Logo de Frustration

« Tant qu’on sera dans un systĂšme capitaliste, il y aura du patriarcat » – Entretien avec Haude Rivoal


Haude Rivoal est l’autrice d’une enquĂȘte sociologique publiĂ©e en 2021 aux Ă©ditions La Dispute, La fabrique des masculinitĂ©s au travail. Par un travail de terrain de plusieurs annĂ©es au sein d’une entreprise de distribution de produits frais de 15 000 salariĂ©s, la sociologue cherche Ă  comprendre comment se forgent les identitĂ©s masculines au travail, dans un milieu professionnel qui se prĂ©carise (vite) et se fĂ©minise (lentement). Les travailleurs, majoritairement ouvriers, sont soumis comme dans tous les secteurs Ă  l’intensification, Ă  la rationalisation et Ă  la flexibilisation du travail. Leur rĂ©ponse aux injonctions du capitalisme et Ă  la prĂ©carisation de leur statut, c’est entre autres un renforcement des pratiques viriles : solidaritĂ© accrue entre hommes, exclusion subtile (ou non) des femmes, dĂ©ni de la souffrance
 Pour s’adapter pleinement aux exigences du capitalisme et du patriarcat, il leur faut non seulement ĂȘtre de bons travailleurs, productifs, engagĂ©s et disciplinĂ©s, mais aussi des “hommes virils mais pas machos”. Pour Ă©viter la mise Ă  l’écart, adopter de nouveaux codes de masculinitĂ© est donc nĂ©cessaire – mais laborieux. Dans cette Ă©tude passionnante, Haude Rivoal met en lumiĂšre les mĂ©canismes de la fabrique des masculinitĂ©s au travail, au croisement des facteurs de genre, de classe et de race.

Entretien par Eugénie P.

Ton hypothĂšse de dĂ©part est originale, elle va Ă  rebours des postulats fĂ©ministes habituels : au lieu d’étudier ce qui freine les femmes au travail, tu prĂ©fĂšres analyser comment les hommes gardent leur hĂ©gĂ©monie au travail « malgrĂ© la dĂ©stabilisation des identitĂ©s masculines au et par le travail ». Pourquoi as-tu choisi ce point de dĂ©part ?

J’étais en contrat Cifre [contrat de thĂšse oĂč le ou la doctorant.e est embauchĂ©.e par une entreprise qui bĂ©nĂ©ficie Ă©galement de ses recherches, ndlr] dans l’entreprise oĂč j’ai fait cette enquĂȘte. J’avais commencĂ© Ă  Ă©tudier les femmes, je voulais voir comment elles s’intĂ©graient, trouvaient des stratĂ©gies pour s’adapter dans un univers masculin Ă  80%. Ce que je dĂ©couvrais sur le terrain Ă©tait assez similaire Ă  toutes les enquĂȘtes que j’avais pu lire : c’était les mĂȘmes stratĂ©gies d’adaptation ou d’autocensure. J’ai Ă©tĂ© embauchĂ©e pour travailler sur l’égalitĂ© professionnelle, mais je n’arrivais pas Ă  faire mon mĂ©tier correctement, parce que je rencontrais beaucoup de rĂ©sistances de la part de l’entreprise et de la part des hommes. Et comme je ne comprenais pas pourquoi on m’avait embauchĂ©e, je me suis dit que ça serait intĂ©ressant de poser la question des rĂ©sistances des hommes, sachant que ce n’est pas beaucoup Ă©tudiĂ© par la littĂ©rature sociologique. J’ai changĂ© un peu de sujet aprĂšs le dĂ©but de ma thĂšse, et c’est au moment oĂč est sortie la traduction française des travaux de Raewyn Connell [MasculinitĂ©s. Enjeux sociaux de l’hĂ©gĂ©monie, Paris, Éditions Amsterdam, 2014, ndlr] : cet ouvrage m’a ouvert un espace intellectuel complĂštement fou ! Ça m’a beaucoup intĂ©ressĂ©e et je me suis engouffrĂ©e dans la question des masculinitĂ©s.

C’est donc la difficultĂ© Ă  faire ton travail qui a renversĂ© ton point de vue, en fait ? 

Oui, la difficultĂ© Ă  faire le travail pour lequel j’ai Ă©tĂ© embauchĂ©e, qui consistait Ă  mettre en place des politiques d’égalitĂ© professionnelle : je me rendais compte que non seulement je n’avais pas les moyens de les mettre en place, mais qu’en plus, tout le monde s’en foutait. Et je me suis rendue compte aussi que l’homme qui m’avait embauchĂ©e pour ce projet Ă©tait lui-mĂȘme extrĂȘmement sexiste, et ne voyait pas l’existence des inĂ©galitĂ©s hommes-femmes, donc je n’arrivais pas Ă  comprendre pourquoi il m’avait embauchĂ©e. J’ai compris plus tard que les raisons de mon embauche Ă©tait une dĂ©fense de ses propres intĂ©rĂȘts professionnels, j’y reviendrai. Ce n’est pas qu’il Ă©tait aveugle face aux inĂ©galitĂ©s – il travaillait dans le transport routier depuis 40 ans, Ă©videmment que les choses avaient changĂ© -, mais j’avais beau lui expliquer que les discriminations Ă©taient plus pernicieuses, il Ă©tait persuadĂ© qu’il ne restait plus grand-chose Ă  faire sur l’égalitĂ© hommes-femmes. 

zORoejJ-6yHfrs2M6uLxzSQxKzYEPcOjR5btY_D7MMLf5AxIOfpuBZhgGOMP9JhExecbYNnrtKdg0P7sS6GM0DfRllBM7cWjgUpaMwoRSCQq0tOfw94aJThS03xLGdCxHDX0iReyaQfH3FWIXVw5R5I

Comment se manifeste cette “dĂ©stabilisation des identitĂ©s masculines au et par le travail”, cette supposĂ©e « crise de la virilitĂ© », que tu Ă©voques au dĂ©but de ton livre ?

Je me suis rendue compte en interviewant les anciens et les nouveaux que rien qu’en l’espace d’une gĂ©nĂ©ration, il y avait beaucoup moins d’attachement Ă  l’entreprise. Les jeunes gĂ©nĂ©rations avaient trĂšs vite compris que pour monter dans la hiĂ©rarchie, pour ĂȘtre mieux payĂ© ou pour avoir plus de responsabilitĂ©s, il ne suffisait pas juste d’ĂȘtre loyal Ă  l’entreprise : il fallait la quitter et changer de boulot, tout simplement. Ce n’est pas du tout l’état d’esprit des anciens, dont beaucoup Ă©taient des autodidactes qui avaient eu des carriĂšres ascensionnelles. Il y avait Ă©normĂ©ment de turnover, et ça crĂ©ait un sentiment d’instabilitĂ© permanent. Il n’y avait plus d’esprit de solidaritĂ© ; ils n’arrĂȘtaient pas de dire “on est une grande famille” mais au final, l’esprit de famille ne parlait pas vraiment aux jeunes. Par ailleurs, dans les annĂ©es 2010, une nouvelle activitĂ© a Ă©tĂ© introduite : la logistique. Il y a eu beaucoup d’enquĂȘtes sur le sujet ! Beaucoup de mĂ©dias ont parlĂ© de l’activitĂ© logistique avec les prĂ©parateurs de commandes par exemple, une population majoritairement intĂ©rimaire, trĂšs prĂ©caire, qui ne reste pas longtemps
 et du coup, beaucoup d’ouvriers qui avaient un espoir d’ascension sociale se sont retrouvĂ©s contrariĂ©s. Ce n’est pas exactement du dĂ©classement, mais beaucoup se sont sentis coincĂ©s dans une prĂ©caritĂ©, et d’autant plus face Ă  moi qui suis sociologue, ça faisait un peu violence parfois. Donc c’est Ă  la fois le fait qu’il y ait beaucoup de turnover, et le fait qu’il n’y ait plus le mĂȘme sentiment de famille et de protection que pouvait apporter l’entreprise, qui font qu’il y a une instabilitĂ© permanente pour ces hommes-lĂ . Et comme on sait que l’identitĂ© des hommes se construit en grande partie par le travail, cette identitĂ© masculine Ă©tait mise Ă  mal : si elle ne se construit pas par le travail, par quoi elle se construit ?

Quand l’identitĂ© des hommes est dĂ©stabilisĂ©e (soit par la prĂ©carisation du travail, soit par l’entrĂ©e des femmes), ça crĂ©e des rĂ©sistances trĂšs fortes.

Ça interroge beaucoup le lien que tu Ă©voques entre le capitalisme et le patriarcat : la prĂ©carisation et la flexibilisation du travail entraĂźnent donc un renforcement des rĂ©sistances des hommes ?

Oui, carrĂ©ment. Il y a beaucoup d’hommes, surtout dans les mĂ©tiers ouvriers, qui tirent une certaine fiertĂ© du fait de faire un “mĂ©tier d’hommes ». Et donc, face Ă  la prĂ©carisation du travail, c’est un peu tout ce qu’il leur reste. Si on introduit des femmes dans ces mĂ©tiers-lĂ , qui peuvent faire le boulot dont ils Ă©taient si fiers parce que prĂ©cisĂ©ment c’est un “mĂ©tier d’hommes”, forcĂ©ment ça crĂ©e des rĂ©sistances trĂšs fortes. Quand l’identitĂ© des hommes est dĂ©stabilisĂ©e (soit par la prĂ©carisation du travail, soit par l’entrĂ©e des femmes), ça crĂ©e des rĂ©sistances trĂšs fortes.

Tu explores justement les diffĂ©rentes formes de rĂ©sistance, qui mĂšnent Ă  des identitĂ©s masculines diversifiĂ©es. L’injonction principale est difficile : il faut ĂȘtre un homme « masculin mais pas macho ». Ceux qui sont trop machos, un peu trop Ă  l’ancienne, sont disqualifiĂ©s, et ceux qui sont pas assez masculins, pareil. C’est un Ă©quilibre trĂšs fin Ă  tenir ! Quelles sont les incidences concrĂštes de ces disqualifications dans le travail, comment se retrouvent ces personnes-lĂ  dans le collectif ? 

Effectivement, il y a plein de maniĂšres d’ĂȘtre homme et il ne suffit pas d’ĂȘtre un homme pour ĂȘtre dominant, encore faut-il l’ĂȘtre “correctement”. Et ce “correctement” est presque impossible Ă  atteindre, c’est vraiment un idĂ©al assez difficile. Par exemple, on peut avoir des propos sexistes, mais quand c’est trop vulgaire, que ça va trop loin, lĂ  ça va ĂȘtre disqualifiĂ©, ça va ĂȘtre qualifiĂ© de “beauf”, et pire, ça va qualifier la personne de pas trĂšs sĂ©rieuse, de quelqu’un Ă  qui on ne pourra pas trop faire confiance. L’incidence de cette disqualification, c’est que non seulement la personne sera un peu mise Ă  l’écart, mais en plus, ce sera potentiellement quelqu’un Ă  qui on ne donnera pas de responsabilitĂ©s. Parce qu’un responsable doit ĂȘtre un meneur d’hommes, il faut qu’il soit une figure exemplaire, il doit pouvoir aller sur le terrain mais aussi avoir des qualitĂ©s d’encadrement et des qualitĂ©s intellectuelles. Donc un homme trop vulgaire, il va avoir une carriĂšre qui ne va pas dĂ©coller, ou des promotions qui ne vont pas se faire. 

Quant Ă  ceux qui ne sont “pas assez masculins », je n’en ai pas beaucoup rencontrĂ©s, ce qui est dĂ©jĂ  une rĂ©ponse en soi ! 

je2E0a0tDsFT2aTEZH9ExAsUJupRsrjxGAwu_tlS-BksF1q08Sh7KwI_BcltON40-l9Mvl_J-ROLU7RWX5v3IUP56Q9D6eyLs41mOcFbll9onMhOlmxzIuF40VZIAJNCUJXh1blAD8hy8sX0at-RUMk

Peut-on dire qu’il y a une “mise Ă  l’écart” des travailleurs les moins qualifiĂ©s, qui n’ont pas intĂ©grĂ© les nouveaux codes de la masculinitĂ©, au profit des cadres ?

Non, c’est un phĂ©nomĂšne que j’ai retrouvĂ© aussi chez les cadres. Mais chez les cadres, le conflit est plutĂŽt gĂ©nĂ©rationnel : il y avait les vieux autodidactes et les jeunes loups, et c’est la course Ă  qui s’adapte le mieux aux transformations du monde du travail, qui vont extrĂȘmement vite, en particulier dans la grande distribution. C’est une des raisons pour laquelle le directeur des RH m’a embauchĂ©e : il avait peur de ne pas ĂȘtre dans le coup ! L’égalitĂ© professionnelle Ă©tait un sujet, non seulement parce qu’il y avait des obligations lĂ©gales mais aussi parce que dans la sociĂ©tĂ©, ça commençait Ă  bouger un peu Ă  ce moment-lĂ . Donc il s’est dit que c’est un sujet porteur et que potentiellement pour sa carriĂšre Ă  lui, ça pouvait ĂȘtre trĂšs bon. Ça explique qu’il y ait des cadres qui adhĂšrent Ă  des projets d’entreprise avec lesquels ils ne sont pas forcĂ©ment d’accord, mais juste parce qu’il y a un intĂ©rĂȘt final un peu Ă©goĂŻste en termes d’évolution de carriĂšre.

Il y a plein de maniĂšres d’ĂȘtre homme et il ne suffit pas d’ĂȘtre un homme pour ĂȘtre dominant, encore faut-il l’ĂȘtre “correctement”

On dit toujours que les jeunes gĂ©nĂ©rations sont plus ouvertes Ă  l’égalitĂ© que les aĂźnĂ©s, je pense que ce n’est pas tout Ă  fait vrai ; les aĂźnĂ©s ont Ă  cƓur de s’adapter, ils ont tellement peur d’ĂȘtre dĂ©passĂ©s que parfois ils peuvent en faire plus que les jeunes. Et par ailleurs, les jeunes sont ouverts, par exemple sur l’équilibre vie pro et vie perso, mais il y a quand mĂȘme des injonctions (qui, pour le coup, sont propres au travail) de prĂ©sentĂ©isme, de prĂ©sentation de soi, d’un ethos viril Ă  performer
 qui font qu’ils sont dans des positions oĂč ils n’ont pas d’autres choix que d’adopter certains comportements virilistes. Donc certes, ils sont plus pour l’égalitĂ© hommes-femmes, mais ils ne peuvent pas complĂštement l’incarner.

L’une de tes hypothĂšses fortes, c’est que le patriarcat ingurgite et adapte Ă  son avantage toutes les revendications sur la fin des discriminations pour se consolider. Est-ce qu’on peut progresser sur l’égalitĂ© professionnelle, et plus globalement les questions de genre, sans que le patriarcat s’en empare Ă  son avantage ?

TrĂšs clairement, tant qu’on sera dans un systĂšme capitaliste, on aura toujours du patriarcat, Ă  mon sens. C’était une hypothĂšse, maintenant c’est une certitude ! J’ai fait une analogie avec l’ouvrage de Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, pour dire que la domination masculine est pareille que le capitalisme, elle trouve toujours des moyens de se renouveler. En particulier, elle est tellement bien imbriquĂ©e dans le systĂšme capitaliste qui fonctionne avec les mĂȘmes valeurs virilistes (on associe encore majoritairement la virilitĂ© aux hommes), que les hommes partent avec des avantages compĂ©titifs par rapport aux femmes. Donc quand les femmes arrivent dans des positions de pouvoir, est-ce que c’est une bonne nouvelle qu’elles deviennent “des hommes comme les autres”, c’est-Ă -dire avec des pratiques de pouvoir et de domination ? Je ne suis pas sĂ»re. C’est “l’égalitĂ© Ă©litiste” : des femmes arrivent Ă  des positions de dirigeantes, mais ça ne change rien en dessous, ça ne change pas le systĂšme sur lequel ça fonctionne, Ă  savoir : un systĂšme de domination, de hiĂ©rarchies et de jeux de pouvoir.

Donc selon toi, l’imbrication entre patriarcat et capitalisme est indissociable ?

Absolument, pour une simple et bonne raison : le capitalisme fonctionne sur une partie du travail gratuit qui est assuré par les femmes à la maison. Sans ce travail gratuit, le systÚme capitaliste ne tiendrait pas. [à ce sujet, voir par exemple les travaux de Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, ndlr]

La domination masculine est pareille que le capitalisme, elle trouve toujours des moyens de se renouveler.

Ça pose la question des politiques d’égalitĂ© professionnelle en entreprise : sans remise en question du systĂšme capitaliste, elles sont destinĂ©es Ă  ĂȘtre seulement du vernis marketing ? On ne peut pas faire de vrais progrĂšs ?

Je pense que non. D’ailleurs, beaucoup de gens m’ont dit que mon livre Ă©tait dĂ©primant pour ça. Je pense que les politiques d’égalitĂ© professionnelle ne marchent pas car elles ne font pas sens sur le terrain. Les gens ne voient pas l’intĂ©rĂȘt, parce qu’ils fonctionnent essentiellement d’un point de vue rationnel et Ă©conomique (donc le but est de faire du profit, que l’entreprise tourne et qu’éventuellement des emplois se crĂ©ent, etc), et ils ne voient pas l’intĂ©rĂȘt d’investir sur ce sujet, surtout dans les milieux masculins car il n’y a pas suffisamment de femmes pour investir sur le sujet. J’ai beau leur dire que justement, s’il n’y a pas de femmes c’est que ça veut dire quelque chose, ils ont toujours des contre-arguments trĂšs “logiques” : par exemple la force physique. Ils ne vont pas permettre aux femmes de trouver une place Ă©gale sur les postes qui requiĂšrent de la force physique. Quand les femmes sont intĂ©grĂ©es et qu’elles trouvent une place valorisante, ce qui est le cas dans certains endroits, c’est parce qu’elles sont valorisĂ©es pour leurs qualitĂ©s dites “fĂ©minines”, d’écoute, d’empathie, mais elles n’atteindront jamais l’égalitĂ© car prĂ©cisĂ©ment, elles sont valorisĂ©es pour leur diffĂ©rence. Le problĂšme n’est pas la diffĂ©rence, ce sont les inĂ©galitĂ©s qui en rĂ©sultent. On peut se dire que c’est super que tout le monde soit diffĂ©rent, mais on vit dans un monde oĂč il y a une hiĂ©rarchie de ces diffĂ©rences. Ces qualitĂ©s (Ă©coute, empathie) sont moins valorisĂ©es dans le monde du travail que le leadership, l’endurance


Ça ne nous rassure pas sur les politiques d’égalitĂ© professionnelle


Si les politiques d’égalitĂ© professionnelle marchaient vraiment, on ne parlerait peut-ĂȘtre plus de ce sujet ! Je pense que les entreprises n’ont pas intĂ©rĂȘt Ă  ce qu’elles marchent, parce que ça fonctionne bien comme ça pour elles. Ca peut prendre des formes trĂšs concrĂštes, par exemple les RH disaient clairement en amont des recrutements : ”on prend pas de femmes parce que physiquement elles ne tiennent pas”, “les environnement d’hommes sont plus dangereux pour elles”, “la nuit c’est pas un environnement propice au travail des femmes”
 Tu as beau rĂ©pondre que les femmes travaillent la nuit aussi, les infirmiĂšres par exemple
 Il y a un tas d’arguments qui montrent la construction sociale qui s’est faite autour de certains mĂ©tiers, de certaines qualitĂ©s professionnelles attendues, qu’il faudrait dĂ©construire – mĂȘme si c’est trĂšs difficile Ă  dĂ©construire. Ça montre toute une rhĂ©torique capitaliste, mais aussi sexiste, qui explique une mise Ă  l’écart des femmes.

C’est “l’égalitĂ© Ă©litiste” : des femmes arrivent Ă  des positions de dirigeantes, mais ça ne change rien en dessous, ça ne change pas le systĂšme sur lequel ça fonctionne, Ă  savoir : un systĂšme de domination, de hiĂ©rarchies et de jeux de pouvoir.

On a l’impression d’une progression linĂ©aire des femmes dans le monde du travail, que ça avance doucement mais lentement, mais je constate que certains secteurs et certains mĂ©tiers se dĂ©fĂ©minisent. On observe des retours en arriĂšre dans certains endroits, ce qui lĂ©gitime encore plus le fait de faire des enquĂȘtes. Ce n’est pas juste un retour de bĂąton des vieux mormons qui veulent interdire l’avortement, il y aussi des choses plus insidieuses, des rĂ©sistances diverses et variĂ©es. 

En plus, l’intensification du travail est un risque Ă  long terme pour les femmes. Par exemple, il y a plus de femmes qui font des burnout. Ce n’est pas parce qu’elles sont plus fragiles psychologiquement, contrairement Ă  ce qu’on dit, mais c’est parce qu’elles assurent des doubles journĂ©es, donc elles sont plus sujettes au burnout. Les transformations du monde du travail sont donc un risque avĂ©rĂ© pour l’emploi des femmes, ne serait-ce que parce que par exemple, les agences d’intĂ©rim trient en amont les candidats en fonction de la cadence. Il faut redoubler de vigilance lĂ -dessus.

Quand les femmes sont intĂ©grĂ©es et qu’elles trouvent une place valorisante, ce qui est le cas dans certains endroits, c’est parce qu’elles sont valorisĂ©es pour leurs qualitĂ©s dites “fĂ©minines”, d’écoute, d’empathie, mais elles n’atteindront jamais l’égalitĂ© car prĂ©cisĂ©ment, elles sont valorisĂ©es pour leur diffĂ©rence.

Tu analyses les types de masculinitĂ© qui se façonnent en fonction des facteurs de classe et de race. On voit que ce ne sont pas les mĂȘmes types d’identitĂ©s masculines, certaines sont dĂ©valorisĂ©es. Quelles en sont les grandes diffĂ©rences ?

Je ne vais pas faire de gĂ©nĂ©ralitĂ©s car ça dĂ©pend beaucoup des milieux. Ce que Raewyn Connell appelle la “masculinitĂ© hĂ©gĂ©monique”, au sens culturel et non quantitatif (assez peu d’hommes l’incarnent), qui prendrait les traits d’un homme blanc, d’ñge moyen, hĂ©tĂ©rosexuel, de classe moyenne supĂ©rieure. Par rapport Ă  ce modĂšle, il y a des masculinitĂ©s “non-hĂ©gĂ©moniques”, “subalternes”, qui forment une hiĂ©rarchie entre elles. MalgrĂ© le fait que ces masculinitĂ©s soient plurielles, il y a une solidaritĂ© au sein du groupe des hommes par rapport au groupe des femmes, et Ă  l’intĂ©rieur du groupe des hommes, il y a une hiĂ©rarchie entre eux. Les masculinitĂ©s qu’on appelle subalternes sont plutĂŽt les masculinitĂ©s racisĂ©es ou homosexuelles. Elles s’expriment sous le contrĂŽle de la masculinitĂ© hĂ©gĂ©monique. Elles sont apprĂ©ciĂ©es pour certaines qualitĂ©s qu’elles peuvent avoir : j’ai pu voir que les ouvriers racisĂ©s Ă©taient apprĂ©ciĂ©s pour leur endurance, mais qu’ils Ă©taient aussi assez craints pour leur “indiscipline” supposĂ©e. En fait, les personnes “dĂ©valorisĂ©es” par rapport Ă  la masculinitĂ© hĂ©gĂ©monique sont apprĂ©ciĂ©es pour leurs diffĂ©rences, mais on va craindre des dĂ©fauts qui reposent sur des stĂ©rĂ©otypes qu’on leur prĂȘte. Par exemple, les personnes racisĂ©es pour leur supposĂ©e indiscipline, les personnes des classes populaires pour leur supposĂ© mode de vie tournĂ© vers l’excĂšs, les femmes pour leurs supposĂ©s crĂȘpages de chignon entre elles
. C’est Ă  double tranchant. Les qualitĂ©s pour lesquelles elles sont valorisĂ©es sont prĂ©cisĂ©ment ce qui rend l’égalitĂ© impossible. Ces qualitĂ©s qu’on valorise chez elles renforcent les stĂ©rĂ©otypes fĂ©minins.

KIWSyrel7gmH25yrw-djPAPfR4v-zeCeDclsAPJIPr2DwQE335VckPe9A9g2O1UafY9NtN9jdG7skHwT11Iaiu77ij2loSGZ0rYlEbRI3nIs2ToY0D7xzxwfq1tmPidVPmcWk7j5eVrcbdGXqN6Bw34

Tu montres que le rapport au corps est central dans le travail des hommes : il faut s’entretenir mais aussi s’engager physiquement dans le travail, quitte Ă  prendre des risques. Il y a une stratĂ©gie de dĂ©ni de la souffrance, de sous-dĂ©claration du stress chez les travailleurs : pour diminuer la souffrance physique et psychologique au travail, il faut changer les conditions de travail mais aussi changer le rapport des hommes Ă  leur corps ?

Je pensais que oui, mais je suis un peu revenue sur cette idĂ©e. Effectivement, il y plein d’études qui montrent que les hommes prennent plus de risques. C’est par exemple ce que dĂ©crit Christophe Dejours [psychiatre français spĂ©cialisĂ© dans la santĂ© au travail, ndlr] sur le “collectif de dĂ©fense virile”, qui consiste Ă  se jeter Ă  corps perdu dans le travail pour anesthĂ©sier la peur ou la souffrance. Ce n’est pas forcĂ©ment ce que j’ai observĂ© dans mes enquĂȘtes : en tout cas auprĂšs des ouvriers (qui, pour le coup, avaient engagĂ© leur corps assez fortement dans le travail), non seulement parce qu’ils ont bien conscience que toute une vie de travail ne pourra pas supporter les prises de risque inconsidĂ©rĂ©es, mais aussi parce qu’aujourd’hui la souffrance est beaucoup plus mĂ©diatisĂ©e. Cette mĂ©diatisation agit comme si elle donnait une autorisation d’exprimer sa souffrance, et c’est souvent un moyen d’entrĂ©e pour les syndicats pour l’amĂ©lioration des conditions de travail et de la santĂ© au travail. Donc il y a un rapport beaucoup moins manichĂ©en que ce qu’on prĂȘte aux hommes sur la prise de risques et le rapport au corps. 

A la force physique s’est substituĂ©e une injonction Ă  la force mentale, Ă  prendre sur soi.

En termes d’émotions, lĂ  c’est moins Ă©vident : on parle de plus en plus de burnout, mais Ă  la force physique s’est substituĂ©e une injonction Ă  la force mentale, Ă  prendre sur soi. Et si ça ne va pas, on va faire en sorte que les individus s’adaptent au monde du travail, mais on ne va jamais faire en sorte que le monde du travail s’adapte au corps et Ă  l’esprit des individus. On va donner des siĂšges ergonomiques, des ergosquelettes, on va crĂ©er des formations gestes et postures, on va embaucher des psychologues pour que les gens tiennent au travail, sans s’interroger sur ce qui initialement a causĂ© ces souffrances. 

D’ailleurs, ce qui est paradoxal, c’est que l’entreprise va mettre en place tous ces outils, mais qu’elle va presque encourager les prises de risque, parce qu’il y a des primes de productivitĂ© ! Plus on va vite (donc plus on prend des risques), plus on gagne d’argent. C’est d’ailleurs les intĂ©rimaires qui ont le plus d’accidents du travail, dĂ©jĂ  parce qu’ils sont moins formĂ©s, mais aussi parce qu’ils ont envie de se faire un max d’argent car ils savent trĂšs bien qu’ils ne vont pas rester longtemps. 

Donc ce sont les valeurs du capitalisme et ses incidences économiques (les primes par exemple) qui forgent ce rapport masculin au travail ?

Oui, mais aussi parce qu’il y a une Ă©mulation collective. La masculinitĂ© est une pratique collective. Il y a une volontĂ© de prouver qu’on est capable par rapport Ă  son voisin, qu’on va dĂ©passer la souffrance mĂȘme si on est fatiguĂ©, et qu’on peut compter sur lui, etc. J’ai pu observer ça Ă  la fois chez les cadres dans ce qu’on appelle les “boys clubs”, et sur le terrain dans des pratiques de renforcement viril.

Tu n’as pas observĂ© de solidaritĂ© entre les femmes ?

Assez peu, et c’est particuliĂšrement vrai dans les milieux masculins : la sororitĂ© est une solidaritĂ© entre femmes qui est trĂšs difficile Ă  obtenir. J’en ai fait l’expĂ©rience en tant que chercheuse mais aussi en tant que femme. Je me suis dit que j’allais trouver une solidaritĂ© de genre qui m’aiderait Ă  aller sur le terrain, mais en fait pas du tout. C’est parce que les femmes ont elles-mĂȘmes intĂ©riorisĂ© tout un tas de stĂ©rĂ©otypes fĂ©minins. C’est ce que DaniĂšle Kergoat appelle “le syllogisme des femmes”, qui dit : “toutes les femmes sont jalouses. Moi je ne suis pas jalouse. Donc je ne suis pas une femme.” Il y a alors une impossibilitĂ© de crĂ©ation de la solidaritĂ© fĂ©minine, parce qu’elles ne veulent pas rentrer dans ces stĂ©rĂ©otypes dĂ©gradants de chieuses, de nunuches, de cuculs
 Les femmes sont assez peu nombreuses et assez vites jugĂ©es, en particulier sur leurs tenues : les jugements de valeur sont assez sĂ©vĂšres ! Par exemple si une femme arrive avec un haut un peu dĂ©colletĂ©, les autres femmes vont ĂȘtre plutĂŽt dures envers elle, beaucoup plus que les hommes d’ailleurs. Elles mettent tellement d’efforts Ă  se crĂ©er une crĂ©dibilitĂ© professionnelle que tout Ă  coup, si une femme arrive en dĂ©colletĂ©, on ne va parler que de ça.

Quels que soient tes attributs, que tu sois féminine ou pas tant que ça, tu vas avoir une pression, une injonction tacite à contrÎler tous les paramÚtres de ta féminité.

Toi en tant que femme dans l’entreprise, tu dis que tu as souvent Ă©tĂ© renvoyĂ©e Ă  ton genre. Il y a une forme de rappel Ă  l’ordre.

Oui, quand on est peu nombreuses dans un univers masculin, la fĂ©minitĂ© fait irruption ! Quels que soient tes attributs, que tu sois fĂ©minine ou pas tant que ça, tu vas avoir une pression, une injonction tacite Ă  contrĂŽler tous les paramĂštres de ta fĂ©minitĂ©. Ce ne sont pas les hommes qui doivent contrĂŽler leurs dĂ©sirs ou leurs remarques, mais c’est aux femmes de contrĂŽler ce qu’elles provoquent chez les hommes, et la perturbation qu’elles vont provoquer dans cet univers masculin, parce qu’elles y font irruption.

Toujours rappeler les femmes Ă  l’ordre, c’est une obsession sociale. Les polĂ©miques sur les tenues des filles Ă  l’école, sur les tenues des femmes musulmanes en sont des exemples
 Cette volontĂ© de contrĂŽle des corps fĂ©minins est-elle aussi forte que les avancĂ©es fĂ©ministes rĂ©centes ?

C’est difficile Ă  mesurer mais ce n’est pas impossible. S’il y a des mouvements masculinistes aussi forts au Canada par exemple, c’est peut-ĂȘtre que le mouvement fĂ©ministe y est hyper fort. Ce n’est pas impossible de se dire qu’à chaque fois qu’il y a eu une vague d’avancĂ©es fĂ©ministes, quelques annĂ©es plus tard, il y a forcĂ©ment un retour de bĂąton. Avec ce qui s’est passĂ© avec #metoo, on dirait que le retour de bĂąton a commencĂ© avec le verdict du procĂšs Johnny Depp – Amber Heard, puis il y a eu la  la dĂ©cision de la Cour Constitutionnelle contre l’avortement aux Etats-Unis
 On n’est pas sorties de l’auberge, on est en train de voir se rĂ©veiller un mouvement de fond qui Ă©tait peut-ĂȘtre un peu dormant, mais qui est bien prĂ©sent. L’article sur les masculinistes qui vient de sortir dans Le Monde est flippant, c’est vraiment des jeunes. En plus, ils sont bien organisĂ©s, et ils ont une rhĂ©torique convaincante quand tu ne t’y connais pas trop. 

Les milieux de travail trĂšs fĂ©minisĂ©s sont-ils aussi sujets Ă  l’absence de sororitĂ© et Ă  la solidaritĂ© masculine dont tu fais Ă©tat dans ton enquĂȘte ?

En gĂ©nĂ©ral, les hommes qui accĂšdent Ă  ces milieux ont un ”ascenseur de verre” (contrairement aux femmes qui ont le “plafond de verre”) : c’est un accĂšs plus rapide et plus facile Ă  des postes Ă  responsabilitĂ©, des postes de direction. C’est le cas par exemple du milieu de l’édition : il y a Ă©normĂ©ment de femmes qui y travaillent mais les hommes sont aux manettes. Le lien avec capitalisme et virilitĂ© se retrouve partout – les hommes partent avec un avantage dans le monde du travail capitaliste, souvent du simple fait qu’ils sont des hommes et qu’on leur prĂȘte plus volontiers d’hypothĂ©tiques qualitĂ©s de leader.

Dans quelle mesure peut-on Ă©tendre tes conclusions Ă  d’autres milieux de travail ou d’autres secteurs d’activitĂ© ? Est-ce que tes conclusions sont spĂ©cifiques Ă  la population majoritairement ouvriĂšre et masculine, et au travail en proie Ă  l’intensification, Ă©tudiĂ©s dans ta thĂšse ?

J’ai pensĂ© mon travail pour que ce soit gĂ©nĂ©ralisable Ă  plein d’entreprises. J’ai pensĂ© cette enquĂȘte comme Ă©tant symptomatique, ou en tout cas assez reprĂ©sentative de plein de tendances du monde du travail : l’intensification, l’informatisation Ă  outrance
 Ces tendances se retrouvent dans de nombreux secteurs. Je dis dans l’intro : “depuis l’entrepĂŽt, on comprend tout.” Comme partout, il y a de la rationalisation, de l’intensification, et de la production flexible. A partir de lĂ , on peut rĂ©flĂ©chir aux liens entre masculinitĂ©s et capitalisme. Les problĂ©matiques de violence, de harcĂšlement sortent dans tous les milieux, aucun milieu social n’est Ă©pargnĂ©, prĂ©cisĂ©ment parce qu’elles ont des racines communes. 

dde9cnyVcXMnqrPsRE5UdXlhMYmhupV6cgVYd6PXia8Kn2KSWbLWEapjnSZ4v0DTiE3gxqKu0dVRgLbTWCNk7-2T6ImVgtdgE7zuOHnBt1A6QlVRwswlu9vZlpWnf5SF_-D_Vg8CZu-dhfP6CtmplLw

Comment peut-on abolir le capitalisme, le patriarcat et le colonialisme ?

Je vois une piste de sortie, une perspective politique majeure qui est de miser sur la sororitĂ©. La sororitĂ© fonctionne diffĂ©remment des boys clubs, c’est beaucoup plus horizontal et beaucoup moins hiĂ©rarchique. Il y a cette mĂȘme notion d’entraide, mais elle est beaucoup plus inclusive. Ce sont des dominĂ©es qui se rassemblent et qui refusent d’ĂȘtre dominĂ©es parce qu’elles refusent de dominer. Il faut prendre exemple sur les hommes qui savent trĂšs bien se donner des coups de main quand il le faut, mais faisons-le Ă  bon escient. C’est une solution hyper puissante.

Une perspective politique majeure est de miser sur la sororitĂ©. (
) Ce sont des dominĂ©es qui se rassemblent et qui refusent d’ĂȘtre dominĂ©es parce qu’elles refusent de dominer.

Ne pas dominer, quand on est dominante sur d’autres plans (quand on est blanche par exemple), ça revient Ă  enrayer les diffĂ©rents systĂšmes de domination.

Tout Ă  fait. Les Pinçon-Charlot, on leur a beaucoup reprochĂ© d’avoir travaillĂ© sur les dominants, et c’est le cas aussi pour les masculinitĂ©s ! Il y a plusieurs types de critique : d’abord, il y a un soupçon de complaisance avec ses sujets d’étude, alors qu’il y a suffisamment de critique Ă  l’égard de nos travaux pour Ă©viter ce biais. Ensuite, on est souvent accusĂ©.e.s de s’intĂ©resser Ă  des vestiges ou Ă  des pratiques dĂ©passĂ©s, parce que les groupes (hommes, ou bourgeois) sont en transformation ; en fait, les pratiques de domination se transforment, mais pas la domination ! Enfin, on peut nous reprocher de mettre en lumiĂšre des catĂ©gories “superflues”, alors qu’on devrait s’intĂ©resser aux dominĂ©.e.s
 mais on a besoin de comprendre le fonctionnement des dominant.e.s pour dĂ©construire leur moyen de domination, et donner des armes Ă  la sororitĂ©.

Rédaction
Rédaction
Tous les articles
BanniĂšre abonnements