Faut-il nationaliser l’économie pour sortir du capitalisme ?
Face à l’enrichissement massif des actionnaires, à leur domination sur le monde du travail, et à la destruction de l’environnement qu’ils imposent, nationaliser certaines entreprises semble le passage obligé de tout programme présidentiel de la gauche « radicale ». L’Histoire montre pourtant que le passage sous contrôle de l’État ne garantit ni démocratie économique ni émancipation des travailleurs. Et si la véritable rupture résidait en réalité dans une transformation plus profonde, l’exercice direct du pouvoir économique par celles et ceux qui travaillent ?
Les rares forces à la gauche de l’échiquier politique qui osent encore parler de « sortie du capitalisme » ne semblent avoir qu’une solution pour le faire : nationaliser les entreprises. À chaque fois, seule une partie de l’économie est d’ailleurs listée. « Les grandes entreprises de l’énergie, pharmaceutiques, du transport, de la communication et les secteurs clés de l’industrie seront réquisitionnés », indiquait par exemple le programme présidentiel du NPA en 2022. Celui de LFI la même année proposait quant à lui d’« établir par référendum la liste des biens communs et services essentiels et les collectiviser ». Le même programme propose plus loin de « constituer des pôles publics dans les secteurs stratégiques : médicaments, transports et mobilité, banque, énergie, armement ». Dans le programme de Révolution permanente, la nationalisation est également mise en avant : « Il s’agit de nationaliser toutes les entreprises qui ferment ou licencient ainsi que l’industrie et les services essentiels sans indemnité ni rachat. »
Le NPA et RP précisent chacun à leur manière qu’une fois réquisitionnées par l’État sans indemnités, les entreprises seront mises sous le contrôle des ouvriers. LFI est quant à elle plus floue sur la gouvernance future de ces grands pôles nationalisés. Mais la logique générale reste proche et s’inscrit dans une cohérence propre à des partis engagés dans le cadre électoral : confier à un pouvoir issu des urnes la prise de contrôle des entreprises, avec la perspective, à terme, d’en transférer partiellement ou totalement la gestion aux salariés. D’une certaine manière, cela s’est déjà produit dans l’histoire. Ainsi, dans les premiers mois de la Révolution russe de 1917, les premiers décrets instauraient un véritable pouvoir ouvrier, rapidement repris en main de manière brutale par l’État bolchevique. De même, dans la Yougoslavie autogestionnaire, les entreprises étaient officiellement administrées par les travailleurs eux-mêmes. Ces expériences nous posent une question centrale : un transfert de propriété décidé par le pouvoir politique peut-il durablement se traduire par un véritable pouvoir des travailleurs sur les entreprises, ou tend-il, à terme, à recomposer la domination du travail sous une autre forme ?
La pente autoritaire de tout pouvoir politique
Je suis convaincu qu’il existe, au cœur de toute organisation politique qui accède au pouvoir, une dynamique presque inévitable qui pousse vers l’autoritarisme, à des degrés divers. Cette dérive ne tient pas nécessairement à la nature morale des individus, mais plutôt à la logique même du pouvoir. D’une part, le fait de l’avoir conquis crée un attachement puissant à sa conservation et aux privilèges qu’il donne. D’autre part, exercer le pouvoir confronte constamment à des contraintes (oppositions politiques, contestations sociales, etc.), qui peuvent être perçues comme des obstacles à l’efficacité de l’action politique, qui justifie par elle-même un renforcement de l’autorité et peut conduire progressivement à concentrer les pouvoirs. Ainsi, la tentation autoritaire ne surgit pas seulement dans des régimes explicitement antidémocratiques. Elle réside dans cette tension permanente entre la légitimité acquise par le pouvoir et le désir de s’affranchir de ses limites démocratiques pour l’étendre et s’y maintenir.
De plus, l’expérience montre en France que les nationalisations n’ont jamais vraiment modifié les rapports de pouvoir au sein des entreprises, ni amélioré les conditions de travail. Les salariés ont continué d’y occuper une position subordonnée, tandis que les décisions stratégiques sont restées concentrées au sommet de la hiérarchie. Cette similarité entre les entreprises privées et les entreprises publiques est renforcée par le rôle central des élites bourgeoises issues des grandes écoles, notamment l’école polytechnique. Leur milieu social et leur formation les rapprochent bien davantage des milieux d’affaires que des salariés. La trajectoire de Didier Lombard, à la tête de France Télécom à la fin des années 2000, en constitue une illustration particulièrement dramatique. Elle montre comment une direction issue de ces élites a pu importer, au sein d’une entreprise publique, même si elle venait d’être partiellement privatisée, des méthodes de gestion brutales fondées sur la mise sous pression des salariés, les objectifs individuels inatteignables et la désorganisation des collectifs de travail, aboutissant aux suicides de salariés.
Cette méfiance vis-à-vis des pouvoirs politiques m’amène à penser que plutôt que de passer par des nationalisations, il vaut mieux toujours en revenir aux travailleurs eux-mêmes, comme ce fut le cas notamment lors de la Commune de Paris, ou dans ses prolongements à Turin en 1919 ou en Catalogne en 1936, comme je le raconte dans notre numéro annuel 2026. Ces expériences, parmi beaucoup d’autres, démontrent qu’il existe une capacité des travailleurs à s’organiser par eux-mêmes, à inventer des formes nouvelles de démocratie directe et à remettre en cause concrètement l’ordre établi, sans attendre qu’une direction extérieure les autorise à le faire. Ces mobilisations se heurtent toujours rapidement à des forces qui cherchent à les encadrer, voire à les neutraliser. Les appareils politiques et syndicaux jouent un rôle ambivalent : d’un côté, ils peuvent fournir des ressources, une coordination et une continuité organisationnelle, de l’autre, ils tendent à inscrire les mouvements des travailleurs dans des logiques de négociation ou de conquête institutionnelle, ce qui, le plus souvent, détourne leur potentiel subversif. En Catalogne en 1936, l’élan révolutionnaire a purement et simplement été liquidé par l’appareil stalinien, car il lui échappait.
Rompre avec une conception étatique et centralisée du changement social
Dans de nombreux pays, récemment, des soulèvements ont surgi à partir d’un fait déclencheur limité, qui a révélé des contradictions sociales beaucoup plus profondes. Au Népal, fin 2025, l’interdiction de plusieurs réseaux sociaux a provoqué une vague de protestations portée principalement par la jeunesse, qui s’est rapidement transformée en remise en cause globale du pouvoir. À Madagascar, les coupures massives d’électricité et d’eau ont déclenché des mobilisations dans plusieurs villes, qui ont ensuite exprimé une colère plus générale face à la pauvreté et à la défaillance de l’État. Au Pérou, tout est parti de la volonté du pouvoir d’imposer une réforme des retraites rendant obligatoire la cotisation à un fonds privé. Le projet a rapidement cristallisé le rejet plus large du gouvernement. Dans tous ces exemples, les mobilisations se sont structurées en dehors des cadres politiques établis, souvent à travers les réseaux sociaux. Dans tous ces cas, je suis frappé, comme au moment des Gilets Jaunes en France fin 2018, par la rapidité avec laquelle une revendication précise se transforme en critique générale, qui surgit en dehors des organisations traditionnelles, et souvent même malgré elles.

C’est précisément là, selon moi, que pourrait se situer le rôle des organisations politiques. Lorsqu’elles cherchent à encadrer ces mouvements, elles ont tendance à les faire entrer dans des formes et des temporalités qui ne correspondent pas à leur dynamique propre. À l’inverse, si elles se conçoivent comme des points d’appui plutôt que comme des instances dirigeantes, elles peuvent contribuer à prolonger ces révoltes et à en faire autre chose qu’un simple moment éphémère bon à être instrumentalisé. Dans cette perspective, l’arrivée au pouvoir d’une force anticapitaliste ne devrait pas être pensée comme celle d’un parti traditionnel. Il ne s’agirait pas d’un parti qui, par un improbable concours de circonstances, accéderait au pouvoir pour nationaliser une partie de l’économie. D’ailleurs, une telle hypothèse paraît peu crédible, tout autant que l’idée qu’un tel parti puisse réellement appliquer son programme une fois au pouvoir. Le rôle d’une telle force serait plutôt de prolonger et d’approfondir des dynamiques révolutionnaires préexistantes — dynamiques sans lesquelles, de toute façon, l’arrivée au pouvoir d’un parti réellement anticapitaliste serait impossible. Dans ce cadre, les transformations anticapitalistes ne passeraient pas principalement par la nationalisation, mais par un processus progressif de transfert de la propriété des entreprises à celles et ceux qui y travaillent. Il s’agirait d’un déplacement effectif du pouvoir qui garantirait aux salariés la capacité de décider par eux-mêmes, sans délégation à des intermédiaires.
L’enjeu n’est donc pas d’être de simples « citoyens » dans les entreprises, c’est-à-dire des individus consultés, représentés ou appelés à valider des décisions prises ailleurs, mais d’en être les véritables dirigeants collectifs. Autrement dit, des travailleurs en mesure de délibérer et d’organiser ensemble la production, ses modalités et ses finalités. Une telle transformation implique de rompre avec une conception étatique et centralisée du changement social, où la propriété serait transférée à l’État, c’est-à-dire à la minorité qui le dirige. À l’inverse, il s’agit de multiplier les lieux de décision au sein du travail lui-même. Ce processus supposerait une généralisation progressive des formes d’auto-organisation et d’appropriation collective, soutenue et protégée par des dispositifs publics et politiques, mais sans jamais s’y réduire. C’est dans cette dynamique, à la fois conflictuelle et constructive, que pourrait se déployer une transformation anticapitaliste de la société, un mouvement continu de déplacement du pouvoir économique, que j’appelle l’autogestion générale.
Guillaume Étievant
Co-rédacteur en chef
