Gaston Lagaffe est-il un héros du peuple ?
Ces jours-ci, les éditions Dupuis font paraître un nouvel album de Gaston Lagaffe. Dessiné par Delaf et scénarisé par Lewis Trondheim, ce 23e tome intitulé Des Boum et des Paf est tiré à un million d’exemplaires. Assurément un gros coup éditorial pour Dupuis qui, en 2023, avait déjà publié un album de Gaston, 30 ans après le décès d’André Franquin (son créateur) et contre la volonté de ses ayants-droits ; Franquin aurait exprimé, de son vivant, le souhait que son personnage ne lui survive pas sous le crayon d’un autre dessinateur. Suite à un arbitrage judiciaire, Dupuis est désormais autorisé à exploiter le personnage et à publier des suites. Si cette reprise de la série est globalement peu concluante et dispensable, cette nouvelle parution est l’occasion de revenir sur certains aspects très intéressants de ce personnage emblématique.

Gaston : héros sans emploi.
Gaston est un personnage créé par André Franquin en 1957 pour le Journal de Spirou, hebdomadaire franco-belge catholique destiné à la jeunesse. Dès le départ, Lagaffe se démarque des autres personnages emblématiques du journal : quand Spirou et Fantasio parcourent le vaste monde, que Lucky Luke envoient les Dalton au pénitencier, que Buck Danny est pilote dans l’U.S Air Force, Gaston, lui, est un héros sans aventure. Il est un employé de bureau évoluant dans un univers inadapté pour lui : le monde du travail. Franquin se permet des gags légers, souvent absurdes ou poétiques, parfois des moments de calme sans réelle chute au sens classique. Si, dans ses premières années, le personnage est souvent présenté comme un maladroit paresseux, il gagne progressivement en densité. Moins fainéant et plus intelligent, il devient un inventeur très créatif et prolifique. Le productivisme acharné, les cadences infernales l'indiffèrent, Gaston consacre son énergie à se détourner de son travail de salarié. Il prend son temps quand tout le monde s’agite autour de lui et ses inventions loufoques viennent systématiquement saboter la productivité du journal.
Franquin : auteur politique ?
Si Franquin a toujours rejeté l’étiquette d’auteur politique, il a parfois mis Gaston au service de certaines causes comme la sauvegarde des baleines (avec Greenpeace) ou la dénonciation des régimes totalitaires (avec Amnesty International). Il apporte également son soutien à la revue belge anticapitaliste Pour après qu’un attentat criminel, revendiqué par un groupe d’extrême droite, ait détruit les bureaux et l’imprimerie du journal en 1981. Certaines histoires de Gaston sont parfois teintées de politique comme la planche n° 866 où le héros participe à une manifestation contre les armements. Mais Franquin n’est jamais ouvertement politique. L’auteur opère plutôt par touches subtiles. Cela n’en diminue pas la portée subversive de son travail. Le dispositif humoristique de Gaston repose ainsi sur une contestation radicale des modèles dominants comme le culte de l’efficacité, de la rentabilité, le conformisme social, le patriotisme. En contrepoint, de nouvelles thématiques trouvent leur place dans les récits du gaffeur : antimilitarisme, écologie, protection animale, … plutôt audacieux pour une publication destinée à la jeunesse et diffusée dans le journal Spirou, globalement très sage et bien-comme-il-faut.

Crédit : ©Franquin-Dupuis-dr
Gaston et le travail :
“Ne travaillez jamais” : cette formule inscrite par le jeune Guy Debord sur un mur de Paris dans les années 1950 est devenue un des slogans emblématiques de mai 1968 et de la contestation contre la valeur travail. La formule de Debord exprime le refus radical d’une société dans laquelle le travail salarié, la production et la consommation organisent l’existence au détriment de nos aspirations profondes.
Sans preuve d’une influence directe, Gaston ressemble toutefois à l’application humoristique de la théorie de Debord : le gaffeur invente, bricole, jardine, joue et rêve. Il travaille énormément… à ne pas faire ce qu’on attend de lui. Gaston ne refuse donc pas l’activité, il refuse que l’entreprise décide de la valeur de son activité. Il ne veut pas rien faire ; il veut faire autre chose.
Pour Debord et le mouvement situationniste des années 1960-70, il s’agit de rompre avec la passivité et les comportements imposés par la société capitaliste en créant des situations saisissantes comme par exemple détourner une publicité ou une image pour lui donner un sens critique ou subversif, transformer un lieu de passage ou de consommation en lieu de rencontre et d’expression, … en somme, ne plus simplement contempler le monde comme il va (mal) mais créer des expériences transformatrices qui permettent de se décentrer et de vivre ce monde autrement.
Gaston est, à sa façon, un personnage situationniste : il passe son temps à détourner des objets existants pour leur donner un autre sens, une autre fonction. Un gadget censé faciliter le travail devient une invention incontrôlable qui vient perturber l’ordre des choses. Basé sur un ingénieux système de poulies et de sièges suspendus dans toute la rédaction du journal, le télésiège de Gaston permet d’éviter de marcher soi-même dans les couloirs. Les collègues font les frais de cette installation chaotique. En transformant son environnement de travail plutôt que de chercher à s’y adapter, Gaston est le créateur involontaire de situations qui viennent continuellement faire dérailler l’univers bureaucratique millimétré et étouffant.

Crédit : ©Franquin-Dupuis-dr
Gaston et les figures d’autorité :
Dans la série, les personnages qui incarnent des figures d’autorité sont systématiquement moqués et tournés en ridicule :
Monsieur De Mesmaeker, riche homme d’affaires, présente les éléments du grand patron d’entreprise: cigares, jet privé, costumes sur-mesure, aspect sévère et imposant. Il se rend fréquemment dans les locaux du journal Spirou afin de signer de mystérieux contrats et décrocher le jackpot. C’est sans compter sur les gaffes de Gaston qui font perpétuellement échouer la signature des contrats. La figure du patron est malmenée : De Mesmaeker se retrouve ainsi en caleçon car un aérosol a fait fondre son beau costume, sa nouvelle voiture de luxe est massacrée par une boule de bowling ou compactée à la presse hydraulique, les contrats sont dévorés par une plante tropicale carnivore ou transformés en avions de papier par une photocopieuse customisée,… ainsi dépouillé de tout son prestige social, il ne reste bien souvent à De Mesmaeker que la trivialité de sa condition : un petit homme colérique et capricieux.

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Les militaires de l’armée de l’air ne sont pas en reste dans les nombreux gags où Gaston provoque des zones de turbulences pour les avions de chasse qui passent au-dessus de lui. Toute la puissance et la technologie guerrière de l’armée ne peuvent rien contre les vibrations de cordes du Gaffophone. Soldats et hauts gradés sont paniqués par l’onde sonore démentielle produite par cet instrument de musique qui brise cockpits et écrans radars. Franquin ne s’en prend pas aux individus, il cible l’institution militaire et ce qu’elle incarne : l’ordre et la mise-au-pas sont neutralisés par la distraction et l’improvisation de Gaston et ses interventions génialement involontaires.
Les autres figures d’autorité malmenées sont récurrentes. Citons l’agent Longtarin qui surveille les stationnements dans le quartier où travaille Gaston. Synthèse de l’ensemble de la Force publique, Longtarin est un des adversaires récurrents de Gaston qui lui mène la vie dure en détournant les parcmètres (“les manges-fric”) de leur fonction pour ne pas avoir à payer. Il y a également le grand patron du journal, Monsieur Dupuis (personnage dont on ne voit jamais le visage), qui se prend un déboucheur-ventouse en pleine figure. On trouve même dans la planche 582 une évocation de la figure présidentielle : Gaston met le feu à une bouteille de grand marnier en voulant faire flamber des crêpes. La bouteille de liqueur décolle telle une fusée et sort par une fenêtre en direction des grands boulevards. La bouteille explose à proximité d’un convoi présidentiel qui passe dans la rue à cet instant. Gaston et ses collègues finissent en garde à vue. Le gaffeur, qui vient de provoquer une énorme faille dans la sécurité présidentielle, essaie d’expliquer calmement sa recette de crêpes à des flics manifestement très à cran.
Cette disposition moqueuse pour les figures de pouvoir s’inscrit en rupture avec les contemporains de Franquin : La série des Schtroumpfs par Peyo décrit par exemple une société extrêmement paternaliste, hiérarchisée et normative. Il ne s’agirait pas de remettre en cause la vénérable légitimité du Grand Schtroumpf. Boule & Bill de Roba est, par bien des aspects, une série plutôt conservatrice : valorisation du père en chef de famille, mère au foyer derrière les fourneaux, confort domestique, stabilité et conformité à un certain ordre social.
“C’est idiot…mais il a raison”
Gaston, malgré ses gaffes à répétition, est un personnage apprécié de ses collègues. Même si Prunelle, Fantasio ou Lebrac pâtissent souvent des inventions de Lagaffe, ils apprécient sincèrement sa personnalité et admirent régulièrement ses trouvailles. Personne n’a envie de le virer et ils partent même parfois en vacances avec lui. Les gaffes de Gaston ne font jamais mal bien longtemps et ses collègues rient en y repensant.
En privilégiant le jeu, l'invention et le temps libre, Gaston révèle l'absurdité d'un monde où le travail est considéré comme la finalité naturelle de l'existence. Durant des instants de lucidité, les collègues du gaffeur lui donnent raison, au fond : Dans le gag 564, Gaston doit conduire expressément en voiture son collègue Prunelle à une réunion importante à l’autre bout de la ville. Prunelle est déjà très en retard et enrage de voir Gaston traîner pour allumer le moteur : “Je devrais être arrivé depuis un quart d’heure ! Qu’attendez-vous pour démarrer, hein ??”. Le gaffeur lui explique qu’un couple d’hirondelles a fait son nid dans un coin de sa vieille Fiat et qu’il ne déplace jamais sa voiture si les 2 oiseaux ne s’y trouvent pas ensemble. Gaston à Prunelle : “Tes réunions d’affaires, et tout ça, c’est très gentil mais faut pas perdre de vue les choses importantes, quoi ?!”. Prunelle à lui-même : “C’est idiot…mais il a raison.” (planche 564 B).
Par son refus de se soumettre au travail, par son absence d’ambition de puissance, Gaston vit simplement à son rythme. Il bricole, il joue de la musique, il prend soin de ses amis et invente des machines improbables. Il ne cherche jamais à s’élever au-dessus des autres. Il ne rêve jamais de devenir patron, il fait tout pour échapper à la logique du patron. Son héroïsme réside dans son refus de parvenir et de ne jamais faire de la réussite sociale le but ultime de l’existence.
