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« Comme on admire la grande taille, on n’imagine pas qu’elle puisse ĂȘtre un stigmate » – Entretien avec la sociologue Marie Buscatto


Si les femmes trĂšs grandes apparaissent comme valorisĂ©es dans les reprĂ©sentations, avec l’image d’une femme qui correspond Ă  l’image de la mannequin, la rĂ©alitĂ© diffĂšre : des remarques presque quotidiennes, qui oscillent entre la blague (“il fait beau lĂ -haut ?”) ou la critique, la difficultĂ© Ă  se vĂȘtir correctement (trouver des chaussures pour femmes quand on fait du 42 ou plus limite les possibilitĂ©s, ou encore un pantalon qui ne dĂ©voile pas systĂ©matiquement les chevilles, entre autres), le fait de ne pas se sentir Ă  sa place, etc. Autant de situations traversĂ©es (l’envie de parfois se faire toute petite, et aussi de la satisfaction) sur lesquelles il est difficile de mettre des mots ou de parler, puisque trĂšs peu de personnes connaissent la mĂȘme situation. Je mesure 1,83m, sans doute un peu plus et un article a retenu mon attention un samedi soir : « SexualitĂ© des femmes « trĂšs grandes » : quand la taille compte », un article publiĂ© par AgnĂšs Giard dans LibĂ©ration, Ă  la fin du mois de janvier 2022. Cet article annonçait dĂšs les premiĂšres lignes : « Dans la TrĂšs Grande Taille au fĂ©minin (CNRS Ă©ditions), la sociologue Marie Buscatto mĂšne l’enquĂȘte sur les femmes qui, comme elle, souffrent d’ĂȘtre non pas « grandes, mais TRÈS grandes », ainsi qu’elle le formule pudiquement ». J’ai lu l’article, j’avais maintenant envie de lire le livre, puisque jamais je n’en avais jamais trouvĂ© sur le sujet. DĂšs le lendemain, je me suis procurĂ© ce livre que j’ai lu en quelques jours : un livre passionnant qui mettait des mots sur ce qui devenait dĂšs lors un stigmate et pas juste une caractĂ©ristique plus ou moins bien vĂ©cue. J’en conseille la lecture et j’avais envie de discuter avec son autrice, la sociologue Marie Buscatto, professeure Ă  Paris 1 et chercheuse Ă  l’IDHE.S (Paris 1 – CNRS), Ă©galement connue pour son travail sur les femmes du milieu du jazz.

Par Marion Beauvalet

Pouvez-vous revenir sur le paradoxe dans lequel se trouvent les femmes de trùs grande taille (selon l’INSERM, il s’agit des 2 à 3% de femmes les plus grandes qui mesurent au minimum 1m77) ?

C’est le point de dĂ©marrage de la dĂ©monstration dans le livre, mĂȘme si ce n’est pas du tout le point de dĂ©marrage de mon enquĂȘte dans le sens oĂč ĂȘtre grande et grand dans nos sociĂ©tĂ©s, peu importe que ce soit au fĂ©minin ou au masculin, est extrĂȘmement valorisĂ©. Dans les enquĂȘtes, la plupart des personnes indiquent qu’elles aimeraient mesurer quelques centimĂštres de plus. Dans le mĂȘme temps, ĂȘtre trĂšs grande, c’est sortir de la norme. Pour les femmes interrogĂ©es, elles ont pour point commun d’ĂȘtre « hors norme ». Toute mon enquĂȘte a donc essayĂ© de comprendre comment se jouait cette stigmatisation de la trĂšs grande taille, au quotidien, dans les interactions, et ce tout au long de la vie.

Il y a quelque chose qui m’a surprise Ă  la lecture du livre. Dans la premiĂšre partie de l’ouvrage vous revenez sur la question des traitements chimiques utilisĂ©s pour stopper la croissance. Une pratique pour le moins Ă©tonnante, d’autant qu’elle semble ĂȘtre donnĂ©e sans justification pour la santĂ© Ă  un Ăąge oĂč ce sont davantage les parents qui font le choix pour leur fille que cette derniĂšre. Ces traitements sont-ils souvent dĂ©livrĂ©s ? Qu’est-ce que c’est exactement ?

Je dois tout d’abord prĂ©ciser que je n’avais absolument pas l’intention de traiter cette question, puisque j’avais choisi des femmes qui avaient par dĂ©finition dĂ©passĂ© cette norme, c’est-Ă -dire des femmes faisant plus d’1,77m. Il s’agit en fait d’un rĂ©sultat d’enquĂȘte : j’en avais certes entendu parler par des proches mais je ne l’avais jamais envisagĂ© comme un Ă©lĂ©ment de mon enquĂȘte. 

Ce sont les femmes avec qui j’ai fait des entretiens, aussi bien sur Facebook dans le « Le club des filles qui sont grandes », que celles que j’ai rencontrĂ©es pour retracer leur trajectoire personnelle, professionnelle ou familiale qui ont rĂ©guliĂšrement abordĂ© ce sujet. DĂšs lors, c’est devenu un chapitre autonome, parce que mĂȘme parmi ces personnes qui ont dĂ©passĂ© 1,77m, une partie d’entre elles y a Ă©tĂ© confrontĂ©e, que ce soit pour leurs enfants ou en tant qu’enfant. Certaines l’ont mĂȘme demandĂ© quand elles Ă©taient enfants. Je donne par exemple le cas de cette jeune fille, qui aujourd’hui assume trĂšs bien sa trĂšs grande taille – et qui ne reviendrait plus du tout dessus – et qui a essayĂ© de se casser les genoux Ă  10 ou 11 ans car elle ne supportait pas sa trĂšs grande taille. Elle l’a fait sans rien demander Ă  ses parents. 

Cette dĂ©marche de traitement vient parfois des parents, parfois des mĂ©decins, parfois des enfants, et parfois les parents s’y opposent. C’est ce que raconte le chapitre. En tout cas, je n’ai aucune notion mĂ©dicale et aucune volontĂ© de rentrer dans le discours mĂ©dical Ă  ce sujet. Je regarde avant tout comment les personnes concernĂ©es se retrouvent face Ă  ce choix et le choix qu’elles font ou non, selon quels principes. Il en dĂ©coule une grande variĂ©tĂ© de choix et de pratiques. En ce sens, la mise en place d’un traitement de rĂ©duction de la croissance fait partie des choix possibles.

Vos analyses s’inscrivent dans la tradition de la sociologie de Pierre Bourdieu et Ă©galement celle d’Erving Goffman. Vous faites par exemple appel Ă  la notion de stigmatisation ou de “selective mating” (notion qui se rapproche de l’endogamie, le fait de choisir son partenaire Ă  l’intĂ©rieur de son groupe social, ndlr) Ă©tudiĂ© par Goffman, mais aussi Ă  des rĂ©fĂ©rences issues de la sociologie du genre. Pouvez-vous nous en dire plus ? Par ailleurs, comment expliquez-vous le vide en sociologie ou encore les difficultĂ©s que vous Ă©voquez dans le dernier chapitre du livre pour faire des “trĂšs grandes femmes” des sujets d’études ?

La trĂšs grande taille n’est pas pensĂ©e socialement comme potentiellement un stigmate ou un handicap. Comme on admire la grande taille, on a le fantasme de la mannequin ou de la basketteuse, on n’imagine pas que la trĂšs grande taille puisse ĂȘtre potentiellement un stigmate. 

Cela vient tant des personnes de taille normale que des personnes de trĂšs grande taille elles-mĂȘmes. Elles peuvent avoir des souffrances, elles peuvent vivre des complexes ou des difficultĂ©s mais aussi ne pas en avoir. Elles peuvent en avoir eu et les avoir surmontĂ©s. Mais surtout, ce n’est pas ce qu’elles vont considĂ©rer comme majeur dans leur trajectoire, alors mĂȘme que mon enquĂȘte sociologique, en comparant les trajectoires des femmes trĂšs grandes, et en Ă©tudiant de maniĂšre systĂ©matique ce qui peut relever de la trĂšs grande taille dans leur vĂ©cu, montre une trĂšs grande similaritĂ© dans leurs relations avec les autres. 

Si vous exprimez un vécu différent ou un vécu compliqué en lien avec votre trÚs grande taille, les gens ne comprennent pas ce que ça veut dire

Elles sont différentes dans les maniÚres dont elles vont le gérer : il y a une grande diversité de stratégies, du complexe lourd au renversement du stigmate, mais le stigmate est toujours là, peu importe la maniÚre dont le stigmate est traversé, voire dépassé, par les personnes concernées. 

Quand quelque chose n’est pas nommĂ© socialement, il n’y a aucune raison que les sociologues s’y intĂ©ressent. J’ai eu la chance d’ĂȘtre sociologue pendant de nombreuses annĂ©es avant de lancer cette enquĂȘte. Les rares fois oĂč j’en parlais avec des sociologues, ils et elles ne comprenaient pas non plus ce dont je leur parlais. Maintenant, les sociologues me comprennent en lisant les rĂ©sultats de mon enquĂȘte, elle a permis de sortir des discours de psychologisation sociale.

C’est-à-dire ?

C’est ce que je tente d’expliquer dans le livre : si vous exprimez un vĂ©cu diffĂ©rent ou un vĂ©cu compliquĂ© en lien avec votre trĂšs grande taille, les gens ne comprennent pas ce que ça veut dire. Pour eux, ça signifie que vous avez des soucis psychologiques, ça ne veut pas dire que vous ĂȘtes confrontĂ©e Ă  un stigmate socialement construit. 

Vous parlez de la difficultĂ© qu’une jeune femme a eu pour faire son mĂ©moire sur le fait d’ĂȘtre trĂšs grande. Pourtant quand on regarde dans d’autres disciplines, il existe des travaux sur la taille. 

La petite taille n’est pas valorisĂ©e dans notre sociĂ©tĂ©. On a donc des travaux sur la petite taille et elle est traitĂ©e comme une difficultĂ© sociale. D’ailleurs, l’une des personnes que j’ai rencontrĂ©es a Ă©tĂ© identifiĂ©e comme trĂšs grande alors qu’elle Ă©tait enfant. Elle a Ă©tĂ© envoyĂ©e vers des spĂ©cialistes de la croissance et autour d’elle, elle ne rencontrait que des personnes qui venaient pour Ă©viter d’ĂȘtre trop petites. La science elle-mĂȘme considĂšre qu’un trouble de la croissance, c’est le fait de ne pas grandir. Parfois la question est posĂ©e mais le plus souvent quand une personne se pose la question, les troubles de la croissance sont rĂ©sumĂ©s au fait d’ĂȘtre trop petit, que ce soit ou non un trouble de la croissance. La question est alors de savoir comment cela est envisagĂ© par le corps mĂ©dical, par les parents, par les mĂ©decins, par les sociologues. 

Mon livre a pour but de montrer de maniĂšre documentĂ©e en quoi la trĂšs grande taille affecte ou non les vĂ©cus. Je connaissais mon vĂ©cu, celui de ma fille d’une vingtaine d’annĂ©es, Ă©galement trĂšs grande, que j’avais accompagnĂ©e aux diffĂ©rentes Ă©tapes de la croissance, celui de femmes trĂšs grandes avec lesquelles je me suis retrouvĂ©e Ă  diffĂ©rentes pĂ©riodes de ma vie. On avait toutes le mĂȘme vĂ©cu, malgrĂ© des origines trĂšs diffĂ©rentes – qu’on soit une fille d’origine rurale, une parisienne, une extravertie, une introvertie, une taille mannequin
 

Les hommes hĂ©tĂ©rosexuels n’aiment pas ĂȘtre avec des femmes plus grandes ou aussi grandes qu’eux, et que les femmes hĂ©tĂ©rosexuelles elles-mĂȘmes tendent Ă  aimer ĂȘtre avec des hommes plus grands ou aussi grands qu’elles. 

On avait toutes le mĂȘme vĂ©cu, mĂȘme si on avait diffĂ©rentes maniĂšres de le vivre. Toute mon enquĂȘte a consistĂ© Ă  aller voir si cette intuition fondĂ©e sur une accumulation d’échanges et de discussions au fil de ma vie se rĂ©vĂ©lait juste. Cela impliquait que je rencontre suffisamment de personnes, que j’aille sur ce club fermĂ© de Facebook « Le club des filles qui sont grandes » pour ĂȘtre sĂ»re que ce n’était pas juste une projection de ma propre histoire, de ma vision de la vie et de comprendre quel Ă©tait le sens (s’il y en avait un) de ce stigmate : comment affecte-t-il les trajectoires des personnes concernĂ©es ? Pourquoi un tel stigmate est-il construit alors mĂȘme que la haute taille est considĂ©rĂ©e comme quelque chose de valorisĂ© ? 

On sait qu’ĂȘtre en surpoids est stigmatisĂ©, ĂȘtre racisĂ©e aussi. On sait que les hommes de petite taille sont stigmatisĂ©s. On ne savait pas, et peut-ĂȘtre n’était-ce qu’une projection de mon expĂ©rience, ce qu’il en Ă©tait pour ce qui est de la trĂšs grande taille. C’est pour ça que j’ai menĂ© l’enquĂȘte et que j’ai dĂ©couvert des choses inattendues : comme par exemple ces tentatives de rĂ©duire la croissance qui sont trĂšs dĂ©veloppĂ©es chez les filles trĂšs grandes, chez leurs parents, chez leurs mĂ©decins, et que c’est possible de le faire quand on dĂ©cide de ne pas avoir une fille qui dĂ©passe 1,77m, mĂȘme si mĂ©dicalement le conseil ne serait donnĂ© qu’à partir de 1,85m.

L’idĂ©e de stigmate est inattendue. Et puis, quand on cherche des vĂȘtements, il peut ĂȘtre dur de trouver des chaussures, les pantalons sont trop courts. Dans l’expĂ©rience quotidienne, cela donne quelque chose de dissonant


En fait, c’est dissonant seulement pour la personne qui le vit. Les femmes de taille normale n’en sont pas conscientes, ce n’est pas leur vĂ©cu et elles n’ont aucune raison d’en changer puisque la sociĂ©tĂ© ne les informe pas. En rĂ©digeant mon livre, je me suis retrouvĂ©e dans un dĂ©sert bibliographique justement parce que personne n’imagine ce que vivent les femmes trĂšs grandes. Et elles, quand elles le vivent, mĂȘme si elles en sont bien conscientes, elles n’établissent pas nĂ©cessairement des liens avec leurs sentiments et leurs pratiques. 

C’est une chose de se dire qu’on subit des remarques, qu’on gĂȘne, qu’on nous en parle, ça oui ! Mais en quoi cela peut-il affecter vos choix de vie, vos relations avec les autres, en quoi cela peut-il affecter votre trajectoire ? Le seul point sur lequel tout le monde Ă©tait informĂ© avant que j’écrive ce livre, oĂč il n’y a pas de dĂ©couverte dans mon livre, c’est que les hommes hĂ©tĂ©rosexuels n’aiment pas ĂȘtre avec des femmes plus grandes ou aussi grandes qu’eux, et que les femmes hĂ©tĂ©rosexuelles elles-mĂȘmes tendent Ă  aimer ĂȘtre avec des hommes plus grands ou aussi grands qu’elles. 

La question des hommes de petite taille ou se considĂ©rant comme pas assez grands (vous Ă©voquez dans l’ouvrage les tailles minimales demandĂ©es par des femmes sur des applications de rencontre) sont Ă©galement mal vĂ©cues par les personnes concernĂ©es. Aujourd’hui, quel est le poids de l’apparence physique et plus spĂ©cifiquement de la taille dans la construction de l’image sociale d’un individu ?

D’abord, je ne dirais pas “aujourd’hui” : j’ai rencontrĂ© des femmes de mon Ăąge, des jeunes filles de 18 ans et les phĂ©nomĂšnes observĂ©s et dĂ©crits dans le livre ne changent pas selon la gĂ©nĂ©ration. On aime beaucoup penser et dire que du fait des rĂ©seaux sociaux, l’apparence jouerait un plus grand rĂŽle aujourd’hui, mais cela ne me convainc pas. L’apparence a toujours jouĂ© un rĂŽle important dans les interactions humaines, qu’on soit considĂ©rĂ© ou non comme beau, de grande taille ou pas, mince ou pas. Les critĂšres physiques sont travaillĂ©s par la capacitĂ© Ă  se coiffer, Ă  se maquiller, Ă  s’embellir, Ă  se tenir droit, etc. L’apparence est la premiĂšre maniĂšre qu’on a de juger une personne lorsqu’on la rencontre. 

Les deux raisons pour lesquelles les femmes sont en moyenne plus petites que les hommes (et c’est bien en moyenne), c’est qu’elles mangent moins de protĂ©ines et que les hommes prĂ©fĂšrent ĂȘtre avec des femmes plus petites.

C’est Ă  partir de cette apparence qu’on va dĂ©cider ou non de continuer l’interaction, avoir envie d’ĂȘtre ami·e avec cette personne, d’engager un flirt. L’apparence peut ĂȘtre travaillĂ©e bien sĂ»r, mais elle n’en reste pas moins cruciale dans l’interaction. C’est pour ça d’ailleurs que la trĂšs grande taille a un tel effet sur la trajectoire des personnes que j’ai Ă©tudiĂ©es : l’apparence est le premier Ă©lĂ©ment lors d’une rencontre pour juger d’une personne, de sa personnalitĂ©, de son intĂ©rĂȘt, de ses goĂ»ts. Dans l’enfance, je montre que les trĂšs grandes petites filles se voient accorder beaucoup plus d’espace pour jouer avec les garçons. Pour s’autoriser de jouer avec des garçons, en lien avec leur apparence, ce n’est liĂ© Ă  rien d’autre qu’à leur trĂšs grande taille.

À ce propos, sur les questions de taille et de genre, je pense au livre Hommes grands, femmes petites : une Ă©volution coĂ»teuse: Les rĂ©gimes de genre comme force sĂ©lective de l’adaptation biologique. (Priscille Touraille, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2018). Quel regard portez-vous par exemple sur cet ouvrage de Priscille Touraille qui adopte une approche biologisante (Ă  savoir, en quoi les comportements culturels vont influer sur les traits physiques, par exemple comment les comportements genrĂ©s vont crĂ©er des diffĂ©rences corporelles, trĂšs concrĂštement le fait que les femmes sont plus petites que les hommes) ?

Je la cite Ă  de nombreuses reprises. Ce que montre Priscille Touraille, c’est que tout cela est travaillĂ©. Le dimorphisme sexuel a Ă©tĂ© expliquĂ© avant elle comme le fruit d’une sĂ©lection naturelle. Tout son travail consiste Ă  montrer, preuves Ă  l’appui, que ce n’est pas le fruit d’une sĂ©lection naturelle, bien au contraire : c’est le fruit d’une sĂ©lection sociale ! 

Si la sĂ©lection avait Ă©tĂ© liĂ©e Ă  un avantage biologique, le dimorphisme sexuel aurait dĂ» disparaĂźtre : car plus une femme est grande, moins elle a de risques de mourir lors d’un accouchement. Aujourd’hui, ce n’est pas un enjeu grĂące au progrĂšs mĂ©dical, mais dans les sociĂ©tĂ©s oĂč la mĂ©decine est moins dĂ©veloppĂ©e, cela reste un gros enjeu. Pourtant, les femmes valorisĂ©es dans l’appariement et le plus souvent en couple sont les femmes petites voire trĂšs petites. Ce sont elles qui font le plus d’enfants dans la reproduction.

Les deux raisons pour lesquelles les femmes sont en moyenne plus petites que les hommes (et c’est bien en moyenne), c’est qu’elles mangent moins de protĂ©ines et que les hommes prĂ©fĂšrent ĂȘtre avec des femmes plus petites. Comme la taille est Ă  la fois la consĂ©quence de l’alimentation et un effet de la gĂ©nĂ©tique, celles qui restent tendent Ă  ĂȘtre petites ou trĂšs petites. C’est pour cela que les gens sont Ă©tonnĂ©s d’apprendre que la taille moyenne des femmes en France est de 1,64m
 Pour apprendre Ă  mes Ă©tudiants et Ă  mes Ă©tudiantes ce qu’est la sociologie, je leur demande ce qu’ils et elles ont pensĂ© quand je suis entrĂ©e dans l’amphithéùtre, c’est trĂšs efficace ! Ils et elles dĂ©couvrent leur premiĂšre norme sociale Ă  travers leurs rĂ©actions quand ils et elles me voient arriver
.

C’est une belle accroche pour commencer un cours ! En conclusion de l’ouvrage, vous explicitez les limites de l’ouvrage, notamment l’incidence du milieu social sur l’acceptation ou non d’avoir une taille qui diffĂšre largement de ce qui est considĂ©rĂ© comme normal. Avez-vous des hypothĂšses Ă  cette heure ?

Je dis qu’au regard de mon enquĂȘte, je n’ai identifiĂ© aucun dĂ©terminant social, gĂ©ographique ou morphologique qui expliquerait les diffĂ©rences de trajectoire entre les femmes trĂšs grandes et leur rĂ©alitĂ© en tant que femmes trĂšs grandes. Il est Ă©vident que si vous ĂȘtes d’une origine sociale favorisĂ©e, la reproduction sociale telle que l’a dĂ©crite Bourdieu va expliquer que vous avez bien plus de chances qu’une fille d’ouvrier d’avoir un travail de cadre. Pour ce qui est de l’effet de la trĂšs grande taille, de la maniĂšre dont elle va ĂȘtre vĂ©cue et traversĂ©e, je n’ai repĂ©rĂ© aucune diffĂ©rence entre une fille d’employĂ©s, de cadres ou d’agriculteurs et je n’ai repĂ©rĂ© aucune diffĂ©rence entre une femme cadre, une femme ouvriĂšre ou une femme employĂ©e. 

À mesure que j’ai menĂ© les entretiens, je me suis efforcĂ©e d’avoir une reprĂ©sentation de tous les mĂ©tiers, de toutes les origines sociales et j’ai fait la mĂȘme chose avec les origines gĂ©ographiques : des personnes qui vivent Ă  Paris, en rĂ©gion parisienne, qui vivent dans un village, dans une mĂ©tropole
 J’ai multipliĂ© les critĂšres. 

On peut trouver son chemin malgré cette taille et renverser le stigmate voire en faire une force.

J’ai aussi regardĂ© si le fait de faire 1,77m, 1,82m, 1,87m ou 1,92m aurait une importance, s’il y avait un seuil Ă  partir duquel ce serait diffĂ©rent. Je n’en ai pas trouvĂ© non plus ! J’ai trouvĂ© des femmes de 1,93m en couple avec un homme de 1,65m trĂšs Ă©panouies, j’ai trouvĂ© des femmes de 1,77m qui n’osent pas sortir de chez elles. En faisant une enquĂȘte qualitative, je ne peux pas, comme le ferait l’INED par exemple, dire de maniĂšre dĂ©finitive que ces rĂ©sultats ne sont pas discutables. C’est la premiĂšre enquĂȘte faite sur le sujet. 

On aura ensuite la possibilitĂ© de reprendre ces rĂ©sultats et d’essayer de les travailler sur une plus grande Ă©chelle pour peut-ĂȘtre trouver des variations plus fines qu’une seule enquĂȘte ne permettait pas d’identifier.

En lisant le livre, on voit qu’il s’agissait d’un angle mort en sociologie et dans d’autres disciplines, vous avez dĂ©jĂ  eu des retours ? Si cette question n’est pas prĂ©maturĂ©e.

Il a Ă©tĂ© publiĂ© depuis moins d’un mois ! (au moment de l’entretien en mars, NDLR) J’ai des retours de femmes trĂšs grandes comme vous. À une exception prĂšs, tout est positif et j’ai plusieurs dizaines de retours. C’est une bonne surprise, les lectrices me disent qu’elles s’y retrouvent, que ça leur permet de formaliser des choses vĂ©cues et ça montre, comme le suggĂšre mon titre, les ambivalences de la trĂšs grande taille. On peut trouver son chemin malgrĂ© cette taille et renverser le stigmate voire en faire une force. Il y a quelques articles dans la presse, dont celui qui a suscitĂ© votre lecture. Une personne n’a pas aimĂ© cet article et mon livre car elle considĂšre qu’il victimise les femmes trĂšs grandes et elle ne s’y retrouve pas. C’est son vĂ©cu. La critique est d’ailleurs davantage portĂ©e sur un article paru dans la presse que sur mon ouvrage.

L’article de LibĂ©ration dont on a parlĂ© a une focale sur le poids de la trĂšs grande taille dans les relations amoureuses


C’est le sujet choisi par la journaliste, c’est sa focale ! L’angle pris rend honneur Ă  un chapitre prĂ©cis du livre. Les rĂ©actions sont pour le moment trĂšs positives, j’ai mĂȘme reçu des courriels personnels de personnes qui m’ont dit qu’elles avaient pu ainsi retracer leur trajectoire. Mon travail c’est de « dĂ©-psychologiser » leurs vĂ©cus. La sociĂ©tĂ© psychologise tout, nous psychologisons tout car c’est notre sociĂ©tĂ©. Toutes les situations sociales sont psychologisĂ©es : « il est gentil, il est mĂ©chant, c’est affectif, c’est son tempĂ©rament, c’est son moi
 ». 

La sociĂ©tĂ© est psychologiste. J’ai Ă©crit sur ce phĂ©nomĂšne il y a 20 ans pour rendre compte d’un monde professionnel. Ce concept a Ă©tĂ© utilisĂ© par le sociologue François Dubet pour rendre compte du monde de l’école, par Robert Castel pour rendre compte du monde de la psychiatrie, par Alain Ehrenberg du monde des drogues et de la dĂ©pression. C’est un concept qui mĂȘme en sociologie n’est pas si utilisĂ©, car mĂȘme les sociologues ont du mal avec l’idĂ©e que nous sommes les premiers Ă  psychologiser toutes nos situations sociales. Nous faisons partie des raisons qui font que tout phĂ©nomĂšne est psychologisĂ©. Sortir de la psychologisation sociale est extrĂȘmement compliquĂ© car on l’expĂ©rimente en permanence. Et quand on fait autrement, on dĂ©clenche des rĂ©actions d’incomprĂ©hension ou d’hostilitĂ©. C’est au fil de la relation qu’on sort de ces situations. Par exemple, les gens oublient la gĂȘne de parler avec quelqu’un de trĂšs grand au bout de quelques interactions, le stigmate est oubliĂ©.

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