« La sociĂ©tĂ© est plus politisĂ©e et moins anesthĂ©siĂ©e » â Entretien avec Usul
Usul (nom tirĂ© du roman Dune de Frank Herbert) est un chroniqueur et vidĂ©aste. Il sâest initialement fait connaitre par ses vidĂ©os autour du jeu vidĂ©o avant de se diriger vers la politique avec, entre autres, une sĂ©rie de vidĂ©os sur les penseurs actuels (Mes Chers Contemporains). Son succĂšs sur YouTube est liĂ© au subtil dosage entre humour, documentation et opinion politique tranchĂ©e dont il fait preuve, notamment avec son comparse Cotentin dans lâĂ©mission « Ouvrez les guillemets » pour Mediapart ainsi que pour « les portraits » de Blast. Comme nous, Usul parle de « bourgeoisie », de « lutte des classes » et parfois de « classes laborieuses », en toute dĂ©contraction. Cet Ă©tĂ©, nous avons voulu discuter avec lui du contexte politique et social, des derniĂšres Ă©lections et de la dynamique de la gauche.
Contrairement Ă ce dont lâextrĂȘme droite aime bien tâaccuser, tu ne viens pas dâun milieu bourgeois. Tu veux bien nous raconter dâoĂč tu viens ?Â
Mon pĂšre Ă©tait ouvrier dans une usine dâamortisseurs et travaillait sur la ligne de production. Il a perdu son travail Ă cause dâune dĂ©localisation et dâun plan social, câĂ©tait Ă lâĂ©poque de Jospin. Il a retrouvĂ© du boulot, plus loin, ce qui nous a fait quitter la Normandie. On est arrivĂ©s du cĂŽtĂ© de Royan, oĂč il a travaillĂ© dans la logistique.Â
Avant Youtube, tu as fait pas mal de boulots diffĂ©rents.Â
Jâai fait deux ans de tĂ©lĂ©marketing, deux ans de McDo⊠En gros depuis mes 18 ans, jâai bossĂ© et jâai connu le monde du travail. Plus que pas mal de fachos qui disent que je suis un bourgeois.Â
Quâest ce que tu as tirĂ© de ces expĂ©riences ?Â
Ce sont des boulots oĂč tu regardes ta journĂ©e passer lentement. Câest un ennui : tu ne regardes pas lâheure parce que sinon tu rĂ©alises que seulement dix minutes ont passĂ© depuis la derniĂšre fois⊠Tu essayes de te mettre dans autre chose, de fuir sans bouger de ta place en faisant ce que tu dois faire. Tout le monde a sa petite stratĂ©gie. Les Ă©couteurs par exemple, mais il y a des boulots oĂč tu nâas pas droit aux Ă©couteurs parce quâil faut pouvoir entendre. Dans un grand entrepĂŽt, par exemple, tu dois pouvoir entendre le fenwick ou le transpalette arriver.Â
Jâen retiens aussi plein dâhumiliations, plein de petits moments oĂč tu es traitĂ© comme de la merde. Sur les plateaux de tĂ©lĂ©marketing il y en a qui nous appelait littĂ©ralement âle bĂ©tailâ : quand on remontait de la pause clope il disait âcâest le bĂ©tail qui remonteâ.Â
Tu as par le passĂ© Ă©voquĂ© une colĂšre vis-Ă -vis du mĂ©pris de classe de la bourgeoisie de gauche. En Ă©coutant tes vidĂ©os, on a parfois lâimpression que cette colĂšre sâest attĂ©nuĂ©e, est-ce le cas ?
Parce que maintenant je suis beaucoup plus avec eux. Aussi, depuis quelques annĂ©es, via certains discours, les bourgeois de gauche ont commencĂ© Ă intĂ©grer le terme âclassismeâ. Je dĂ©teste le terme mais au moins ils y pensent, câest maintenant dans la palette des trucs quâils doivent âchecker dans leurs privilĂšgesâ.
Câest peut-ĂȘtre lâeffet Gilets Jaunes ?
Je ne pense pas, au contraire. Avec les Gilets Jaunes, ils ont vite oubliĂ© tout ce quâils avaient appris. Moi de base le mouvement des Gilets Jaunes qui se prĂ©sentait comme âanti-taxesâ, ça me parlait pas trop. La France des Gilets Jaunes, celle des ronds-points et des entrepĂŽts, de la bagnole et des zones commerciales, câest celle dans laquelle jâai grandi, mais câest aussi celle que jâai quittĂ©e.Â
Mais je suis devenu solidaire assez vite parce que jâai trouvĂ© le mĂ©pris de classe des autres dĂ©testable. Jâai vu quâil y avait un truc populaire et que câĂ©tait ça qui les emmerdait.Â
Et il y a aussi eu le mĂ©pris de classe de droite, celui des Foulards Rouges. CâĂ©tait trĂšs intĂ©ressant. Jâavais isolĂ© des bouts de passages pour une vidĂ©o. Ils balançaient des trucs comme âAllez bosser ! bande de beaufs !â, ils les insultaient de âchĂŽmeursâ alors quâil y avait 4 gilets jaunes devant la Bastille. En substance ils leur disaient âretournez Ă votre placeâ.Â
Depuis quand tu utilises le terme âbourgeoisieâ ? Quel est ton rapport Ă ce terme ?Â
Jâai commencĂ© Ă manipuler ce genre de concepts quand jâai dĂ©couvert Marx, donc vers 15-16 ans. Le mot me servait dĂ©jĂ Ă penser : je voyais quâil y avait une classe dominante, dĂ©finie, avec des rapports de production mais aussi des usages.Â
Depuis que je fais des vidĂ©os je dis âla bourgeoisieâ, mais souvent jâai encore des rĂ©sistances de la part de bourgeois que jâaime bien. Je sens que ça ne passe toujours pas, ils me disent âtâes lourd Ă dire bourgeois tout le tempsâ, quand ce nâest pas le fameux âquâest-ce que tu appelles âbourgeoisâ ?â. En gĂ©nĂ©ral câest comme âfachoâ, celui qui te pose la question câest que ça en est un la plupart du temps.Â
Je lâai constatĂ© assez vite : les bourgeois ont horreur de se dĂ©finir. Beaucoup de bourgeois ont la sensation dâĂȘtre classe moyenne. En fait, ils nâont pas envie de penser lâantagonisme. Ils nâont pas envie de penser quâils ont eu des sacrĂ©s boosts pour commencer dans la vie.Â
Comment tu expliques quâon soit aussi peu Ă utiliser ce mot ?Â
On est peu nombreux car lâespace mĂ©diatique est occupĂ© par des bourgeois. Ils nâont pas envie de nommer ce quâils sont. Il nây a pas dâespace oĂč nous on aurait le droit de le dire.Â
âQuâest-ce que tu appelles âbourgeoisâ ?â. En gĂ©nĂ©ral câest comme âfachoâ, celui qui te pose la question câest que ça en est un la plupart du temps.
Nous, quand on vient dâun milieu populaire et quâon va dans des espaces quâon ne maĂźtrise pas, on sait trĂšs bien que câest un casus belli si on commence Ă dire ça, une marque dâingratitude. Mais les catĂ©gories populaires voient trĂšs bien qui sont les bourgeois. On se retrouve dans cette situation paradoxale oĂč câest lâextrĂȘme droite qui utilise le plus cette catĂ©gorie, avec cette rhĂ©torique trumpiste, âen fait les bourgeois ce sont les wokes de centre-villeâ. Pour eux ce nâest pas François Fillon, câest ClĂ©mentine Autain. Ils ont retournĂ© ce mot pour nous emmerder, nous.Â
Tu penses quâil peut ĂȘtre porteur ?Â
Je pense que câest mĂȘme Ă©mancipateur, que ça peut crĂ©er des liens entre milieux populaires diffĂ©rents. En termes dâĂ©ducation, je me trouve Ă©normĂ©ment de points communs avec les personnes qui ont des fins de mois difficiles, des vacances empĂȘchĂ©es, Ă NoĂ«l un cadeau et pas plus, comme certains jeunes de quartiers, comme des gens qui viennent de familles immigrĂ©es. De ce point de vue, le bourgeois câest lâinverse de nous. Donc âbourgeoisâ ça crĂ©e de la solidaritĂ© de classe, car si tu dis âeuxâ tu dis ânousâ aussi.Â
Si MĂ©lenchon lâutilise peu je pense que câest parce quâhistoriquement, quand la gauche gagne Ă©lectoralement, câest quâelle a une partie de la bourgeoisie Ă©clairĂ©e avec elle. Donc peut-ĂȘtre quâil ne faut pas trop braquer les bourgeois de centre-gauche dont on aimerait quâils redeviennent un peu plus de gauche. Cette alliance, ça donne la NUPES. MĂȘme la France Insoumise dans une certaine mesure : il y a des petits bourgeois Ă gogo lĂ -dedans.Â
Câest aussi eux qui vont ĂȘtre les cadres dâun mouvement censĂ© reprĂ©senter les classes populaires.
Ce genre dâalliances traverse toute lâhistoire du mouvement socialiste. Donc mĂȘme dans lâaction politique, dans les partis, ce nâest pas toujours Ă©vident de mobiliser ces catĂ©gories-lĂ .Â
Revenons sur ton parcours, tu as commencé la vidéo par le jeu vidéo. Comment as-tu évolué vers autre chose ensuite ?
Quand on a dĂ©marrĂ© les premiĂšres vidĂ©os sur les jeux vidĂ©os, câĂ©tait un milieu plutĂŽt prolo. Je ne savais rien faire en vidĂ©o : au dĂ©but jâenregistrais ma voix pendant que je jouais au jeu et câest tout. Puis aprĂšs jâai commencĂ© Ă apprendre le montage, puis Ă me filmer.
Ensuite je suis arrivĂ© sur jeuxvideo.com oĂč il y avait carrĂ©ment des sketchs, des musiques etc. et Ă la fin je savais faire plein de choses. Jâai voulu rĂ©investir ce savoir-faire ailleurs, dans la politique.Â
Tu as ensuite fait Mes Chers Contemporains oĂč tu rendais accessible des penseurs de gauche parfois un peu ardus, comme tes vidĂ©os trĂšs connues sur Lordon et Friot.Â
Jâai Ă©normĂ©ment de retours de personnes qui me disent quâils se sont politisĂ©s en regardant OLG. Je fais entre 300 000 et 400 000 vues par Ă©pisodes, sans ĂȘtre Ă©norme câest pas rien. Tu parlais de mes vidĂ©os sur Lordon et Friot : eux-mĂȘmes savent que jâai aidĂ© Ă les populariser.Â
Sur lâobjectif de ârendre accessibleâ, FrĂ©dĂ©ric Lordon dĂ©fend une forme de division du travail, en laissant la dĂ©mocratisation de son travail aux autres. Mais personne nâa vraiment fait ce travail Ă part toi.Â
Lordon a raison de dire quâil y a une division du travail. Quand bien mĂȘme il voudrait faire de la vulgarisation, il nây arriverait pas. Tu ne peux pas le faire quand tu as grandi dans une famille qui avait ces acquis, puis que tu as eu une formation universitaire. Tu ne te rends plus compte de ce quâest le sens commun ordinaire de personnes que tu ne frĂ©quentes pas.Â
Le bourgeois câest lâinverse de nous. Donc âbourgeoisâ ça crĂ©e de la solidaritĂ© de classe, car si tu dis âeuxâ tu dis ânousâ aussi.
Je suis plus proche du sens commun. MĂȘme la culture de gauche, je ne lâai pas reçue en hĂ©ritage et je suis allĂ© la chercher. Câest ce parcours dâexploration qui fait, je pense, que jâarrive Ă vulgariser et Ă comprendre ce qui nâest pas tout de suite clair.
Quel est ton regard sur le Youtube politique ? Pendant un moment, il Ă©tait plutĂŽt dominĂ© par lâextrĂȘme droite. Est-ce que, pour toi, câest toujours le cas ?Â
Ils sont encore assez forts dans leur genre. Mais ils se font pas mal dĂ©-plateformer, ce qui nous aide : ils se font dĂ©gager de Youtube, leurs comptes Twitter sautent⊠Nous on passe pour âraisonnablesâ, mais en mĂȘme temps on nâappelle pas Ă la guerre civile aussi, ça aide, pour pas se faire dĂ©gager. On nâinsulte pas tout le monde (normalement). Ăa a un peu calmĂ© le truc : il nây a plus DieudonnĂ© partout, le Raptor sâest un peu calmĂ©âŠÂ
Ce nâest pas pour autant que la gauche est en force. Il y a beaucoup de crĂ©atrices et crĂ©ateurs de contenus qui sont de gauche mais qui vont Ă©viter de vraiment partir sur le terrain politique et de sâengager beaucoup plus car il nây a que des coups Ă prendre.Â
En face, on a lâextrĂȘme droite qui nâa aucune limite dans les attaques, qui peut aller trĂšs trĂšs loin. Encaisser des campagnes de cyber-harcĂšlement ce nâest pas Ă©vident. Et Ă gauche, il faut quâon soit toujours nickel, pas un mot de travers parce quâon est trĂšs forts pour faire des polĂ©miques infinies entre nous. Donc tu te fais aussi attaquer par des gens plus Ă gauche que toi.
Si tu dĂ©marres en politique et que tu nâas pas tout le bagage, tu as lâimpression que tu vas dire des trucs idiots. Faut ĂȘtre un bourgeois pour sâimaginer que notre point de vue est forcĂ©ment intĂ©ressant et ne pas avoir de complexes.
Je nâai pas vu de grand renouveau, Ă ceci prĂšs quâil y a une nouvelle gĂ©nĂ©ration de streamers sur Twitch qui sâengage un petit peu. On lâa vu avec ce quâil sâest passĂ© avec le ZEvent par exemple. RebeuDeter, un des plus gros streamer, a dit quâil nâirait pas cette annĂ©e, car lui, le caritatif Ă la con pour faire de lâhumanitaire ça ne lâintĂ©resse pas alors quâil y a des causes trĂšs importantes : les gens qui ont faim en France, la Palestine⊠Pendant la campagne, il a aussi dit quâil voterait MĂ©lenchon.Â
Mais tout le monde ne va pas faire des vidĂ©os politiques, dâautant plus quâil y a un coĂ»t dâentrĂ©e. Si tu dĂ©marres en politique et que tu nâas pas tout le bagage, tu as lâimpression que tu vas dire des trucs idiots. Faut ĂȘtre un bourgeois pour sâimaginer que notre point de vue est forcĂ©ment intĂ©ressant et ne pas avoir de complexes. En plus, Ă gauche on est dans le camp oĂč il y a plein de casse-couilles qui vont dire âeuh non ce nâest pas exactement çaâ. Mais sur certaines causes, je pense que les influenceurs vont prendre des positions quâils nâauraient pas prises il y a cinq ans.Â
Dans une interview tu dis que tu nâes plus dâextrĂȘme gauche. Pourquoi ?
Je ne suis plus rĂ©volutionnaire mais câest une histoire de contexte. Je ne supporte pas quand on qualifie Jean-Luc MĂ©lenchon dâextrĂȘme gauche, je trouve que câest un contresens total. Ăa nâenlĂšve rien au fait que je suis marxiste. A la limite la rĂ©volution je suis pour mais ce nâest pas lĂ -dedans, Ă cette Ă©poque, quâil me paraĂźt pertinent de mettre son Ă©nergie.Â
Mais les oppositions classiques desquelles on parle entre gens de gauche : rĂ©forme vs rĂ©volution, mouvement social vs gauche de gouvernement etc. ce sont des catĂ©gories qui ne sont pas forcĂ©ment toujours opĂ©rantes. Par exemple âla rĂ©volution citoyenneâ câest quoi ? La rĂ©volution ? du rĂ©formisme ? Je ne sais pas.Â
Dâailleurs ĂȘtre marxiste, Ă la base, câest conserver cette souplesse. Ce nâest pas un dogmatisme le marxisme, câest une grille de lecture. Câest une agilitĂ© : voir les contradictions, les Ă©quilibres, la dialectique. Essayer de voir, selon les contextes, ce qui est pertinent.Â
Dans une interview en 2018, tu disais que tu ne votais plus depuis le référendum de 2005.
Je mây suis remis ! Les chiffres le disent : les gens se mettent vraiment Ă voter sĂ©rieusement autour de 30-35 ans, moi pareil.Â
Tu tâes aussi investi pour ces lĂ©gislatives, aux cĂŽtĂ©s de Nupes.
La candidate NUPES de ma circonscription mâa contactĂ© pour que je dise un mot Ă son meeting, jây suis allĂ©.
Jâai aussi fait un autre meeting de soutien, dans la circonscription dâĂ cĂŽtĂ©, pour le candidat dissident NUPES, RaphaĂ«l Arnault de la Jeune Garde (antifas). On a fait un meeting conjoint avec Philippe Poutou. Le NUPES officiel du coin câĂ©tait Hubert Julien-LaferriĂšre, un mec qui Ă©tait chez Macron avant, qui vient du PS de GĂ©rard Collomb puis passĂ© Ă LREM, et qui lĂ voulait revenir au bercail. Â
Nous on est un peu mal Ă lâaise avec la position mĂ©lenchoniste rigoriste qui est de dire âvotez pour nous on va changer la vieâ, faisant fi des rapports de force sociaux et du caractĂšre social-dĂ©mocrate du programme. Est-ce quâil nây a pas une forme dâexagĂ©ration dans cette rhĂ©torique-lĂ ?Â
Non, jâai plutĂŽt lâimpression que MĂ©lenchon fait partie de ceux qui disent âNous allons avoir besoin de vous, des forces socialesâ, que cela va de pair avec le fait dâassocier autant que faire se peut les associations, les syndicats⊠Il y a des signes dâouverture avec le Parlement Populaire ou la prĂ©sence dâAurĂ©lie TrouvĂ©.Â
MĂ©lenchon le dit, pour lui, ce qui a manquĂ© en 1981, câest que la population nâa pas soutenu, nâa pas demandĂ©, nâa pas occupĂ© les places pour refuser le tournant de la rigueur. Elle ne sâest pas impliquĂ©e. MĂ©lenchon, lui, a thĂ©orisĂ© ça.Â
Pourtant les rapports de force de lâĂ©poque Ă©taient plus favorables que maintenantâŠ
Je pense quâil y a une grande diffĂ©rence entre cette Ă©poque et maintenant. Les mĂ©tamorphoses qui Ă©taient Ă lâĆuvre dans ces annĂ©es-lĂ Ă©taient acceptĂ©es. Elles Ă©taient aussi accompagnĂ©es dâun enthousiasme pour dâautres choses, ça bougeait culturellement (les radios libres, Canal+ etc.). Le bloc de lâEst ne faisait plus rĂȘver et il y avait une acceptation.Â
Mais aujourdâhui il y a lâimpasse Ă©cologique et les consĂ©quences de ce qui a dĂ©marrĂ© dans ces annĂ©es-lĂ : prĂ©carisation de lâemploi, souffrance au travailâŠÂ Dans les annĂ©es 80 on allait vers lâEurope, il y avait un optimisme. Aujourdâhui pas du tout, on ne va nulle part si ce nâest dans le mur. Cela fait quâon est beaucoup plus Ă mĂȘme de remettre en cause notre modĂšle de sociĂ©tĂ©, notamment parce quâon est allĂ©s au bout des promesses des annĂ©es 80. Les derniers moments dâoptimisme ce sont les annĂ©es Jospin oĂč on allait entrer dans lâeuro. La gauche ne faisait plus rĂȘver mais mettait en place les 35 heures. Avec la croissance, on amĂ©liorait notre modĂšle social, on mettait en place la CMU.Â
On a maintenant une gauche prĂȘte Ă la bagarre et qui veut un changement, qui ne croit plus au capitalisme et Ă la poursuite des rĂ©formes libĂ©rales.
Puis on a eu pas mal de coups dâarrĂȘts : le 11 septembre 2001, le rĂ©fĂ©rendum de 2005, la crise de 2008⊠Puis les annĂ©es angoissĂ©es de 2010.
Avant il y avait eu lâaltermondialisme qui dĂ©nonçait le FMI, les institutions supranationales qui mettent les Ătats en coupe rĂ©glĂ©e, la libĂ©ralisation, les privatisations et la financiarisation. CâĂ©tait une bonne intuition mais les gens nâĂ©taient pas prĂȘts Ă entendre ça Ă lâĂ©poque. Ils ont commencĂ© Ă Ă©couter dans les annĂ©es 2010. Ăa a donnĂ© MĂ©lenchon, qui vient des annĂ©es Mitterrand et qui a ingĂ©rĂ© lâaltermondialisme et ses enseignements, et qui en 2010 essaye dâen faire une proposition politique. En 2022, cette proposition est dominante Ă gauche. On a une gauche prĂȘte Ă la bagarre et qui veut un changement, qui ne croit plus au capitalisme et Ă la poursuite des rĂ©formes libĂ©rales.Â
Dans une vidĂ©o dâOuvrez les guillemets, tu tâappuyais sur le sociologue RĂ©mi Lefebvre pour Ă©voquer la composition sociologique des partis politiques. De ce point de vue, la NUPES est une alliance avec des partis encore plus bourgeois que FI. Est-ce que ce nâest pas lĂ aussi une limite ?Â
Jâattends de voir ce que vont donner les nouveaux dĂ©putĂ©s. Il y en a des trĂšs jeunes qui entrent. Je focus sur la jeunesse car elle peut renverser un scrutin si elle sâinvestit. On va voir ce que va donner quelquâun comme Louis Boyard, les jeunes de la GĂ©nĂ©ration Climat, les jeunes angoissĂ©s climato-anxieux⊠Il y a un phĂ©nomĂšne gĂ©nĂ©rationnel avec une cohorte qui ne se sent pas reprĂ©sentĂ©e, au-delĂ des classes sociales.Â
Mais on touche Ă un des problĂšmes de la FI. Tant quâelle nâaura pas ce que le PCF avait il y a longtemps, un centre de formation, ceux qui progresseront dans lâappareil ce seront ceux qui ont toutes les cartes pour progresser, ceux qui ont fait Sciences Po etc. Ils auraient dĂ» sâattaquer Ă ce problĂšme plus tĂŽt. Il va falloir quâil y ait une Ă©cole de formation. Je serais ravi dâaller enseigner lĂ -dedans.Â
Il y a dâailleurs eu un appel Ă lancer une Ă©cole de la NUPES.
Ils ont complĂštement raison car câest une des rĂ©ponses Ă ce que vous pointez du doigt pour la prochaine fois.
PrĂ©cĂ©demment il y avait eu lâidĂ©e de faire une sorte de QG Ă Marseille. Ils avaient prĂ©emptĂ© un grand bĂątiment qui devait aussi ĂȘtre un centre de formation. Ăa nâa jamais Ă©tĂ© fait pour plein de raisons, notamment le refroidissement des relations entre MĂ©lenchon et les Ă©lus marseillais. Mais ça avait un sens de dire quâil y a la France de Paris et nous on est la France de Marseille, la crĂ©olisation, la jeunesse, la MĂ©diterranĂ©e. Il va falloir faire quelque chose comme ça.Â
Ce serait mieux de le faire avec toute la NUPES. Il nây a plus tant de divergences idĂ©ologiques que ça. Quand tu regardes les jeunes dâEurope Ăcologie Les Verts et les jeunes Insoumis : il y en a qui sont fans de Jean-Luc et dâautres moins, il y en a qui aiment un peu lâEurope mais ils ne sont pas matrixĂ©s comme la gĂ©nĂ©ration dâavant. Il y a pas mal de convergences dans cette jeunesse qui gagnerait Ă se parler. Â
Comment tu vois les prochaines annĂ©es pour notre camp ?Â
Jâai lâimpression que la sociĂ©tĂ© est plus politisĂ©e et moins anesthĂ©siĂ©e. La politisation avance chez la jeune gĂ©nĂ©ration. Je ne parle mĂȘme pas des meufs avec le fĂ©minisme, des racisĂ©.e.s avec lâantiracisme⊠Le climat Ă©videmment, cause qui peut paraĂźtre consensuelle, extrĂȘmement partagĂ©e chez les jeunes gĂ©nĂ©rations mais qui fait que beaucoup de jeunes finissent par se rĂ©soudre Ă devenir anticapitalistes.Â
On va certainement retrouver cette forme trĂšs traditionnelle de lutte : les occupations de fac. Jâai hĂąte de voir ce que va donner cette nouvelle gĂ©nĂ©ration qui a passĂ© le âbac COVIDâ. La jeunesse est vĂ©nĂšre et je crois beaucoup aux jeunes.Â
Aussi, pendant les annĂ©es Nuit Debout, il y avait une grosse rĂ©ticence au vote et Ă lâorganisation. Il fallait que tout soit horizontal. Beaucoup de gens ont avancĂ© sur ces choses-lĂ et se disent quâil faudrait que la gauche gouverne. Il y a moins de complexes Ă dire âVotez Nupesâ, on sort des annĂ©es Nuit Debout Ă cet Ă©gard.Â
Sur le climat, il semblerait effectivement quâon sorte de âlâĂ©cologie des petits gestesâ pour aller vers quelque chose de plus radical.Â
Sur ce sujet jâentendais Lordon dire : âEn fait maintenant câest nous TINA : il nây a pas dâalternative Ă la sortie du capitalisme et les gens commencent Ă sâen rendre compteâ. Je trouve que ça se voit dans les prises de position, y compris des influenceurs.  Â
Lors du second tour de la prĂ©sidentielle, tu as appelĂ©, sur Twitter, les Ă©lecteurs insoumis Ă faire barrage Ă Le Pen afin de âsauver la RĂ©publiqueâ. Câest un mot vis-Ă -vis duquel nous sommes de plus en plus critiques Ă Frustration, un de nos derniers articles en parle. Quel est ton rapport Ă ce terme ?Â
Lâappel Ă âsauver la RĂ©publiqueâ Ă©tait ironique. Ceci dit, toute lâhistoire des rĂ©publiques françaises est faite dâune tension entre la RĂ©publique sociale des barricades et la RĂ©publique des Versaillais qui fait tirer sur les communards. Câest une tension entre ces deux RĂ©publiques. LĂ on a un grand retour de la RĂ©publique versaillaise qui utilise tous les signifiants de la RĂ©publique pour ne remplir aucune des promesses de la RĂ©publique sociale. Alors la question câest est-ce quâon abandonne la RĂ©publique ? Mais moi je ne connais rien dâautre en fait.Â
La RĂ©publique Ă la française est-ce que câest ClĂ©menceau ou Manuel Valls ? Ou est-ce que câest JaurĂšs et les Jours Heureux ? Câest tout ça la RĂ©publique. Donc il faut quâon pousse pour dire âvotre rĂ©publique bourgeoise qui ne tient aucune des promesses de sa devise âLibertĂ© EgalitĂ© FraternitĂ©â doit revenir Ă ses fondamentauxâ.Â
Je pense que la RĂ©publique en tant que rĂ©gime est actuellement en danger. LâextrĂȘme droite ça lâemmerde la RĂ©publique, ce nâest pas son domaine.Â
Est-ce que, vraiment, ce nâest pas son domaine ? Dans un autre de nos articles, nous finissions par expliquer que si la RĂ©publique ce sont les colonies, la mort de Steve et tout ce que les rĂ©actionnaires injectent dans ce mot rĂ©cemment, alors la conversion rĂ©publicaine du RN nâest peut-ĂȘtre pas une arnaque, lâextrĂȘme droite peut ĂȘtre rĂ©publicaine.Â
Câest ce que jâavais dit dans une vidĂ©o de Mes Chers Contemporains en 2015 : ce nâest peut-ĂȘtre pas Marine Le Pen qui sâadapte Ă la RĂ©publique, câest peut-ĂȘtre cette RĂ©publique qui Ă©tait faite pour lâarrivĂ©e de Marine Le Pen.Â
La RĂ©publique, câest notre hĂ©ritage Ă nous, câest de gauche. Mais ils ont tout retournĂ©, de Sarkozy qui dit quâil est le camp du travail jusquâĂ Le Pen qui dit que ce sont nous qui sommes les bourgeois.
Mais si tu leur laisses leur rĂ©gime, ils vont en faire autre chose quâune RĂ©publique et peut-ĂȘtre se dĂ©barrasser du mot Ă un moment. Ils sont trĂšs forts pour avancer Ă visage masquĂ©. La RĂ©publique ce nâest pas du tout leur tradition. Vichy câest la fin de la RĂ©publique. DĂšs quâils peuvent en finir ils le font.Â
La RĂ©publique, câest notre hĂ©ritage Ă nous, câest de gauche. Mais ils ont tout retournĂ©, de Sarkozy qui dit quâil est le camp du travail jusquâĂ Le Pen qui dit que ce sont nous qui sommes les bourgeois. Pour autant cela veut-il dire quâil faut quâon abandonne le mot âtravailâ, le mot âbourgeoisâ et maintenant la RĂ©publique ? Je ne le pense pas. Il y a dans la RĂ©publique une promesse dâĂ©galitĂ© et de dĂ©mocratie, quâil faut revivifier et auquel il faut donner un contenu.Â
Le sujet du barrage est revenu dans lâactualitĂ© en raison de lâalliance de fait qui avance entre les dĂ©putĂ©s macronistes et le RN et la proposition de gouvernement dâunion faite par Macron Ă Le Pen, qui a fait se questionner certaines personnes qui avaient fait barrage. On voit des diffĂ©rences de degrĂ©s, mais tu vois encore des diffĂ©rences de nature entre Le Pen et Macron ?Â
Jâai argumentĂ© lĂ -dessus dans lâentre-deux-tours. Avec Macron, Mediapart est encore lĂ , on vient de gagner un procĂšs qui condamne lâĂtat pour sa tentative illĂ©gale de perquisition. On a donc encore certaines libertĂ©s individuelles, certains contre-pouvoirs qui restent lĂ . Pas pour tout le monde, on est dâaccord : il ne vaut mieux pas ĂȘtre migrant. Mais il y a encore une forme de lĂ©galitĂ© bourgeoise qui parfois nous arrange et quâon perdrait complĂštement avec Marine Le Pen. Il nây aurait plus de garde-fous.Â
Avec Marine Le Pen pendant 5 ans au pouvoir, il nây aurait plus Mediapart. Il suffit de voir ce quâa fait Orban avec les mĂ©dias en Hongrie. Câest une autre culture politique qui ne respecte rien des formes communes.Â
Macron nâest pas le champion de la dĂ©fense de la libertĂ©, pour autant câest une culture politique qui nâest pas celle de lâextrĂȘme droite.Â
Tu as dit que pour que la gauche parvienne au pouvoir il fallait cette alliance des travailleurs et dâune partie de la bourgeoisie. Mais de la mĂȘme façon, lâextrĂȘme droite, y compris dans ses versions fascistes et anti-rĂ©publicaines, arrive au pouvoir avec une partie de la droite classique. Est-ce que câest pas ce qui se passe en ce moment ?
Ce nâest pas surprenant. La bourgeoisie prĂ©fĂ©rera toujours faire des alliances avec lâextrĂȘme droite pour combattre efficacement la gauche et les catĂ©gories populaires. Mais nous, Ă partir de ça, on peut essayer de dĂ©monter lâimage soi-disant populaire du RN, pour montrer quâils sont main dans la main.Â
Pour autant, cela ne veut pas dire quâils ont la mĂȘme culture politique. Le RN a une conception de la France qui est nationaliste et raciale. Câest ça leur prioritĂ©. Ce nâest pas celle des gens de LREM, ça peut leur servir, mais leur vraie obsession câest la marchandise et lâexploitation, câest ça qui les anime et leur fait prendre des dĂ©cisions. Et câest pour cette raison quâils sont prĂȘts Ă sâallier avec des fascistes : pour prĂ©server les intĂ©rĂȘts de la bourgeoisie, car câest ça qui compte pour eux. Ce nâest pas le racisme qui leur fait prendre des dĂ©cisions â ce qui ne veut pas dire quâils ne sont pas racistes â mais le fait dâĂȘtre efficace et que lâĂ©conomie tourne. Câest pour ça que ce ne sont pas les mĂȘmes et que les autres sont furieusement plus dangereux.Â
La bourgeoisie prĂ©fĂ©rera toujours faire des alliances avec lâextrĂȘme droite pour combattre efficacement la gauche et les catĂ©gories populaires.
Ăa ne veut pas dire que le RN nâest pas capitaliste et quâil nây a pas des politiques racistes et autoritaires Ă LREM. Mais ils ne vont pas arbitrer pareil.Â
Dans le mĂȘme thĂšme, est-ce que tu revendiques le mot de âcommunismeâ ?
Oui, bien sĂ»r. Je lâutilise de temps en temps. Je ne lâabandonne pas car câest stimulant. Mais si on est malins, on peut nous aussi, les communistes, avancer Ă visage masquĂ©, comme sait le faire lâextrĂȘme droite, et dĂ©fendre la sĂ©curitĂ© sociale, les services publics, la fonction publique, demander la crĂ©ation de nouvelles institutions qui soient communistes. On peut reprendre âsocialismeâ aussi, parce quâen fait câest la mĂȘme chose. Moi je me dĂ©finis comme communiste.Â
Sinon, comment ça va ton taff ?
Câest lâexposition qui est chiante et stressante, jâaimerais ĂȘtre moins exposĂ©. Je nâai pas fait ce boulot pour ĂȘtre connu mais parce que jâaime ça. Quand jâai arrĂȘtĂ© 3615 Usul, jâai fait Mes Chers Contemporains, et je lâai fait en full voix off. On ne voyait pas mon visage. Faire un truc en voix off implique dâavoir un montage nickel, câest plus de travail. Mais ça marche mieux quand on nous voit.Â
Jâai une autonomie et une maĂźtrise dans mon travail, jâai plusieurs activitĂ©s : Blast, Mediapart⊠Câest un privilĂšge. Câest ce que je voulais quand je cherchais Ă sortir des emplois oĂč on sâennuie.Â
Entretien par Rob Grams et Nicolas Framont
Illustration par Antoine Glorieux
Rédaction