Logo de Frustration

Fatima Ouassak : “Depuis les gilets jaunes, je passe mon temps à dire “mais si, il y a moyen de lutter ensemble !”, et je vois que ça marche”, Deuxiùme partie


Pour Fatima Ouassak, la cofondatrice du “Front des mĂšres” (premier syndicat de parents d’élĂšves des quartiers populaires), le lieu de notre rencontre pour rĂ©aliser cet entretien semble ĂȘtre une Ă©vidence. Il s’agit de la petite ville de Bagnolet oĂč elle rĂ©side dans le 93 en rĂ©gion parisienne, un territoire de luttes historiques et d’immigration composĂ© d’avenues et de places au noms de rĂ©volutionnaires passĂ©s : Marx, Angela Davis
 La place Nelson Mandela, oĂč nous nous retrouvons dans un cafĂ©, se rĂ©vĂšle ĂȘtre le lieu de rencontre des bagnoletais pour “refaire le monde” et le “bilan d’une grĂšve”, sans oublier de dĂ©jouer les “traquenards de pĂ©riodes Ă©lectorales”
 Le premier ouvrage de Fatima, La Puissance des mĂšres : Pour un nouveau sujet rĂ©volutionnaire, l’un des livres les plus enthousiasmants et percutants de cette rentrĂ©e, s’inscrit pleinement dans cette dynamique historique et militante. En partant de son expĂ©rience personnelle de mĂšre aujourd’hui de deux enfants, elle raconte les luttes collectives victorieuses, les discriminations systĂ©miques de l’Etat et du capitalisme subies, ou encore comment l’on a cherchĂ© Ă  gentrifier et Ă  rĂ©cupĂ©rer leurs combats. Son livre se rĂ©vĂšle ĂȘtre un vĂ©ritable manifeste, celui des mĂšres comme sujet politique Ă  part entiĂšre au service des enfants prĂ©sents et de demain, et contre toutes les oppressions de l’ordre social Ă©tabli. Rencontre, par Selim Derkaoui et Nicolas Framont.

Les initiatives comme “Ma citĂ© va briller” avec des jeunes de quartiers qui doivent ramasser les dĂ©chets, tu en penses quoi ?

Je n’en peux plus ! L’annĂ©e Ă©coulĂ©e, comme j’étais beaucoup invitĂ©e sur des trucs Ă©colos, on me disait « regardez ce qu’on a mis en place, c’est merveilleux : le clean challenge ». Quand ce sont des gens des quartiers qui le font, je sais que c’est sincĂšre, ça me va. Mais le fait que ce type de projet se soit multipliĂ©, parce qu’il est subventionnĂ© par des collectivitĂ©s et boostĂ© par des organisations politiques, lĂ  ça me pose problĂšme. La question c’est : pourquoi ça se fait autant et que les pouvoirs publics soutiennent ? Pourquoi c’est devenu LE truc Ă©colo des quartiers populaires ?

Dans le cadre de leur campagne Ă©lectorale aux derniĂšres municipales, des gens qui se prĂ©sentaient comme Ă©cologistes et qui habitaient quasiment tous le quartier des Coutures (quartier le plus pavillonnaire de la ville) ont dĂ©barquĂ© dans le quartier de la Capsulerie, en face du mĂ©tro Gallieni – lĂ  oĂč il y a toutes les barres et le plus vieux foyer Sonacotra du 93 (SociĂ©tĂ© nationale de construction de logements pour les travailleurs, anciennement SociĂ©tĂ© nationale de construction de logements pour les travailleurs algĂ©riens). Un endroit oĂč ils n’ont pas l’habitude d’aller Ă©tant donnĂ©e leur sociabilitĂ©. Ils ont dĂ©barquĂ© avec leur gilet vert, dans le cadre d’un projet « clean challenge », et ont dit « allez, les mamans, et les enfants, venez, on va nettoyer le quartier ». C’est vrai que c’est un quartier sale, et ils disaient : « ça, c’est de l’écologie populaire ». Ils demandent aux gens de nettoyer, mais ne demandent pas un service public Ă©galitaire. Dans leur programme aux municipales, il n’y avait rien pour dire “ce n’est pas normal que tel quartier, parce qu’habitĂ© par des CSP+, soit parfaitement entretenu par les pouvoirs publics, et que tel autre, parce qu’habitĂ© par la classe populaire, soit si peu entretenu et nettoyĂ©â€. C’est bien un problĂšme politique pourtant. Ce n’est pas aux gens des quartiers, qui payent des impĂŽts aussi, de nettoyer eux-mĂȘmes ! 

Ces projets « clean-challenge Â» participent d’une Ă©cologie coloniale, de gentrificateurs qui viennent dans les quartiers avec des reprĂ©sentations racistes et hygiĂ©nistes. Une Ă©cologie de classe qui ne pose pas la question de l’égalitĂ©.

C’est le problĂšme de ces opĂ©rations « clean challenge » dans les quartiers : il n’y a pas de remise en question des inĂ©galitĂ©s en termes de service public, avec aussi un propos extrĂȘmement hygiĂ©niste, sur la nĂ©cessitĂ© d’ĂȘtre propre, et ce prĂ©jugĂ© selon lequel les noirs et les arabes ne sont pas propres, qu’il faut leur apprendre Ă  l’ĂȘtre. Une conception de l’écologie pour le moins bas de plafond. Ce qu’on a envie de leur demander surtout, c’est « comment vous osez demander Ă  nos enfants d’aller nettoyer ? Vos enfants Ă  vous, ils n’ont pas Ă  nettoyer leur quartier ! ». En plus c’est conditionnĂ© : souvent ces projets sont gĂ©rĂ©s par des centres sociaux, et parce que tu vas nettoyer tu vas pouvoir partir Ă  la plage, Ă  Deauville, etc. Alors que les autres enfants n’ont pas besoin de nettoyer pour partir en vacances ! Il faut travailler pour mĂ©riter – aux yeux de la collectivitĂ© – de partir en vacances. 

Ceci n’est pas nouveau. Dans les quartiers populaires, on conditionne la citoyennetĂ© Ă  l’effort d’intĂ©gration. DĂšs les annĂ©es 1980-90, il y avait les projets ski, oĂč on conditionnait le fait de partir Ă  plein d’activitĂ©s : tu devais vendre des trucs, faire du porte Ă  porte, alors que tu as 12 ans, tu n’es pas sensĂ© travailler ..! C’est pourquoi je trouve que ces projets clean-challenge participent d’une Ă©cologie coloniale, de gentrificateurs qui viennent dans les quartiers avec des reprĂ©sentations racistes et hygiĂ©nistes. Une Ă©cologie de classe qui ne pose pas la question de l’égalitĂ©. On pourrait avoir un programme Ă©cologiste qui porte sur la sĂ©grĂ©gation socio-spatiale et les inĂ©galitĂ©s d’accĂšs aux services publics, mais ces questions ne sont jamais abordĂ©es.

Les gens de gauche seraient les pires pour les quartiers populaires car ils se parent de vertu, ce qui les rendrait encore plus violents ?

Je pense effectivement que mobiliser des valeurs de gauche et des enjeux nobles rend les manipulations Ă©lectoralistes et les injonctions paradoxales encore plus redoutables. Qui est contre l’égalitĂ© femmes-hommes, qui est contre la laĂŻcitĂ© ? Personne. Ces gens ne vont pas admettre qu’ils sont racistes, ou islamophobes, ils prĂ©fĂšrent dire qu’ils sont fĂ©ministes ou universalistes
 Mais maintenant grĂące Ă  tout le travail qu’on a fait sur l’islamophobie, c’est moins bien acceptĂ©. On voit bien qu’avec la marche contre l’islamophobie, une organisation comme la CGT est partagĂ©e, mais souvent c’est parce que ses dirigeants, comme Philippe Martinez, ne sont pas trĂšs formĂ©s sur ces questions.

Beaucoup de gens de gauche ne s’y intĂ©ressent tout simplement pas. Mais avec ce livre, je peux dire aux gens sincĂšrement naĂŻfs sur le sujet “voilĂ  en rĂ©alitĂ© Ă  quelles fins est mobilisĂ©e l’étiquette « communautariste »”. Il faut discuter et Ă©changer Ă  gauche avec des gens qui peuvent avoir une sorte de dĂ©clic trĂšs rapidement et la comprĂ©hension de ce qu’on vit. Et puis dans le livre, je parle surtout des cadres de gauche, pas des militants. Or, les cadres politiques, ce sont des gens qui ont des intĂ©rĂȘts prĂ©cis, notamment l’argent. On en parle trĂšs peu mais il faut garder ça en tĂȘte : la politique permet de se faire de l’argent, quand on cumule des indemnitĂ©s de maire, d’agglomĂ©ration, d’administrateur, qu’on prend des commissions Ă  droite, Ă  gauche, etc. Il est plus facile de faire de la politique avec des militants de base qu’avec des cadres d’organisation, qui suivent leurs intĂ©rĂȘts et peuvent parfois ĂȘtre guidĂ©s exclusivement par la cupiditĂ©, l’ivresse du pouvoir, ou tout autre chose.

Dans ton livre, tu dis qu’il faut transmettre Ă  ses enfants une ambition et une envie de rĂ©ussir, mais sans les pousser Ă  la compĂ©tition ou Ă  se conformer aux normes dominantes
 Mais dans ce cas, comment opĂšre t-on ?

J’utilise le terme “rĂ©ussite” justement parce que je sais Ă  quel point les parents – je prĂ©cise, des quartiers populaires descendants de l’immigration – sont face Ă  des dilemmes dĂšs lors qu’il s’agit de la rĂ©ussite. Et je tiens Ă  ce terme “rĂ©ussite”, parce que c’est dĂ©jĂ  arrivĂ© que des militants de gauche remettent en question ce terme employĂ© par des femmes de quartiers populaires de Montreuil, lors d’une rĂ©union publique. Ils leur disaient : “essayez d’utiliser un autre terme, car la rĂ©ussite c’est le champ lexical du capitalisme, il faut le dĂ©construire”. Et moi j’étais intervenue pour dire “non non, je sais qui tu es, je sais que ton gosse a fait l’ENS ou je ne sais quoi”. Les gens qui dĂ©construisent le terme “rĂ©ussite” prĂ©fĂ©reraient se couper un doigt plutĂŽt que de scolariser leurs enfants dans l’école de secteur !

De base, quand on est immigrĂ©, on veut que ses enfants rĂ©ussissent. Si nos parents ont quittĂ© l’Afrique, c’est pour qu’on ait une vie meilleure qu’eux, qu’on rĂ©ussisse. Il ne faut pas s’inventer une vie : moi je veux que mes enfants rĂ©ussissent. Mais Ă  partir du moment oĂč on rĂ©ussit scolairement, c’est souvent au dĂ©triment de sa confiance en soi, de sa dignitĂ©, de celle de ses parents, du rapport qu’on a Ă  sa langue, Ă  sa culture, Ă  sa religion. Et ça je l’observe beaucoup autour de moi. Le dilemme c’est donc celui-ci : je veux que mon enfant rĂ©ussisse, mais je ne veux pas que ce soit au dĂ©triment de sa dignitĂ©. MalgrĂ© ce qu’on peut entendre, les parents immigrĂ©s font souvent tout pour que leurs enfants s’en sortent Ă  l’école. La preuve : Ă  classe sociale Ă©gale, les enfants d’immigrĂ©s y rĂ©ussissent mieux. Nous avons eu des parents qui nous disaient “travaille”, “ne te plains pas”, “le problĂšme c’est toi, travaille encore plus”
 Mon pĂšre me disait, quand j’avais 18/20, “oĂč sont passĂ©s les deux points manquants ?” Ton pĂšre a travaillĂ© Ă  l’usine toute la nuit, ta mĂšre est seule dans un tout petit appartement, oĂč on est dix, donc c’est pas pour que tu ramĂšnes 18/20, mais 20. Sinon, tu vas finir comme moi ! »

Je pense que c’est ce qui explique pourquoi le facteur immigration est en rĂ©alitĂ© un dĂ©terminant favorable Ă  classe sociale Ă©gale. Je sais que si je dis aux parents “ce qui compte ce n’est pas la rĂ©ussite”, ils ne me calculeront mĂȘme pas. Ils diront – Ă  juste titre, mĂȘme si on n’a pas su ou voulu s’extraire de la classe populaire pour autant -, que j’ai fait Science po et que mon mari est prof. La rĂ©ussite c’est important. Et d’ailleurs je reviens dans le livre sur un malentendu d’adultes enfants d’immigrĂ©s, qui ont eu Ă  subir cette stratĂ©gie scolaire de la rĂ©ussite Ă  tout prix : je parle de la rancƓur que peuvent avoir certains de ces adultes par rapport Ă  leurs parents, leur reprochant d’avoir baissĂ© la tĂȘte, de leur avoir dit de travailler deux fois plus que les autres
 Je reviens lĂ  dessus pour dire “vous ne vous rendez pas compte Ă  quel point ils avaient raison !”. Car la seule offre politique, Ă  l’époque, c’était de suivre des stratĂ©gies individuelles, il n’y avait pas d‘organisation de parents. Et mĂȘme au Front de mĂšres on n’est pas encore de masse suffisante. L’école, c’est la guerre : elle isole les parents et c’est un systĂšme concurrentiel. Donc les parents de cette gĂ©nĂ©ration avaient raison de dire : “la prioritĂ©, c’est de vous extraire de la classe populaire”. Parce qu’un enfant arabe qu’on laisse dans la classe populaire, va subir mille fois plus de violence que les autres.

Notamment des violences policiĂšres ?

La dimension raciale n’explique pas Ă  elle seule les violences policiĂšres. Un jeune homme arabe ne subira pas la mĂȘme chose selon qu’il est livreur ou cadre supĂ©rieur, c’est Ă©vident. La classe sociale est dĂ©terminante. AprĂšs, bien sĂ»r, c’est liĂ©. Mais voilĂ , la prioritĂ© pour les parents c’est de dire “pour que tu ne subisses pas trop de violence, il faut tout faire pour que tu quittes la classe ouvriĂšre”. Quitte, effectivement, Ă  ce que tu ne dises rien quand on te dĂ©nigre, toi, ta religion, ta famille
 prends sur toi, parce que derriĂšre tu pourras ĂȘtre mieux, tu seras mieux respectĂ© si tu as de l’argent. Le calcul est bon, a priori.

Mais pour moi, la rĂ©ussite oui, mais pas au prix de notre santĂ© mentale : ne pas ĂȘtre obligĂ© de faire allĂ©geance concernant notre religion, notre langue maternelle, nos luttes. Il faut donc transmettre notre culture, notre mĂ©moire des luttes. Ca peut vraiment changer les individus et les faire gagner en confiance en soi. Et je dis aux parents “plus les enfants auront confiance en eux, mieux ils rĂ©ussiront”. On en fera des individus qui ont un fort sens critique, qui croient en eux, qui ont une capacitĂ© Ă  ne pas se rĂ©signer et Ă  s’émanciper. Donc rĂ©ussir Ă  faire des enfants qui rĂ©ussissent, mais critiques, ambitieux, curieux
 Evidemment, c’est encore balbutiant comme projet, mais je pense que c’est la bonne voie. DĂ©jĂ  pour Ă©viter de devoir dire Ă  son enfant dĂ©jĂ  discriminĂ© qu’il doit en faire deux fois plus, il faut que nous, parents, on se batte plus pour nos enfants. C’est Ă  nous collectivement de nous battre deux fois plus, pas Ă  nos enfants. Par exemple, les parents ne se sont pas mobilisĂ©s contre Parcoursup.  

A l’époque oĂč le dispositif Ă©tait en discussion, je savais que ce serait la guerre en Seine-Saint-Denis. Parcoursup, le systĂšme d’options et le bac territorialisĂ© constituent un systĂšme extrĂȘmement discriminatoire, avec des options qu’il n’y a pas dans nos collĂšges et lycĂ©es, et donc la concurrence et les inĂ©galitĂ©s s’accentuent. Et les collĂ©giens et les lycĂ©ens l’ont bien compris. Quand tu regardes ton avenir, le sort qu’on te rĂ©serve, et que tu vois que ça va ĂȘtre la misĂšre, tu veux agir, c’est normal. Mais les parents n’ont rien fait pour leurs enfants. Le mouvement lycĂ©en qui a commencĂ© en 2018 a comptĂ© beaucoup de lycĂ©ens qui vivent dans les quartiers populaires, et c’était contre Parcoursup. 

C’était la premiĂšre annĂ©e oĂč il fallait mettre les vƓux pour les Ă©tudes supĂ©rieures. Et lors de cette premiĂšre annĂ©e, il y a un lycĂ©e de Pantin et un lycĂ©e Ă  Bondy qui ont eu 100% de refus.  DĂšs fin novembre – dĂ©but dĂ©cembre, quand le mouvement lycĂ©en a rejoint le mouvement des gilets jaunes, il y avait ce dilemme, chez les parents : est-ce que je laisse mes ados aller manifester alors qu’ils risquent d’ĂȘtre mutilĂ©s ou est-ce que je les enferme Ă  double tour ? Ce dilemme aurait pu ĂȘtre Ă©vitĂ© si nous adultes, parents, on avait fait le travail avant. C’est parce qu’on ne se mobilise pas assez que nos enfants sont obligĂ©s de descendre dans la rue, s’y retrouvant nez-Ă -nez face Ă  la police.

Donc nous parents, et tous les parents, on doit se demander comment on se bat pour avoir un autre systĂšme scolaire pour que nos enfants soient Ă  Ă©galitĂ© et qu’ils puissent croire en leur avenir. Sur la Seine-Saint-Denis, les populations qui vivent dans les quartiers populaires sont trĂšs majoritaires, on reprĂ©sente une force politique potentielle immense. D’oĂč cette accusation de communautarisme, car cette dĂ©mographie inquiĂšte. On est une “minoritĂ© politique” certes, mais dĂ©mographiquement, on est lĂ . Reste Ă  s’organiser. 

C’est justement pour cela qu’on cherche à diviser la classe populaire, entre les populations des banlieues et les gilets jaunes ?

ComplĂštement. En 2018, au moment des gilets jaunes, il y a eu cette violence, notamment Ă  l’égard des jeunes, mis Ă  genoux Ă  Mantes-la-Jolie. C’était justement par crainte d’une jonction. Mais ça continue, ça s’est largement dĂ©cloisonnĂ©. On en a conscience, parce qu’on participe Ă  ce dĂ©cloisonnement. Je n’étais pas pareille avant les gilets jaunes. Depuis, je passe mon temps Ă  dire “mais si, il y a moyen de se battre ensemble !”.  Et je vois que ça marche !

cQOwmHS5cB1KNhIExFfb8THU6V3orizI5W6fNFeM558xuRcisQ-AKjpykyEQmn3Jvz2KDQvirYRMRajWoVtsUC-0YBj_8wbuH8r4DF7t8k5x2n67PjpmjnvGLPEQ4O6SDQ7kk-jsRo-ZxCn8Hg
Fin 2018, en plein mouvement des gilets jaunes, 151 jeunes ĂągĂ©s de 12 Ă  21 ans  avaient Ă©tĂ© mis Ă  genoux, tĂȘtes baissĂ©es, mains sur la tĂȘte et tenus en respect par des policiers, certains pendant plusieurs heures. «VoilĂ  une classe qui se tient sage», avait commentĂ© un policier filmant la scĂšne.

Nous aussi on a un travail Ă  faire sur nos a priori. Par exemple sur le rapport au territoire : dans le cadre de mon travail, j’ai Ă©tĂ© amenĂ©e Ă  me rendre souvent dans le Jura. J’y ai rencontrĂ© des gens qui ne voulaient pas d’un grand projet qualifiĂ© d’inutile. Le projet n’est pas passĂ©, parce que les gens arrivaient Ă  400 aux rĂ©unions et ça a Ă©tĂ© politiquement trĂšs dĂ©terminant. Ils avaient un discours anti-mondialiste, sur l’oligarchie, etc. Et un discours sur la terre : “c’est notre terre, on ne veut pas en ĂȘtre dĂ©possĂ©dĂ©â€. Finalement, c’est la mĂȘme chose ici, on se bat pour dĂ©fendre notre territoire, ne pas en ĂȘtre exclu, se le rĂ©approprier. Je dois dire que c’était parfois un discours assez xĂ©nophobe Ă©galement
 Cela doit d’autant plus nous encourager Ă  travailler sur notre rapport Ă  la terre, comme enjeu commun, en vue d’en faire un bien commun. Tout est fait pour diviser la classe populaire. Il y a des divisions objectives, que produisent notamment les rapports raciaux de domination. Mais il y aussi des stratĂ©gies politiques de division : le projet de loi sur le sĂ©paratisme sert Ă  ça. Ça doit au contraire nous pousser Ă  agir encore plus pour s’unir. 

Dans ton livre, tu dis “la classe populaire” et pas “les classes populaires”. Et tu ne choisis pas entre une “lecture raciale” et une « lecture question sociale”, comme dirait l’hebdomadaire Marianne, par exemple.

Alors, les gens qui interpellent Ă  coups de “vous parlez de question raciale pour mettre de cĂŽtĂ© la question sociale”, je les connais bien. Ce sont des universitaires qui gagnent trĂšs bien leur vie – parlons concret, puisqu’on parle de classe -, des gens qui gagnent minimum 5000 euros par mois : des Ă©diteurs, des Ă©ditorialistes de chez Marianne, justement
 ils ont des salaires de bourgeois et prĂ©tendent nous faire la leçon sur la question sociale. Nous, on est serrĂ©s, on vit dans des quartiers, sales, et tu as un bourgeois qui vient te dire “il faut que tu parles de lutte des classes, il faut que tu parles de la question sociale”. C’est ridicule. En rĂ©alitĂ©, dĂšs que tu leur rappelles leur salaire et leur appartement parisien, ils arrĂȘtent de parler de question sociale parce que, vois-tu, c’est plus compliquĂ©. 

On a menĂ© une lutte contre les ascenseurs en panne, c’était bien la question sociale. Mais on Ă©tait seul(e)s. Personne n’est venu nous aider. Les communistes, qui dans le mĂȘme temps nous accusaient de faire dans le communautarisme, ne sont pas du tout venus. Ça ne les intĂ©ressait pas. Parce qu’en rĂ©alitĂ©, au delĂ  des discours pour disqualifier les militants des quartiers populaires, ça fait longtemps que la question sociale n’intĂ©resse plus ces gens-lĂ . 

Cela Ă©tant dit, pour moi, la question centrale, ce n’est pas que la reconquĂȘte du territoire, c’est aussi la reconquĂȘte des moyens de production. La question centrale, c’est le travail. Mon pĂšre est ouvrier, et je vois bien que la discrimination et l’exploitation nous poursuivent, y compris sur des postes Ă  responsabilitĂ©. MĂȘme dans les “nouveaux” secteurs dans les services, cette aliĂ©nation au travail et ces discriminations nous poursuivent. Par exemple le tĂ©lĂ©conseil. C’est pas l’usine. J’en ai fait longtemps, il y a quelques annĂ©es. Et en rĂ©alitĂ©, si, le tĂ©lĂ©conseil, c’est l’usine : les numĂ©ros de commande et de livraison, j’en rĂȘvais la nuit. Mais c’était pour continuer mes Ă©tudes, donc je tenais
 Sur le plateau, il n’y avait que des femmes racisĂ©es, beaucoup de femmes voilĂ©es : on devait se faire appeler “Anne” ou “Dominique”. Donc pendant plusieurs heures, tous les jours, tu te fais appeler “Dominique” ! 

Les femmes qui portaient le foulard, il ne fallait pas qu’elles ouvrent leur bouche parce qu’impossible de trouver du travail ailleurs. Impossible de se syndiquer car c’est de l’intĂ©rim, donc tu peux prendre la porte chaque semaine. Dans cet exemple, la dimension de classe est importante. Quand tu es arabe, ce n’est pas la mĂȘme chose d’ĂȘtre lĂ  que d’ĂȘtre fonctionnaire,. C’est pour ça que la stratĂ©gie de nos parents qui voulaient nous extraire de la classe populaire c’était un bon calcul. Comment tu veux faire respecter ta dignitĂ© quand toute la journĂ©e tu te fais appeler “Dominique” ? Je sais que j’ai laissĂ© beaucoup de ma santĂ© mentale pendant cette pĂ©riode. Et des gens que je connaissais Ă  l’époque y sont toujours. Je ne me laisserai pas dĂ©possĂ©der de la question sociale. Etant donnĂ©es mes conditions d’existence et celles de mon milieu, la dimension de classe fait partie intĂ©grante des combats que je mĂšne.

Le livre prend des allures de manifeste, pour un mouvement politique. Pour toi dans l’idĂ©al, il faudrait faire quoi ?

Un ami m’a dit, sur le ton de la blague, “bon ,ok, mais c’est pas avec l’allaitement que tu vas faire la rĂ©volution”. C’est vrai, dans un sens. Dans notre imaginaire, ĂȘtre rĂ©volutionnaire, c’est prendre les armes, c’est des millions de personnes en colĂšre. Et moi je parle de l’allaitement. Mais c’est parce qu’en rĂ©alitĂ©, de lĂ  oĂč je parle, ce qui est rĂ©volutionnaire, c’est l’auto-organisation, c’est l’autonomie politique. Ce qui est rĂ©volutionnaire, c’est de gagner un peu de pouvoir dans la mesure oĂč on en est totalement dĂ©possĂ©dĂ©s. On continue, on ne va pas s’arrĂȘter lĂ , car la condition pour changer la sociĂ©tĂ© c’est bien sĂ»r une organisation politique, ce qui demande du travail et du temps.

J’ai bien conscience qu’un projet politique doit recouvrir l’ensemble de ce qui fait sociĂ©tĂ© : il faut pouvoir rĂ©flĂ©chir au systĂšme fiscal, Ă  l’Union europĂ©enne, au systĂšme Ă©ducatif. La carte scolaire, par exemple, qu’est-ce qu’on en fait ? Et la TVA ? Que fait-on d’alternatif, concrĂštement? Selon moi, la dimension rĂ©volutionnaire du livre est d’abord liĂ©e au fait qu’il parle des mĂšres, qui n’existaient pas en France politiquement, et surtout, qu’il fait des mĂšres un sujet politique et stratĂ©gique capable de faire rupture avec le systĂšme actuel. 

D’ailleurs, attention, ce n’est pas un sujet politique restrictif, c’est large. Organiser les mĂšres, c’est organiser les quartiers populaires. On peut lire aussi le livre quand on n’est pas une mĂšre ! Et en termes d’organisation politique, la suite c’est quel projet politique global on veut. Il faut pouvoir discuter de tout notre avenir politique, et ne pas ĂȘtre rĂ©duites et rĂ©duits Ă  la dĂ©coration, Ă  la question spĂ©cifique des quartiers. Pour moi, c’est le dĂ©but de quelque chose. Le projet politique qu’on va pouvoir proposer, c’est un projet politique qui sera bien plus dĂ©sirable que tous les programmes politiques des partis existants. 

Pourquoi t’es-tu sentie si proche du mouvement des gilets jaunes ?

Parce que depuis 2015, il y avait tous ces bouquins et ces Ă©missions sur les musulmans, sur les quartiers populaires, et une sorte d’annonce disant que les gens allaient se mobiliser contre les noirs et les arabes, les migrants, les femmes voilĂ©es, etc. Et quand on a vu, avec les gilets jaunes, que les gens se mobilisaient contre l’Etat, ses taxes, ses injustices et d’autres choses, on s’est vraiment dit “Dieu nous aime : on va avoir au moins cette parenthĂšse lĂ  pour souffler !” Et ça a Ă©tĂ© plus long qu’une petite parenthĂšse. Nous, on se reconnait dans les gilets jaunes. On savait que la classe populaire n’accepterait pas de payer pour cette Ă©cologie de classe, pour que la classe bourgeoise continue Ă  polluer et dĂ©truire la planĂšte pour maintenir ses profits. En tout cas, moi, j’espĂšre que les gilets jaunes, ça va revenir.

PREMIERE PARTIE :

Rédaction
Rédaction
Tous les articles
BanniĂšre abonnements