Fortunate Son : l’hymne pacifiste de Creedance Clearwater Revival
By Cal Montney, Los Angeles Times – CC BY 4.0
Pour notre chronique musicale, nous revenons aujourd’hui sur Fortunate Son, de Creedance Clearwater Revival sortie en 1969, présente dans de nombreux classements des meilleures chansons de l’histoire. Fortunate Son est un hymne clairement pacifiste, devenu pendant des décennies un chant de ralliement anti-impérialiste et anti-élitiste, mais dont les réutilisations par la culture populaire américaine ont parfois trahi son intention.
Creedence Clearwater Revival, le son de l’Amérique populaire
Avant d’évoquer Fortunate Son, il faut dire quelques mots de Creedence Clearwater Revival, groupe formé en Californie à la fin des années 1950 autour de John Fogerty, son frère Tom Fogerty, Stu Cook à la basse et Doug Clifford à la batterie. Leur musique mélange le rock avec de fortes influences de blues, de country et de la musique de la Nouvelle-Orléans.

Les débuts sont difficiles. John Fogerty doit notamment travailler comme coursier pour la maison de disques qui produit le groupe afin de gagner sa vie, tandis que Tom est ouvrier en usine. En 1966, lui et Doug Clifford sont appelés pour servir dans l’armée, avant de retrouver la vie civile en 1967. C’est justement à partir de cette période que Creedence commence à connaître le succès.
Le groupe sort d’abord Creedence Clearwater Revival, son premier album sous ce nom, puis Bayou Country en 1969, un disque profondément marqué par les sonorités et l’imaginaire de la Louisiane. On y trouve notamment Proud Mary, qui devient l’un de leurs premiers grands tubes. Creedence connaît alors une ascension fulgurante : le groupe participe à Woodstock la même année (même si son passage sur scène se déroule dans des conditions particulièrement mauvaises), puis enchaîne avec Green River, qui confirme son immense popularité.
C’est en 1969, à un moment où Creedence est au sommet de sa popularité, que sort Willy and the Poor Boys. L’album contient notamment Fortunate Son, qui deviendra l’une des chansons les plus célèbres du groupe. Et c’est aussi l’un de ses derniers grands moments : Creedence Clearwater Revival se séparera deux ans plus tard, après seulement quelques années d’existence au sommet.
Willy and the Poor Boys et l’Amérique d’en bas
Avec Willy and the Poor Boys, Creedence Clearwater Revival poursuit son exploration des différentes traditions de la musique populaire américaine. L’album est particulièrement éclectique : Down on the Corner puise dans la soul, tandis que le groupe reprend Cotton Fields, un morceau de Lead Belly avec des accents de bluegrass, un sous-genre de la country.
Cette volonté de mêler différentes traditions musicales est d’ailleurs inscrite jusque dans le titre et la pochette de l’album. Ils mettent en scène une formation imaginaire, Willy and the Poor Boys, un « jug band », ces groupes qui utilisaient un mélange d’instruments classiques et bricolés à partir d’objets du quotidien. Née dans les communautés noires du Sud des États-Unis, cette tradition s’est développée notamment dans le Kentucky puis le Tennessee. Dans Down on the Corner, John Fogerty raconte justement l’histoire de ces musiciens pauvres qui descendent jouer dans la rue pour les habitants du quartier.
Via cet éclectisme musical, l’album porte aussi un regard marqué sur les classes populaires américaines. Dans Don’t Look Now, John Fogerty évoque ainsi le travailleur pauvre et la difficulté de vivre de son travail : “Who will take the coal from the mine? Who will take the salt from the earth?” (“Qui va prendre le charbon de la mine ? Qui prendra le sel de la terre ?”). Une thématique qui rejoint plus largement la manière dont Fogerty affirmait regarder l’Amérique depuis la position des plus modestes, lui qui déclarait, dans un anti-bourgeois gaze assumé : “Je vois les choses à travers les yeux de la classe inférieure”
Willy and the Poor Boys est resté comme un album majeur du rock, régulièrement cité parmi les grands disques de l’histoire du genre par les magazines de référence comme Rolling Stone ou Rock & Folk. Et c’est dans cet album, consacré à cette Amérique populaire et à ses musiques, que Creedence va placer Fortunate Son.
Fortunate Son : ceux qui veulent la guerre ne sont pas ceux qui y perdent le plus
Fortunate Son s’inscrit dans la contre-culture américaine des années 1960 : celle de la contestation de la guerre du Vietnam, du mouvement pacifiste, des luttes antiracistes, du mouvement hippie et, plus largement, de la remise en cause de l’ordre politique et social américain. La chanson ne se contente pas de dénoncer la guerre et s’attaque au système de classe qui la sous-tend : ceux qui décident et promeuvent la guerre et ceux qui en paient le prix ne sont pas du tout les mêmes.
À travers le “fortunate son”, le “fils chanceux”, John Fogerty vise ces enfants de bourgeois qui ont le privilège d’échapper à la guerre alors que les jeunes de la classe ouvrière sont envoyés combattre à des milliers de kilomètres de chez eux. Fogerty l’a expliqué, il avait en tête les familles de personnalités politiques comme les Nixon et les Eisenhower. Il expliquera qu’il entendait régulièrement parler des fils de sénateurs ou de membres du Congrès qui obtenaient une exemption militaire ou un poste avantageux dans l’armée. Il évoquait notamment Julie Nixon, fille du président Richard Nixon, qui fréquentait alors David Eisenhower, petit-fils du président Dwight Eisenhower. Pour Fogerty, ces jeunes privilégiés étaient devenus les symboles de ces héritiers qui pouvaient rester à l’écart des conséquences de la politique menée par leurs parents. C’est ce que raconte la chanson : le “fils chanceux” prétend adorer son pays, être un bon patriote, brandit le drapeau sans jamais en avoir à subir le coût qu’il demande aux fils de pauvres.
Cette protestation reste sacrément actuelle. Récemment, Toby Morton, ancien scénariste de South Park, lançait le site satirique DraftBarronTrump.com, appelant Barron Trump, le fils de Donald Trump, à s’enrôler pour aller combattre dans la guerre contre l’Iran. La plaisanterie protestait contre le même mécanisme dénoncé par Fogerty, à savoir que les politiciens et les capitalistes qui envoient les autres à la guerre sont aussi bien placés pour éviter que leurs propres enfants n’y meurent.
La reprise par Johnny : une diatribe anti-héritiers
En France, Fortunate Son connaîtra une adaptation connue avec Fils de personne, interprétée par Johnny Hallyday sur l’album Flagrant délit en 1971. Écrite par Philippe Labro, la chanson abandonne le contexte de la guerre du Vietnam mais conserve la critique des privilèges de naissance. Les “fils de personne” s’opposent aux fils de militaires, de politiciens ou de milliardaires, ceux qui héritent des privilèges de classe de leur famille. La chanson insiste notamment sur l’héritage économique : “Y’en a qui naissent avec dans leur berceau / les milliards de leur père”. À ces héritiers, qui grandissent dans un monde où “tout peut s’acheter”, Johnny oppose sa propre figure : “Mais pas moi / Non, pas moi / Je ne suis pas né milliardaire (…) Je suis le fils de personne”.
Une récupération très souvent dépolitisante par la culture pop
Si Fortunate Son a été largement utilisée comme un chant de contestation de l’impérialisme américain et des privilèges de classe, son histoire ne s’arrête pas là. Le morceau va progressivement devenir autre chose dans la culture populaire : une sorte de raccourci sonore permettant de signaler le Vietnam, les hélicoptères, les soldats américains et, une certaine imagerie de l’Amérique, au point de devenir un cas assez exemplaire de la manière dont la culture populaire américaine peut finir par réintégrer et neutraliser une partie de la critique qu’elle a elle-même produite.
Un premier tournant se trouve dans le film culte de Robert Zemeckis, Forrest Gump, en 1994, lorsque la chanson accompagne l’arrivée de Forrest au Vietnam en hélicoptère, un long-métrage qui ne dit pourtant rien de très intéressant sur la guerre du Vietnam. Il en montre éventuellement l’absurdité, notamment à travers Forrest, qui ne comprend rien aux enjeux du conflit. Il n’en dissimule pas non plus la brutalité (du point de vue des soldats américains bien entendu) : les bombardements, les blessures et la mort sont bien présents. Mais l’impérialisme américain n’est jamais vraiment interrogé fondamentalement. En fait Forrest Gump semble épouser le point de vue de son personnage, celui d’un simple d’esprit qui subit les décisions de la politique américaine sans jamais les comprendre ni les remettre en cause. En nous montrant Forrest devenir un héros médaillé et sauver plusieurs de ses camarades, le film participe au paradoxe de nombreux films de guerre américains : tout en prétendant montrer son absurdité et son atrocité, il en fournit aussi des images épiques qui célèbrent l’héroïsme et la camaraderie. L’utilisation de Fortunate Son n’a plus de contenu critique mais lance une association qui va perdurer : quand un hélicoptère américain vole au-dessus du Vietnam, c’est la chanson qu’il faut mettre.
Cette association va ainsi être reprise dans de nombreux jeux vidéos. En 2004, Battlefield Vietnam utilise Fortunate Son dans son trailer et dans sa bande-son. En 2010, Battlefield: Bad Company 2 Vietnam reprend à son tour le morceau dans son trailer présenté à l’E3. Dans les deux cas la mise en scène est révélatrice : le morceau accompagne des images d’hélicoptères, d’explosions, de tirs et de soldats américains, transformant la chanson en bande-son à la gloire de l’hyperpuissance militaire et technologique américaine.
Sans originalité, Call Of Duty Black Ops, une autre franchise centrale dans le soft power du complexe militaro-industriel américain, qui plus est dans un opus qui célèbre les opérations extra-légales de l’impérialisme américain, l’utilisera pour sa séquence consacrée à la bataille de Khe Sanh en 1968, un carnage dans lequel 15 000 vietnamiens furent tués. Ici la chanson n’a plus pour unique but que d’être un signe, une sorte de bruitage qui évoque l’imaginaire collectif autour du Vietnam dans un jeu qui transforme une guerre immonde en expérience ludique.
Black Ops, qui qui met par ailleurs en scène une tentative d’assassinat de Fidel Castro avait été vivement critiqué par Cuba. Un journal cubain disait à raison que “ce nouveau jeu vidéo est doublement pervers. D’un côté, il glorifie les tentatives d’assassinat illégales que le gouvernement des États-Unis a planifiées contre le dirigeant cubain et, de l’autre, il encourage des attitudes sociopathiques chez les enfants et les adolescents nord-américains. ”
Cette utilisation incessante de Fortunate Son dès qu’il est question d’un hélicoptère et du Vietnam n’a pas échappé à la satire qui s’est moquée de celle-ci dans la série d’animation American Dad puis dans Tonnerre sous les tropiques de Ben Stiller.
Les utilisations complètement hors contexte se sont également multipliées comme dans Die Hard 4 ou dans la série Sons of Anarchy. Mais le pompon a sans douté été quand, en 2002, la marque Wrangler a utilisé Fortunate Son pour vendre ses jeans. Les 30 secondes du spot ne gardaient, délibérément, que les toutes premières paroles de la chanson “Some folks are born made to wave the flag / Hoo, they’re red, white and blue” (“Certaines personnes sont nées faites pour brandir le drapeau, Hoo, elles sont rouges, blanches et bleues”) les transforment en hymne patriotique correspondant à l’américanisme de leur marque et en ignorant ce qui venait juste après, à savoir que ces “patriotes” sont ceux qui agitent le drapeau pour en envoyer d’autre mourir à leur place… John Fogerty, qui ne dispose plus des droits de la chanson, avait vivement protesté : “Ça me met en colère. Quand on utilise une chanson pour une publicité télévisée, ça banalise la signification de la chanson. Ça la transforme presque en rien.”
Mais l’utilisation la plus absurde est peut-être arrivée plus récemment. Le 14 juin 2025, lors du défilé organisé à Washington pour célébrer le 250e anniversaire de l’armée américaine. La date correspondait aussi au 79e anniversaire de Donald Trump, dont le défilé avait été organisé le même jour. Or Trump avait lui-même réussi à échapper, lorsqu’il était jeune, à l’enrôlement pendant la guerre du Vietnam…
Et ce n’était même pas la première fois que Trump, milliardaire d’extrême droite, fils d’un richissime promoteur immobilier, utilisait Fortunate Son. Sa campagne l’avait déjà diffusée lors de rassemblements en 2020, notamment lorsqu’il descendait de l’Air Force One pour monter sur scène.
John Fogerty avait dû réagir de nouveau : “J’ai écrit cette chanson parce que, en tant qu’ancien combattant, j’étais écœuré de voir que certaines personnes pouvaient être dispensées de servir leur pays parce qu’elles bénéficiaient de privilèges politiques et financiers. J’ai également écrit sur le fait que les personnes fortunées ne paient pas leur juste part d’impôts. M. Trump est un exemple parfait de ces deux problèmes”
Quand Fortunate Son reprend sens
Heureusement, toutes les réutilisations de Fortunate Son n’ont pas été faites à contresens. Sans surprise, c’est sans doute Steven Soderbergh qui en a proposé l’un des usages les plus pertinents avec Logan Lucky, sorti en 2017.
Le film raconte l’histoire des frères Logan, deux habitants pauvres de Virginie-Occidentale qui décident de braquer le Charlotte Motor Speedway, immense complexe capitaliste dédié aux courses automobiles. Jimmy Logan est un ancien ouvrier du bâtiment devenu chômeur après un accident qui l’empêche de travailler, tandis que son frère Clyde, vétéran de la guerre en Irak, travaille comme serveur dans un bar après avoir perdu une partie de son bras pendant son service militaire. Le braquage y prend la forme d’une redistribution des richesses. Face à ceux qui profitent de l’argent généré par le spectacle, les Logan, eux, sont ceux qui travaillent, qui se débrouillent et qui survivent avec très peu. Fortunate Son retrouve ici sa dimension de classe : la chanson accompagne des personnages qui sont précisément à l’opposé des “fortunate sons”, ces héritiers privilégiés auxquels Fogerty s’attaquait. Le choix est d’autant plus pertinent que Clyde est lui-même un vétéran. La chanson retrouve donc sa dimension originelle : celle d’un homme qui a payé très cher le prix de la guerre, tandis que les privilégiés qui l’ont provoqué sont restés à distance de ses conséquences. Les Logan ne sont pas des “fortunate son”, et ils ne sont pas particulièrement “lucky” non plus : leur “chance”, ils la fabriquent eux-même en organisant ce casse.
La musique apparaît également dans Bioshock Infinite, un jeu qui, malgré sa morale ambigüe, propose une représentation critique du récit américain, à travers la cité imaginaire et dystopique de Columbia, ultracapitaliste, ultranationaliste, défendant une idéologie raciste et fondamentaliste. Le passé du personnage principal, Booker DeWitt, est assez révélateur : il est un ancien soldat qui a participé au massacre de Wounded Knee en 1890, lorsque l’armée américaine a massacré plusieurs centaines de Lakotas, un événement particulièrement symbolique de la violence coloniale et raciste sur laquelle s’est construite l’histoire des États-Unis. Si Bioshock se perd souvent dans un centrisme mollasson et cynique en critiquant avec une vigueur parfois égale la violence révolutionnaire, il n’en reste pas moins que Fortunate Son a ici une puissance d’évocation différente que dans Battlefield ou Call of Duty. Elle n’existe pas seulement comme une musique “cool” qui sert comme signe pour convoquer l’Amérique des années 1960 mais s’inscrit dans un univers qui interroge les mythes nationaux américains, l’effacement de l’histoire coloniale et impérialiste, le nationalisme et la violence d’Etat.
La culture de masse américaine a en partie réussi à récupérer Fortunate Son, hymne de la contre culture anti-impérialiste, en l’associant de manière dépolitisée aux hélicoptères survolant le Vietnam et, plus généralement, à l’imagerie de la guerre américaine. Mais à nous de rappeler ce qu’elle raconte réellement : c’est une chanson pacifiste, contre la guerre, mais aussi, plus précisément contre ceux qui en décident – les bourgeois et les politiciens – sans jamais en payer le prix, le laissant aux enfants de la classe ouvrière.
Rob Grams
Co-rédacteur en chef
