Heated Rivalry est une série canadienne diffusée outre-Atlantique à partir de fin novembre 2025 et créée par Jacob Tierney. Il s’agit d’une adaptation d’une série de livres à succès, Games Changers, écrite par l’auteure canadienne Rachel Reid. Heated Rivaly raconte la romance brûlante et contrariée entre deux champions de hockey sur glace, évoluant dans des équipes rivales (celles de Boston et Montréal) et se disputant des prix prestigieux. L’intrigue se déroule dans les années 2005-2010 et l’homophobie qui règne dans le sport à l’époque (et encore maintenant) empêche les deux joueurs de faire face à leurs propres désirs. La série est bien menée : au fil des années, les liens qui se créent entre les deux principaux protagonistes, un Canadien et un Russe, au fil des scènes de sexe plutôt bien amenées et qui sont parties prenantes de la narration. Parallèlement à leur histoire qui, globalement, patine jusqu’aux derniers épisodes, la relation amoureuse qu’entretient un autre joueur célèbre avec son amant a enflammé les réseaux sociaux. On notera que les personnages sont incarnés par des acteurs aux physiques et à la plastique particulièrement avantageux, ce qui place Heated Rivalry au panthéon des séries qui, ces dernières années, ont célébré un corps masculin bodybuildé hors-normes mais présenté comme normal.
Une grande estime médiatique
L’engouement de la presse internationale et française est général, ce qui est plutôt inhabituel pour une série dont les épisodes s’échangeaient, avant leur diffusion en France, sur des boucles télégram clandestines. “« Heated Rivalry », la série phénomène sur HBO Max : scènes de sexe, meilleures répliques… On a passé l’épisode 1 au crible” annonce Le Parisien. « Heated Rivalry », la série qui a fait fondre la glace”, titre France Info dans une de ses chroniques. Le journal le Progrès s’interroge : est-ce que les femmes hétéros vont bien ? Elles seraient en effet nombreuse à raffoler de la série canadienne : “Pourquoi tant de femmes fondent pour Heated Rivalry, une romance gay entre deux joueurs de hockey ?” questionne-t-il. Sans doute parce que, selon Télérama, Heated Rivalry c’est “le feu sur la glace dans une série queer, érotique et joyeusement addictive”.
(Attention, l’article dévoile des éléments de l’intrigue, qui ne repose cependant pas sur des twists fulgurants)
Et si Heated Rivalry était en fait la série queer préférée des hétéros ? Dans Heated Rivalry, l’homosexualité masculine apparaît particulièrement à son avantage, voire respectable et rassurante : exit Grindr, cette appli de rencontre addictive et dangereuse, dont l’usage détourné permet chaque mois de nombreux guet happens homophobe en France. Exit la précarité subie par de nombreux queers, plus exposés aux discriminations : les personnages de Heated Rivalry sont riches et vivent dans de magnifiques appartements ainsi qu’un sublime cottage de bord de lac. Et finalement, alors que c’est tout le propos, exit l’homophobie dans le sport de haut niveau, puisque l’homophobie n’existe, dans la série, que de la part des personnages eux-mêmes qui ont du mal à s’accepter alors que leurs adorables parents n’attendent que de leur dire qu’ils les aiment et qu’ils s’en veulent de ne pas avoir été à leur côté durant toutes leurs années au placard (L’une des scènes finales, dont la véracité pourra être sérieusement mise en doute par 89% des personnes ayant fait un coming out familiale dans les années 2010 – stats de l’auteur).
Une douloureuse comparaison entre la fiction et le réel
Le goût amer que je ressens devant le succès francophone de Heated Rivalry, alors que moi-même j’ai dévoré les épisodes de la saison 1 bien avant sa sortie nationale, est sans doute lié à une douloureuse comparaison entre la fiction et le réel. Dans un épisode particulièrement acclamé de cette saga, le champion Scott Hunter, que l’on croit hétéro durant toute une partie de la série et qui a échoué à mener une relation clandestine avec un employé de café aussi bodybuildé que lui, finit par lui déclarer sa flamme en public, au beau milieu du stade, alors que son équipe reçoit une coupe depuis longtemps convoitée. Il en résulte une séquence télévisuelle euphorisante, avec une foule en délire devant ce geste d’amour, prête à brandir des drapeaux “Love is Love”. Or, il se trouve que la même scène s’est produite dans le monde réel il y a moins de deux semaines : l’arbitre allemand de 27 ans Pascal Kaiser a demandé son compagnon en mariage sur la pelouse du stade de Cologne devant 50 000 personnes, produisant une séquence virale. Une semaine plus tard et après avoir été harcelé de messages de haine sur les réseaux sociaux, il a été agressé à son domicile par trois hommes une première fois puis une seconde fois quelques jours plus tard… Son adresse avait été diffusée en ligne.
Heated Rivalry n’est pas responsable de l’homophobie persistante dans le monde, loin de là. Mais nous aide-t-elle à la combattre ? Dans les Etats-Unis de Trump, la série apparaît comme un pied de nez à la bourgeoisie fasciste qui s’installe dans le pays et qui compte menacer les droits des homosexuels après avoir lancé des hostilités continues contre les trans. C’était déjà ce que l’on disait de la série Boots, diffusée sur Netflix en octobre dernier et traitée par le Pentagone de “déchet woke”. Boots racontait la vie d’un jeune homme homosexuel qui décide de s’engager dans l’armée et qui doit survivre à des exercices difficiles, des officiers gueulards et des camarades de chambrées qui ont un petit coeur derrière leurs gros muscles et leurs blagues sexistes. La série Boots est désarmante de politiquement correct : l’homophobie y ressemble davantage à une partie de loup garou dans une ambiance année 80 qu’à une terreur clandestine au sein ce que qu’est l’armée états-unienne qui interdisait officiellement toute homosexualité jusqu’à 2011. Chaque plateforme de streaming semble décidément produire sa propre romance gay proprette. L’année dernière, c’était Prime qui nous infligeait Red white and Royal Blue, une histoire tout à fait improbable entre un prince britannique et un fils de président américain (ils ont quelques soucis mais rassurez-vous : rien de bien méchant).
Une vision individualiste et interne de l’homophobie
Ces succès de plateformes de streaming portent un message simple et réjouissant : l’homophobie est en train de disparaître. Les agressions, les discriminations, c’est du passé. Ne reste finalement plus aux queers que le soin de faire le chemin pour leur propre acceptation, puisqu’en réalité tout le monde est prêt à les accepter. Sauf les Russes. Pour ça, Heated Rivalry est plutôt clair : le jeune Ilya Rozanov subit son pays (où il fait toujours gris et où la déco est immonde, la série insiste là-dessus) dont la politique homophobe est directement exposée par la série.
Les sympathiques parents de Shane Hollander, le canadien, sont des bons bourgeois woke. Et la richesse dans laquelle les deux personnages évoluent, et qui simplifie considérablement leur logistique (la clandestinité est plus facile à vivre quand on dispose d’un cottage au milieu de la campagne), n’est jamais questionnée. Elle est une donnée naturelle du film, qui n’est d’ailleurs pas relevée par la critique positive alors qu’elle donne une dimension profondément hors-norme à une série qui prétend parler des relations homosexuelles contemporaines. N’est pas non plus relevée ou questionnée la plastique peu ordinaire des acteurs, qui rend bien sûr la série agréable à regarder, chaque plan pouvant devenir un bas relief de la Grèce antique ou un élément du plafond de la Chapelle Sixtine.
En attendant, on ne devrait pas se plaindre puisque Heated Rivalry donne aux queers une recette pour échapper à l’homophobie et devenir la coqueluche mondiale des hétéros : être (très) riche et avoir de beaux intérieurs. Être extrêmement bien foutu (mais ne pas passer tout son temps à la salle). Avoir un excellentissime straight passing (terme désignant le fait d’arriver à marcher, parler, s’habiller de façon à pouvoir être considéré comme un hétéro) : ne soyez pas too much. Ne parler de l’homophobie que comme d’un problème interne, qu’un peu de courage permet de dépasser : il ne faudrait surtout accuser personne.
Une vision féministe positive de la série
Un point de vue féministe sur le succès de la série permet tout de même de la sauver de la critique négative – voire un peu méchante, je l’admets – que j’en fais. Si les femmes hétéros raffolent de Heated Rivalry c’est parce que la série met en scène des relations entre des hommes sensibles, qui expriment leurs émotions et qui évoluent dans un cadre égalitaire. Autant de choses relativement rares dans une relation hétérosexuelle. Et les scènes de sexe sont enfin débarassées de fait du “male gaze” (regard masculin) qui réduit les femmes au rang d’objet de désir et désexualise les hommes. Dans le média queer Dazed, le journaliste Eli Cugini parle de “fétichisation”, par les femmes hétéros, des hommes ayant des relations avec des hommes. Pour lui, cette fétichisation ne doit pas forcément braquer les personnes queers. “Pour vraiment apprécier — et critiquer — les séries gays, conseille-t-il, il faut accepter de les aborder selon leurs propres codes et dans le contexte de l’industrie avec laquelle elles composent ; on ne peut pas rester sans cesse distraits par la peur de la fan hétérosexuelle homophobe ou de l’acteur hétérosexuel homophobe, guettant l’erreur qui ferait de nous des dupes si nous aimions quelque chose.”
Je suis d’accord avec cette méthodologie. On ne doit pas être dupe des causes économiques de ces récits queers hétéro-compatible : le capitalisme des plateformes ne finance pas des productions susceptibles de plaire à une minorité, il vise l’audience la plus large possible. Prime, Netflix ou Crave (plateforme canadienne qui a produit et diffusé Heated Rivalry) ont une audace forcément limitée par leur modèle financier : leur “wokisme” que la droite n’a de cesse de dénoncer est calibré sur les croyances supposées de la population générale : point trop n’en faut. Mais si l’on voit le verre à moitié plein, il est vrai que c’est une bonne chose que Heated Rivalry contribue à visibiliser l’homosexualité masculine, et participe par ailleurs à apporter un regard enfin bienveillant sur le sexe entre hommes, qui a souvent été présenté de façon brutale ou grotesque, y compris dans des films queers fort appréciés (cf : la scène de la tente dans Brokeback Mountain, qui donne une certaine vision – peu réaliste – du sexe anal).
Je crois cependant que la beauté plastique de la série, les belles histoires qu’elle raconte, les dénouements globalement positifs qu’on y trouvera, ne doivent pas confirmer les spectateurs hétérosexuels dans un refrain que nombre d’entre eux nous répètent sans cesse, depuis le vote du mariage pour tous en 2013 : “vous voyez, tout va bien pour vous, tout le monde vous adore, vos problèmes n’en sont plus”. L’agression de l’arbitre de Cologne, la continuation des attaques homophobes (comme à Poitiers cette semaine où un jeune homme roué de coup par son agresseur a été enjoint de « s’excuser de son homosexualité »), la véritable hécatombe par overdose que produit le sexe sous drogue (“chemsex”), résultat d’une sexualité emprunte de honte, de quête de la performance et d’image négative de soi-même… Ces réalités doivent nous pousser à considérer que les queers ont toujours besoin d’aide, même si Ilia et Shane sont, quant à eux, tirés d’affaire.
Nicolas Framont
Rédacteur en chef
