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La froideur bourgeoise ou l’art de pouvoir se regarder dans le miroir


“N’avez vous pas honte ?” – Cette interpellation, récurrente sur les réseaux sociaux progressistes, vise généralement la classe dirigeante française ou internationale et tente de faire appel à ses sentiments. Face aux invasions, aux génocides, aux lois qui détruisent la solidarité ou la santé, les manifestants du monde entier, en particulier en Europe, tentent de susciter la compassion des dominants. L’action écologiste institutionnelle, celle des grandes ONG, en a fait sa spécialité : le plaidoyer, c’est-à-dire la pratique qui consiste à “sensibiliser” des ministres ou des PDG aux dégâts que le capitalisme inflige à l’environnement. Mais ça ne marche pas : les guerres continuent, les génocides se déroulent sans encombre et le réchauffement climatique n’a pas le moindre frein. Pourquoi ? Parce que les membres de la bourgeoisie n’ont pas le moindre problème de conscience. Et si l’on ne comprend pas ça, on n’y arrivera jamais.

Le 23 février dernier, l’épouse de Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France (et l’un des plus riches du monde), était l’invitée de Marc-Olivier Fogiel sur RTL pour parler de son prochain disque. Hélène Mercier-Arnault  y raconte son parcours de pianiste et d’épouse de milliardaire, sa vision de la vie (devinez quoi, elle pense que “l’argent ne fait pas le bonheur”), et donne son analyse fiscale fine (“on se demande où va l’argent ?” se demande-t-elle). RTL a eu la prévenance de couper de la rediffusion, à la demande de son attachée de presse, un extrait particulièrement intéressant. Nos confrères de Blast l’ont retrouvé et diffusé.

Marc-Olivier Fogiel se permet de poser une petite question qui fâche, bien qu’il le fasse avec tact, au sujet des SDF : “Vous me dites l’argent ne fait pas le bonheur, comment vous vivez ce décalage ? On sent, en femme sincère que vous êtes, qui vit dans un milieu confortable, et on ne peut pas vous le reprocher, comment vous vivez ce décalage-là ? Cette espèce de société qui ne va pas bien ?”. La question en soi vaut son pesant d’or : Marc-Olivier Fogiel, l’animateur star et ex-directeur général de BFM TV, sait s’y prendre avec la bourgeoisie. L’art de l’euphémisme (“ce décalage”), de la flatterie (“en femme sincère que vous êtes”) et de la neutralisation politique (“on ne peut pas vous le reprocher”, ah bon ?) produit une occasion en or, pour la milliardaire, de s’en tirer à bon compte. Mais non.

“Ce que je vais vous dire va peut-être vous choquer”, répond-t-elle, “Les SDF, j’y pense pas tous les jours. La première fois que j’ai vu des clochards, c’était quand je suis arrivée à Paris. C’est aussi, j’ai l’impression, un choix de vie. Un choix de vie avec des gens aussi qui se sont retrouvés, qui avaient des choses, qui ont décidé de lâcher la société. C’est un retrait du monde.” Marc-Olivier Fogiel, qui sait qu’ils sont écoutés par des gens normaux, que de tels propos ne peuvent que faire bondir, s’étonne timidement : “Un choix de vie ? C’est plutôt la société, beaucoup, qui les a lâchés”. Oui mais Hélène Mercier-Arnault,  elle, “ne vit pas avec de la culpabilité tous les jours”. Pourquoi ? Parce qu’elle ne pourrait rien y faire, se justifie-t-elle. Avant de s’engager dans des élucubrations sur le bonheur et la vie qui sont en nous, parce que “l’accès à l’amour tout le monde l’a”. Un véritable catéchisme bourgeois. 

Dans cet entretien, toute l’irresponsabilité bourgeoise face aux malheurs du monde est explicitée : 

  • D’abord, les pauvres sont responsables de leurs propres malheurs. Ce serait un choix qu’ils auraient fait, analyse soutenue par Sylvain Maillard, figure du macronisme qui, en février 2018, déclarait que pour “l’immense majorité” des SDF, vivre dans la rue était “un choix”. C’est évidemment complètement faux, et les refus de mise à l’abri que peuvent rencontrer des travailleurs sociaux lors de maraudes sont liés aux conditions d’hébergement qui sont souvent proposées : ponctuelles, lointaines, peu sécurisées et ne permettant pas toujours d’accueillir les animaux de compagnie. L’idée que nous serions responsables de nos difficultés, que nous n’aurions pas suffisamment travaillé à l’école, pas été assez audacieux au travail, s’est imposée dans le récit dominant, à travers l’idéal “méritocratique”. En réalité, en France comme ailleurs, le travail ne paye pas. En régime capitaliste, il est nécessaire que le travail ne paye pas pour que le capital prospère. Souvent même, le travail grignote la santé, la vie, la dignité et le moral. L’idée que nous sommes responsables de nos échecs permet deux choses : nous juger nous-mêmes, et juger négativement les autres, et permettre aux dominants de dormir sur leurs dos oreilles. Le récit des SDF qui choisissent de l’être est nécessaire à la sérénité de l’épouse de Bernard Arnault comme des macronistes : 350 000 personnes dormaient dans la rue en 2025, c’est-à-dire deux fois plus qu’en 2012, et 4 fois plus qu’en 2001. Rien qu’en dix ans, le patrimoine de la famille Arnault a été multiplié par 10. 

  • Comment expliquer ces différences ? Pour Marc-Olivier Fogiel, il n’y a aucun lien à établir, puisqu’on ne peut pas reprocher à Madame Arnault sa grande fortune. Et elle-même le dit : elle “ne vit pas avec de la culpabilité tous les jours”. C’est la deuxième étape indispensable à la qualité du sommeil bourgeois : ne jamais établir de liens de causalité entre leur richesse, leur pouvoir et le malheur des autres. Le journalisme dominant participe de ce processus : les sujets “sociaux” sont traités d’un côté (le chômage, la crise du logement, la pauvreté…) et les sujets “économiques” de l’autre (croissance, innovation, finance…). Tout au plus on parlera d’inégalités sociales (“galopantes”) plutôt que de lutte des classes, mot qui fait horreur aux journalistes de plateaux TV. On peut ainsi s’émouvoir du sort des SDF sans parler de la financiarisation du logement et du fait que l’immobilier soit devenu un marché très lucratif, qui profite de l’un de nos besoins fondamentaux, et qui enrichit des gens. On peut oublier le fait que Bernard Arnault, comme Donald Trump, a d’abord constitué sa fortune dans la promotion immobilière, et qu’il a donc directement bénéficié de cet état de fait. On peut passer sous silence le fait que ce sont les gros contribuables comme lui, qui font tout pour payer le moins d’impôts possibles, et dont les entreprises et fondations bénéficient d’aides et d’exonérations en tout genre, qui sont autant de manque à gagner pour des services publics à bout de souffle. Les accusations d’optimisation fiscale qui visent Bernard Arnault depuis longtemps le font même rire, selon son épouse.

  • Hélène Mercier-Arnault et Marc-Olivier Fogiel mobilisent enfin l’art pour s’en tirer à bon compte. La musique transcenderait nos différences puisque des SDF autrichiens siffloteraient des mélodies de Schubert. Et l’amour est accessible à tous, rajoute-t-elle. Avec une telle philosophie de vie, on se demande bien pourquoi elle ne part pas vivre dans une yourte en Ardèche plutôt que d’accepter l’achat d’un nouveau yacht à 500  millions d’euros. L’idée que “l’argent ne fait pas le bonheur” est évidemment d’une bêtise sans nom, puisque de la possibilité de rencontrer des gens à celle d”avoir une vie romantique stable, se séparer ou divorcer dans de bonnes conditions, comme celle d’avoir du temps pour écouter de la musique ou contempler la nature, tout est lié à notre emploi, nos revenus, notre lieu de vie etc.

  • La quatrième technique qui permet à la bourgeoisie de dormir sur ses deux oreilles, c’est… de s’en foutre. “Les SDF, j’y pense pas tous les jours” : en “femme sincère”, Hélène Mercier-Arnault dit ce qu’elle pense vraiment. Le problème est affectif : les bourgeois ne pensent pas à nous, encore moins aux plus pauvres d’entre nous, encore moins aux non-blancs, parce qu’ils ne nous aiment pas et ne nous estiment pas. La classe bourgeoise est un espace clos, dans lequel l’inter reconnaissance entre pairs est essentielle et c’est uniquement celle-ci qui compte. Très tôt, les jeunes bourgeois apprennent à déshumaniser les domestiques qui s’agitent autour d’eux, à parler sans égard pour ce que le chauffeur entend, à voyager sans se mêler aux membres d’autres classes sociales. 

La philosophe allemande Henrike Kohpeiß parle, dans un livre du même nom publié en 2023, de “froideur bourgeoise” (Bourgeois Coldness). Ce concept désigne une “stratégie affective” qui permet à la bourgeoisie de préserver le système colonial dont elle bénéficie. Cette stratégie de large échelle, très avancée et reposant sur un système philosophique et moral complexe, fonctionne, pour Henrike Kohpeiß, comme un système d’air conditionné.” “Les espaces bourgeois – institutionnels et affectifs – restent frais et agréables. Mais à l’extérieur tout brûle”. La métaphore fonctionne à la fois vis-à-vis des guerres, des génocides, et du réchauffement climatique. Cette climatisation affective permet un détachement moral, une froideur, qui protège efficacement la classe dominante de toute remise en question de soi et de son influence néfaste sur le monde. Henrike Kohpeiß ne restreint pas cette froideur aux seuls membres de la classe dominante : elle l’étend à tous les tenants du colonialisme. La froideur bourgeoise peut tous nous contaminer, et elle le fait clairement puisque certains récits que la bourgeoisie se raconte à elle-même nous sont racontés à nous aussi : la méritocratie, les SDF qui l’ont bien cherché, les conflits mondiaux “complexes” auxquels nous ne pouvons rien, le réchauffement climatique qui est la faute à tout le monde et donc à personne… 

Il n’empêche que les coups que l’ensemble de la classe travailleuse prend dans sa vie la ramène bien souvent à la réalité, tandis que l’univers ouaté de la bourgeoisie la préserve de tout. Son inconscience fait d’elle un terrible adversaire, que ni nos appels à la compassion ni nos grands exposés chiffrés ne feront jamais changer d’avis. Il est trop tard pour ça, puisque plus la classe bourgeoise s’enrichit et augmente son pouvoir, plus son système de climatisation se perfectionne : elle vit dans des bulles protégées du monde extérieur et bénéficie d’un écosystème médiatique qui vient relayer pour elle des récits qui la déculpabilisent et déréalisent son rapport au monde aux autres. 

Une analyse réaliste des stratégies morales et affectives de la bourgeoisie ne peut pas prendre au sérieux les techniques d’interpellations, de pétitions ou de plaidoyer. Elle vient réduire à néant toute tentative d’obtenir gain de cause en face de la classe dominante en se limitant aux strictes méthodes pacifistes, sans exercer le moindre rapport de force. Stokely Carmichael, figure du Black Panther Party, déclarait en 1967 : “pour que la non violence fonctionne, votre adversaire doit avoir une conscience”.

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Nicolas Framont
Nicolas Framont
Co-rédacteur en chef
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