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La Gen Z choque-t-elle vraiment les patrons ?


«2025 faut les choquer !!!» peut-on lire sur X, au-dessus d’une capture d’écran de mail : «Bonjour, suite au refus de ma demande de congés pourtant légitime et méritée, je vous informe de ma décision de démissionner…». Un utilisateur réagit : «Sans vouloir être méchant, je pense que ton boss aura moins de mal à recruter que toi à retrouver du taff mdr». Aïe, 16 000 likes. Est choqué celui qui croyait choquer. Le monde du travail, ses injustices, ses mentalités parfois arriérées, est un grand bain d’eau glacée pour la génération actuelle, qui s’y jette pourtant avec espoir. La volonté est là, bousculer l’ordre établi, mais comment concrétiser cet élan?

Dorénavant, pour briller en société, chacun raconte la dernière fois où il a envoyé balader son patron. Je n’échappe pas à la règle, dès mes premières semaines d’alternance, mon boss m’a baptisé «le syndicaliste», un sobriquet dont je n’étais pas peu fier. Sur les réseaux, c’est la course à qui aura été le plus insolent, qui aura quitté le travail le plus tôt sans prévenir. Que l’on soit d’accord, c’est très bien de brusquer un peu les vieilles règles de bienséance et ceux qui ont l’habitude qu’on leur mange dans la main! Mais en scrollant, on croise vite des situations où, dans l’emportement, certains posent leur démission, du pain béni pour l’employeur. Pire, de jeunes gens pleins de bonnes volonté font des pieds et des mains pour obtenir ne serait-ce qu’un entretien d’embauche : «Y a une meuf sur Linkedin qu’a couru de sorte à écrire “CDI” avec son parcours pour trouver un travail. Vous pensez vraiment que c’est cette génération qui va choquer le monde du travail? Mdr» lit-on sur X. Sur un autre post, un jeune diplômé en informatique se promène à la Défense avec une pancarte géante qui lui sert de CV. Comble de l’humiliation, on peut y lire «Je ne cherche pas un miracle, juste un regard qui s’arrête.». Mais alors, qui choque qui ?

Il y a du désespoir, c’est indéniable. Laurène Lévy, influenceuse axée droit du travail et management toxique parle d’une «désillusion» globale : «On nous a vraiment fascinés avec le fait de faire des études,de potentiellement même sacrifier une partie de sa jeunesse pour avoir un meilleur futur. Et puis finalement, tu te retrouves confronté à la même chose qu’à l’école, c’est-à-dire du harcèlement, des gens qui ont plus de pouvoir que toi, qui vont essayer de te rabaisser…». D’un autre côté, le succès même de ses contenus (363k sur Tiktok) montre bien une volonté de s’insurger contre cet état de fait. Elle apporte son soutien aux travailleur.euses à sa façon, en recueillant leurs témoignages et en donnant quelques conseils simples, basés sur «Légifrance et le Code du Travail.», car l’objectif est surtout de donner «le déclic […] parce que, quand on est isolé dans une situation, on se sent souvent pas légitime».

Diviser et précariser pour mieux régner

«Il faut passer de la révolte individuelle à la révolte collective.» affirme Gaëtan Gracia, ouvrier dans l’aéronautique et militant CGT et Révolution Permanente, «Je ne veux même pas dire révolte, parce qu’en vrai, partir à 17h30 quand ton contrat est à 17h30, ce n’est pas très virulent. Moi, j’ai vu des intérimaires poursuivre le chef avec un marteau». Ce discours, également présent sur les réseaux, est souvent la réponse à ceux qui se vantent de choquer, l’utilisateur @ameurblues déplore: «On est une génération duper, personne n’est syndiqué, personne ne s’organise on choque personne […] si on veut les choquer faut se syndiquer.». Force est de constater que répondre à son supérieur par SMS n’a jamais fait augmenter les salaires ni empêché un licenciement. 

Pourtant, cette voie ne semble pas privilégiée par les 20-25 ans, peu présents dans les organisations syndicales. «À partir de la fin des années 70, la tendance a plutôt été à un vieillissement de l’âge moyen des syndiqués.», précise Karel Yon, chercheur au CNRS et à l’IDHES Nanterre, «Ça veut simplement dire que l’âge auquel on adhère à une organisation syndicale tend à se repousser.». En réalité, c’est plutôt toute la période qu’on appelle «jeunesse» qui continue de s’étendre: «Être jeune n’a pas de normes biologiques très définies, c’est le moment de la vie où on n’a pas acquis toutes les bases matérielles et institutionnelles de l’autonomie.» ajoute-t-il. Et il observe, à juste titre, que les contrats précaires (joliment nommés «atypiques» par les organismes de statistiques publiques), c’est-à-dire les stages, alternances et autres CDD, sont paradoxalement devenus la norme dans les premières années qui suivent l’entrée sur le marché du travail. Ce système, que le sociologue nomme «économie de la promesse», consiste à faire ses preuves pendant des années avant d’obtenir un emploi stable. Dans ce contexte, difficile de se projeter dans l’action syndicale à long ou moyen terme, et difficile de se révolter en se sentant à l’abri des potentielles représailles.

A priori, les jeunes ne rejettent donc pas en masse l’idée du syndicat. Au contraire, la casquette CGT à strass a tellement envahi les manifs que l’on croirait voir double, alors que l’on a même pas encore entamé la troisième 8.6. Moi-même, qui vous parle avec moult verve de la nécessité de se syndiquer, ne fait partie d’aucune organisation (la vie de pigiste, quoi). Nous nous trouvons dans la Quatrième Dimension du travail, un interstice étrange entre vie active et études, où les plus grands obstacles sont l’individualisation croissante des tâches, l’ubérisation, la sous-traitance…

Génération U pour unie (et énervée)

«Le magasin Décathlon de la Madeleine, c’est le plus gros au monde en termes de chiffre d’affaires. L’âge moyen des employés c’est 26-27 ans, la plupart en CDD.» explique Yanis, militant à la CGT Décathlon. Les piquets de grève avec ses collègues ont commencé pendant la réforme des retraites: «En fait, on était plusieurs gauchistes un peu perdus, et à force de se croiser en manif, on s’est dit que ça serait pas mal de faire quelque chose sur le magasin.». D’abord un groupe Whatsapp pour se coordonner, puis la section CGT. Ils n’étaient pourtant pas pionniers, «La CFDT, c’est les premiers à avoir fait le taff syndical, il faut leur reconnaître ça.», ajoute Yanis, «Mais le syndicalisme est devenu tellement technique, je trouve que ça perd de son sens. La prime d’ancienneté de Pierre, 20 ans de boîte au rayon vélo, ça ne parle pas forcément à tout le monde.». Rassemblements pour la Palestine, grèves contre les VSS, antiracisme, le compte Instagram de la section rassemble les luttes. En épinglé, un montage avec Mario et Bowser (de la série vidéoludique Super Mario) légendé «Comment faire grève (et battre ton boss de fin)?». Ce mode de communication, Yanis le revendique comme une «ouverture de la fenêtre d’Overton sur la gauche», et un moyen de s’adresser aux nouveaux salariés qui, à défaut d’avoir des revendications précises, ont déjà des idées politiques. Une conception proche de la Charte d’Amiens de 1906 et sa double exigence: défendre les préoccupations immédiates et quotidiennes, tout en luttant pour une transformation d’ensemble de la société. «Les gens ne voient pas trop que parler des conditions de travail, c’est aussi parler du racisme, du sexisme. En fait, quand t’es une meuf en caisse et que tu te prends des dizaines de remarques toute la journée, ça change un petit peu ton expérience.», poursuit Yanis. 

Si l’approche diffère, les syndicats jeunes comme celui de Décathlon ont aussi bénéficié d’une conjoncture particulière. «Dans le sillage du mouvement des retraites de 2023, la mobilisation du printemps 2024 contre l’extrême-droite, il y a des formes diverses de ce que moi, j’ai coutume d’appeler une réhabilitation du sentiment de l’utilité syndicale.» explique Karel Yon. Les grands mouvements sociaux, malgré leurs échecs, sont des moments où l’exaltation et les prises de consciences collectives permettent à certaines organisations de voir le jour. «En fait, ce sentiment-là de la nouvelle génération, il faut le lier à des notions de solidarité et de combat collectif. Et là, ça passera de la Gen Z à la Gen U. U, pour Union, syndicat en anglais. Chez Amazon ou Starbucks aux États-Unis, on a vu des vagues de syndicalisation ces dernières années.» indique Gaëtan Gracia. Car, bien que la combativité et le collectif puissent naître en dehors de tout cadre, un syndicat demeure essentiel au niveau des protections légales qu’il apporte. 

Choquez, oui, mais choquez ensemble, comme Gaëtan fait observer: «Il y a une espèce de dialectique entre l’individuel et le collectif qui est intéressante parce qu’en fait, d’un mouvement et d’un rapport de force collectif, découlent des vies individuelles beaucoup plus faciles. À partir du moment où on avait créé le syndicat et fait 2-3 grèves, t’inquiètes pas que, individuellement, tout le monde se faisait respecter par le chef.». Même s’ils ne sont pas toujours drôles ni intéressants, voire gênants à la pause déjeuner, échanger avec ses collègues, percevoir les sensibilités politiques de chacun, est un des meilleurs moyens de construire l’unité nécessaire à choquer son patron. Notre génération a beau évoluer en milieu hostile, la détermination dont elle fera preuve n’en sera que plus surprenante.

Enzo Janin-Lopez
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