 6 % en 2023. L’adoption de ces technologies progresse quel que soit le secteur d’activité ou la taille de l’entreprise ». Dans les entreprises de plus de 250 salariés, c’est déjà un tiers d’entre-elles qui l’utilisaient en 2024, pour des finalités très diverses : marketing, ventes, production, administration, comptabilité, recherche et développement et sécurité informatique.  Selon l’INSEE, « les métiers les plus confrontés à l’IA sont ceux pour lesquels la valeur produite provient surtout de la manipulation d’informations et de connaissances (fonctions administratives, information et communication), plutôt que d’une activité physique. Ces métiers sont plus jeunes, plus diplômés et plus féminisés que la moyenne. Les pays les plus riches comportent globalement plus de métiers exposés que les plus pauvres.»

Bien que ce phénomène soit resté longtemps ignoré par les médias, qui préféraient inviter des « philosophes » mondains pour ergoter sur l’IA, de nombreux emplois sont déjà détruits par cette évolution technologique. « Fin 2025, pour le seul mois d’octobre, les employeurs américains ont annoncé 153 000 licenciements, dont 31 000 étaient justifiés par le recours à l’IA, selon le cabinet de reclassement Challenger, Gray & Christmas », note Le Monde. On ne compte plus le nombre de plans de licenciements justifiés par l’IA dans le monde : Amazon a supprimé environ 14 000 postes pour réorienter ses investissements vers l’intelligence artificielle et Microsoft près de 10 000 dans une logique similaire. Dans la même dynamique, IBM a remplacé certains emplois administratifs par des systèmes automatisés, tandis qu’Accenture a licencié 12 000 personnes considérées comme « dépassées » par l’IA. Le groupe Oracle a supprimé soudainement entre 10 000 et 30 000 postes le mois dernier pour financer des projets IA.  En France, dans le secteur du numérique, Capgemini compte supprimer environ 2 400 emplois en France dans le cadre de sa transition vers l’IA, tandis que Nokia a annoncé la suppression de 427 postes pour se recentrer sur ces technologies. Dans les médias, l’hebdomadaire Le Point a engagé un plan social incluant 58 suppressions de postes, notamment des correcteurs remplacés par des outils automatisés. Selon une étude The Next Automation Frontier : A Scenario Map of AI Labour Exposure  de la compagnie d’assurance-crédit Coface et de l’Observatoire des emplois menacés et émergents (OEM), parue il y a quelques jours, environ 16,3 % des emplois en France, soit près de 5 millions de personnes, pourraient être menacés dans un horizon de deux à cinq ans. Il est difficile de faire la part des choses entre les plans de licenciements réellement justifiés par l’IA, et ceux pour lesquels elle constitue un prétexte, mais en tous les cas nul ne peut plus sérieusement nier que l’effet sur l’emploi est là, et ne vas faire qu’empirer. D’autant plus que sous couvert de modernisation et de compétitivité, le droit du travail français offre aux entreprises la possibilité d’invoquer les mutations technologiques, notamment liées à l’IA, pour justifier des licenciements économiques, participant ainsi à une normalisation de la substitution du travail humain par le capital technologique.

L’IA dégrade les conditions de travail et intensifie les dispositifs de surveillance

La question de l’impact de l’IA n’est pas seulement quantitative, elle est aussi qualitative. Rien n’indique que les emplois créés par l’IA compenseront les emplois détruits en termes de qualification, de conditions de travail ou de rémunération. « L’IA pourrait entraîner une redistribution significative des revenus, au détriment du travail et au profit du capital. Si les pertes d’emplois dans les professions exposées ne sont pas entièrement compensées par la création de nouveaux emplois, les revenus salariaux seraient sous pression, tandis que les gains de productivité bénéficieraient d’abord aux entreprises qui déploient l’IA. Une partie de ces gains pourrait ensuite être captée en amont par les entreprises technologiques contrôlant les infrastructures essentielles de la chaîne de valeur de l’IA. », indique l’étude The Next Automation Frontier : A Scenario Map of AI Labour Exposure.

Dans les entreprises, les effets sur les conditions de travail sont déjà perceptibles et loin d’être homogènes. À ce stade, les outils IA rendent encore nécessaire une relecture minutieuse des productions automatisées, afin d’en corriger les erreurs. Dès lors, dans de nombreux secteurs d’activité, une partie des fonctions expérimentées tend à se reconfigurer vers des activités de contrôle, de validation et le fait d’assumer la responsabilité des décisions prises à partir de systèmes automatisés. Quant aux fonctions dites « juniors », elles peuvent exiger moins de production directe et davantage de capacité à interagir avec des systèmes automatisés. L’apprentissage ne repose plus seulement sur la répétition de gestes techniques, mais de plus en plus sur la capacité à utiliser l’intelligence artificielle avec discernement et à interpréter ses résultats. Le travail est de plus en plus décomposé et fragmenté.

C’est ce que le sociologue Juan Sebastian Carbonell appelle le « taylorisme augmenté », c’est-à-dire la manière avec laquelle l’IA prolonge et renforce les logiques du taylorisme classique. C’est-à-dire que le travail est de plus en plus décomposé en tâches simples, standardisées et contrôlées. Avec l’IA, ce processus atteint un niveau inédit : les gestes, les décisions et même une partie des savoirs des travailleurs sont captés et intégrés dans des systèmes automatisés. Cela conduit à une séparation encore plus forte entre ceux qui conçoivent les outils (ingénieurs, managers) et ceux qui exécutent les tâches, qui peuvent être réduits à suivre des instructions produites par des algorithmes et devenir ainsi des appendices des machines plutôt que leurs opérateurs.

Un taylorisme augmenté, Juan Sebastián Carbonell, Editions Amsterdam, 13€.

Certains emplois juniors disparaissent purement et simplement.  Comme le montre une étude de l’université de Stanford de novembre 2025, fondée sur des données américaines, dans les professions exposées à l’IA, l’emploi des travailleurs en début de carrière (22–25 ans) recule d’environ 16 %, toutes choses égales par ailleurs, tandis que celui des travailleurs expérimentés demeure stable. Cette évolution pose une difficulté majeure : comment construire des parcours professionnels progressifs, du débutant à l’expert, si les postes d’entrée sont en partie automatisés par l’IA ? Le modèle traditionnel des entreprises, où l’on apprend en réalisant d’abord des tâches simples et répétitives avant de monter en compétence, est aujourd’hui fragilisé par ces transformations technologiques.

On court le risque de voir apparaître un véritable « trou générationnel » : privés d’occasions d’apprentissage par la pratique, les jeunes travailleurs pourraient peiner à acquérir une maîtrise réelle de leur métier. Or, cette fragilisation des parcours de formation ne serait pas sans conséquence sur la structure même du travail. Deux dynamiques pourraient ainsi se développer simultanément. D’une part, une pression à la baisse sur les qualifications intermédiaires, dont les tâches, plus standardisées, sont les plus facilement substituables par l’IA. D’autre part, une revalorisation d’une minorité de profils hautement qualifiés, capables de superviser, d’interpréter et de corriger les productions issues de ces systèmes. Ce double mouvement risque d’accentuer la polarisation déjà à l’œuvre dans l’entreprise, en creusant davantage l’écart entre les salariés les plus expérimentés et l’ensemble des travailleurs situés aux niveaux de rémunération inférieurs.

À cela s’ajoute le fait que de nombreux emplois « créés » par l’intelligence artificielle se font en réalité dans des conditions de travail très difficiles. Comme le montre le sociologue Antonio Casilli, une grande partie du fonctionnement de l’IA repose sur des travailleurs « invisibles », qu’il appelle les « tâcherons du clic ». Ces personnes réalisent des micro-tâches répétitives, comme trier des images, corriger des textes ou signaler des contenus inappropriés, afin d’entraîner les systèmes d’IA. Ces emplois sont le plus souvent précaires et très mal payés.

Un autre danger important présenté par l’intelligence artificielle réside dans sa capacité à intensifier le contrôle et la surveillance du travail. En intégrant des dispositifs de suivi et d’évaluation en temps réel, elle prolonge et systématise des tendances déjà à l’œuvre depuis plusieurs décennies, mais elle en change aussi la nature. Là où les outils de gestion traditionnels permettaient un encadrement périodique, fondé sur des indicateurs de gestion, des entretiens d’évaluation, etc., les systèmes basés sur l’IA rendent possible une observation continue des activités. Chaque action peut être tracée, mesurée et comparée. Les performances individuelles peuvent être quantifiées à un niveau de précision inédit, et les écarts à la norme sont détectés quasi instantanément. Cette évolution ne concerne pas uniquement les métiers les plus standardisés. Elle s’étend désormais à des activités qualifiées, voire créatives, dès lors que celles-ci passent par des interfaces numériques. Une telle transformation modifie en profondeur le rapport au travail. L’autonomie, souvent présentée comme accrue par les technologies numériques, peut se trouver paradoxalement réduite par la multiplication des mécanismes de surveillance. Cette pression diffuse peut conduire à une intensification du rythme de travail et à une standardisation des comportements, laissant peu de place à l’initiative individuelle.

L’IA, accélérateur des contradictions du capitalisme

Minimiser l’ensemble de ces effets revient à neutraliser la dimension politique du problème. L’intelligence artificielle n’est pas une force neutre. Elle est développée et déployée dans un cadre social déterminé, par des acteurs économiques dont les objectifs sont explicitement orientés vers la réduction des coûts et l’augmentation de la rentabilité du capital. Dans ces conditions, il est ainsi tout à fait improbable que les gains générés soient spontanément redistribués sous forme d’emplois de qualité. Si l’on ne réagit pas, la dynamique dominante va rester celle d’une concentration des bénéfices et d’une diffusion des risques sur les salariés plutôt que sur les possédants.

Alors quelle analyse politique tirée de cette situation ? Frédéric Lordon, en particulier, indique que l’IA, en menaçant les fractions du salariat qui s’étaient construites comme relativement protégées et centrales, entraînerait une recomposition de la lutte de classes. Selon lui, le capitalisme, en développant ses propres forces productives avec l’IA, en viendrait à fragiliser le bloc social qui contribuait à sa légitimation. « L’explosion des capacités de l’IA, l’ampleur du déclassement qui va s’en suivre, vont révolutionner le paysage de classes comme aucun marxisme arrêté sur « la classe ouvrière sujet de l’histoire » n’aurait pu l’imaginer. », écrit-il. Des couches qui se pensaient intégrées, voire privilégiées, pourraient être confrontées à un processus de déclassement, à une perte de statut social. Ce déplacement introduirait une nouvelle dynamique conflictuelle, susceptible de redéfinir les lignes de fracture politiques.De mon côté, je ne suis pas tout à fait convaincu que le déclassement de ces couches produise une recomposition politique majeure. Le passage du déclassement social à la formation d’un sujet politique conscient de l’exploitation qu’il subit et de la nécessité collective d’en sortir, n’a rien d’automatique. La perte de statut peut engendrer des formes de politisation, mais elle peut tout autant produire du ressentiment, du repli et donc des réflexes autoritaires. Lordon voit dans LFI, la force politique la mieux placée pour « prendre en charge ce nouvel état du monde social », car elle est « un mouvement d’importance, déjà bien ancré dans la bourgeoisie moyenne intellectuelle et culturelle, dont elle est en fait une émanation, dont elle a déjà l’habitus, dont elle partage les manières de parler ». En réalité, on observe ces dernières années que le déclassement déjà généralisé dans de nombreuses professions, bien avant l’IA, n’a pas entraîné un renforcement du vote vers des partis opposés au capitalisme, aujourd’hui très minoritaires aux élections.  Et plus LFI veut parler à la bourgeoisie déclassée, plus elle modère son propos et risque d’oublier la grande masse des travailleurs, dont l’exploitation s’intensifie également avec l’IA.

Je trouve que les débats actuels se focalisent trop sur le devenir des professions intellectuelles et ont parfois tendance à laisser dans l’ombre l’ensemble du travail matériel qui rend possible le fonctionnement de l’intelligence artificielle : extraction de ressources, production industrielle, infrastructures énergétiques, maintenance, logistique, etc. Loin de supprimer le travail, les technologies contemporaines tendent à le déplacer vers des zones moins visibles pour les occidentaux, à l’échelle mondiale. Une analyse centrée exclusivement sur les classes intermédiaires des économies développées risque ainsi de manquer la dimension globale du phénomène. Par ailleurs, l’IA renforce les dépendances entre les Etats et les entreprises. Comme l’IA devient indispensable pour produire, elle dépend de ressources clés, comme les semi-conducteurs ou les data center, qui sont contrôlées par un petit nombre d’acteurs. Cela crée une forme de dépendance : si ces acteurs rencontrent un problème ou prennent des décisions politiques ou économiques, cela peut avoir des conséquences sur tous les pays qui utilisent ces technologies. 

Au-delà de ses effets sociaux, l’IA repose sur une infrastructure matérielle dont l’impact environnemental est considérable. L’IA a besoin de millions de centres de données où tournent en permanence les serveurs nécessaires à son fonctionnement. Les puces indispensables à l’IA reposent sur l’extraction de métaux rares aux effets écologiques très lourds, tandis que les infrastructures qu’elle mobilise génèrent des volumes massifs de déchets électroniques, souvent chargés en substances toxiques comme le mercure ou le plomb. Leur empreinte matérielle est colossale : produire un simple ordinateur de 2 kg exige jusqu’à 800 kg de ressources. Ces installations engloutissent également des quantités d’eau considérables, équivalente à la consommation mondiale annuelle d’eau en bouteille

L’intelligence artificielle ne va pas aboutir spontanément à un mouvement social prêt à la remettre en cause. En réalité, elle agit plutôt comme un accélérateur de tendances déjà présentes. Elle renforce la concentration du capital, en donnant un avantage décisif aux grandes entreprises capables d’investir dans ces technologies. Elle accentue une contradiction qui fait l’essence du capitalisme : aujourd’hui, produire de la richesse repose sur un travail de plus en plus collectif : par exemple, des millions de personnes contribuent aux données, aux contenus ou aux savoirs utilisés par les systèmes d’IA. Pourtant, les bénéfices tirés de cette production ne reviennent pas à l’ensemble de ceux qui y participent, mais sont captés par un petit nombre d’entreprises qui possèdent ces technologies.

Une autre IA est-elle possible?

Et si les évolutions technologiques du capitalisme, poussées par son infinie besoin d’innovation pour maintenir les taux de profit, pouvaient se retourner contre lui-même ? Comme l’indique la journaliste britannique marxiste Grace Blakeley, dans son livre Vulture Capitalism, « La naissance du capitalisme a nécessité le développement de technologies, de savoirs et de relations sociales qui n’existaient pas sous le féodalisme ; pourtant, quelques individus pionniers ont su identifier les germes d’un monde nouveau (…) Des batailles idéologiques ont été menées, des luttes juridiques ont été engagées, des législations ont été adoptées, des guerres ont été livrées. » Aujourd’hui, à ce stade du développement scientifique et technologique, nous sommes capables de produire le type de technologie qui pourrait permettre une planification véritablement socialiste et démocratique – en un mot : autogestionnaire-, à grande échelle.  Dans cette perspective, Cédric Durand et Razmig Keucheyan évoquent, dans leur ouvrage Comment bifurquer, la possibilité de « cyber-soviets » : des institutions de coordination démocratique s’appuyant sur les technologies numériques pour organiser la production et la distribution selon des décisions collectives, et non plus selon les impératifs du marché. Autrement dit, les infrastructures informationnelles développées par le capitalisme (plateformes, big data, intelligence artificielle, etc.) pourraient être réappropriées comme des outils de délibération et de planification démocratique.

VULTURE CAPITALISM ; CORPORATE CRIMES, BACKDOOR BAILOUTS AND THE DEATH OF FREEDOM
Grace Blakeley, Bloomsbury UK, 16.90€

Un tel type d’utilisation des nouvelles technologies, qui est une condition préalable à l’émancipation de tous les individus, ne sera jamais développée dans notre ordre social actuel. Au fond, le nerf de la guerre de classe reste inchangé : il réside dans le pouvoir de décision sur l’organisation de la production et l’usage des technologies. Dans une entreprise autogérée par ses salariés, ceux-ci décideraient-ils collectivement de se remplacer eux-mêmes par des systèmes d’IA ou de l’utiliser pour dégrader l’organisation de leur travail ? S’ils ne sont pas une exception autogestionnaire dans un océan capitaliste concurrentiel et que la société régit démocratiquement l’univers économique dans lequel ils évoluent, alors il est évident que non. 

Ce n’est pas la technologie en elle-même qui détermine ses effets sociaux, mais les rapports de pouvoir dans lesquels elle s’inscrit. Dans une économie capitaliste, où les décisions sont orientées par la rentabilité et la concurrence, l’IA est principalement mobilisée pour réduire la masse salariale et accroître la productivité, quitte à détruire d’innombrables emplois et à dégrader fortement les conditions de travail. Et ce mouvement ne s’arrête pas là : il entraîne aussi une explosion de la consommation de ressources, de l’extraction de minerais, de l’énergie utilisée et des déchets produits, mettant ainsi en péril notre propre existence. À l’inverse, dans un cadre où les travailleurs maîtriseraient l’économie, les mêmes outils pourraient être utilisés pour servir des objectifs différents : diminuer le temps de travail sans diminuer les rémunérations, améliorer concrètement les conditions de travail, supprimer les tâches les plus pénibles ou répétitives, et organiser la production en fonction des besoins réels plutôt que de la recherche du profit. Cela permettrait de limiter la production inutile et d’orienter l’activité économique vers la préservation de l’environnement. Dans cette perspective, l’usage de l’IA, réorienté vers la satisfaction des besoins sociaux, serait à la fois plus maîtrisé, plus ciblé et, dès lors, écologiquement plus soutenable.

Autrement dit, la question décisive n’est pas « que fait l’IA au travail ? », mais « qui décide de ce que l’IA fait au travail ? ». Tant que ce pouvoir reste concentré entre les mains du capital, les dynamiques fondamentales de la lutte de classes demeurent inchangées. Leurs formes évoluent, mais au fond, la solution demeure la même : se mobiliser pour se réapproprier les entreprises, les diriger collectivement et abolir ainsi l’ordre social existant — dont l’IA constitue aujourd’hui une nouvelle radicalisation — afin de retourner contre le capital les technologies qu’il a développées pour asseoir sa domination. Elles sont en réalité le produit du travail des exploités eux-mêmes, qui pourraient dès lors se les réapproprier pour leur propre émancipation.

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Guillaume Étievant
Guillaume Étievant
Co-rédacteur en chef
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