« Tant quâon sera dans un systĂšme capitaliste, il y aura du patriarcat » â Entretien avec Haude Rivoal
Haude Rivoal est lâautrice dâune enquĂȘte sociologique publiĂ©e en 2021 aux Ă©ditions La Dispute, La fabrique des masculinitĂ©s au travail. Par un travail de terrain de plusieurs annĂ©es au sein dâune entreprise de distribution de produits frais de 15 000 salariĂ©s, la sociologue cherche Ă comprendre comment se forgent les identitĂ©s masculines au travail, dans un milieu professionnel qui se prĂ©carise (vite) et se fĂ©minise (lentement). Les travailleurs, majoritairement ouvriers, sont soumis comme dans tous les secteurs Ă lâintensification, Ă la rationalisation et Ă la flexibilisation du travail. Leur rĂ©ponse aux injonctions du capitalisme et Ă la prĂ©carisation de leur statut, câest entre autres un renforcement des pratiques viriles : solidaritĂ© accrue entre hommes, exclusion subtile (ou non) des femmes, dĂ©ni de la souffrance⊠Pour sâadapter pleinement aux exigences du capitalisme et du patriarcat, il leur faut non seulement ĂȘtre de bons travailleurs, productifs, engagĂ©s et disciplinĂ©s, mais aussi des âhommes virils mais pas machosâ. Pour Ă©viter la mise Ă lâĂ©cart, adopter de nouveaux codes de masculinitĂ© est donc nĂ©cessaire â mais laborieux. Dans cette Ă©tude passionnante, Haude Rivoal met en lumiĂšre les mĂ©canismes de la fabrique des masculinitĂ©s au travail, au croisement des facteurs de genre, de classe et de race.
Entretien par Eugénie P.
Ton hypothĂšse de dĂ©part est originale, elle va Ă rebours des postulats fĂ©ministes habituels : au lieu dâĂ©tudier ce qui freine les femmes au travail, tu prĂ©fĂšres analyser comment les hommes gardent leur hĂ©gĂ©monie au travail « malgrĂ© la dĂ©stabilisation des identitĂ©s masculines au et par le travail ». Pourquoi as-tu choisi ce point de dĂ©part ?
JâĂ©tais en contrat Cifre [contrat de thĂšse oĂč le ou la doctorant.e est embauchĂ©.e par une entreprise qui bĂ©nĂ©ficie Ă©galement de ses recherches, ndlr] dans lâentreprise oĂč jâai fait cette enquĂȘte. Jâavais commencĂ© Ă Ă©tudier les femmes, je voulais voir comment elles sâintĂ©graient, trouvaient des stratĂ©gies pour sâadapter dans un univers masculin Ă 80%. Ce que je dĂ©couvrais sur le terrain Ă©tait assez similaire Ă toutes les enquĂȘtes que jâavais pu lire : câĂ©tait les mĂȘmes stratĂ©gies dâadaptation ou dâautocensure. Jâai Ă©tĂ© embauchĂ©e pour travailler sur lâĂ©galitĂ© professionnelle, mais je nâarrivais pas Ă faire mon mĂ©tier correctement, parce que je rencontrais beaucoup de rĂ©sistances de la part de lâentreprise et de la part des hommes. Et comme je ne comprenais pas pourquoi on mâavait embauchĂ©e, je me suis dit que ça serait intĂ©ressant de poser la question des rĂ©sistances des hommes, sachant que ce nâest pas beaucoup Ă©tudiĂ© par la littĂ©rature sociologique. Jâai changĂ© un peu de sujet aprĂšs le dĂ©but de ma thĂšse, et câest au moment oĂč est sortie la traduction française des travaux de Raewyn Connell [MasculinitĂ©s. Enjeux sociaux de lâhĂ©gĂ©monie, Paris, Ăditions Amsterdam, 2014, ndlr] : cet ouvrage mâa ouvert un espace intellectuel complĂštement fou ! Ăa mâa beaucoup intĂ©ressĂ©e et je me suis engouffrĂ©e dans la question des masculinitĂ©s.
Câest donc la difficultĂ© Ă faire ton travail qui a renversĂ© ton point de vue, en fait ?Â
Oui, la difficultĂ© Ă faire le travail pour lequel jâai Ă©tĂ© embauchĂ©e, qui consistait Ă mettre en place des politiques dâĂ©galitĂ© professionnelle : je me rendais compte que non seulement je nâavais pas les moyens de les mettre en place, mais quâen plus, tout le monde sâen foutait. Et je me suis rendue compte aussi que lâhomme qui mâavait embauchĂ©e pour ce projet Ă©tait lui-mĂȘme extrĂȘmement sexiste, et ne voyait pas lâexistence des inĂ©galitĂ©s hommes-femmes, donc je nâarrivais pas Ă comprendre pourquoi il mâavait embauchĂ©e. Jâai compris plus tard que les raisons de mon embauche Ă©tait une dĂ©fense de ses propres intĂ©rĂȘts professionnels, jây reviendrai. Ce nâest pas quâil Ă©tait aveugle face aux inĂ©galitĂ©s â il travaillait dans le transport routier depuis 40 ans, Ă©videmment que les choses avaient changĂ© -, mais jâavais beau lui expliquer que les discriminations Ă©taient plus pernicieuses, il Ă©tait persuadĂ© quâil ne restait plus grand-chose Ă faire sur lâĂ©galitĂ© hommes-femmes.Â

Comment se manifeste cette âdĂ©stabilisation des identitĂ©s masculines au et par le travailâ, cette supposĂ©e « crise de la virilitĂ© », que tu Ă©voques au dĂ©but de ton livre ?
Je me suis rendue compte en interviewant les anciens et les nouveaux que rien quâen lâespace dâune gĂ©nĂ©ration, il y avait beaucoup moins dâattachement Ă lâentreprise. Les jeunes gĂ©nĂ©rations avaient trĂšs vite compris que pour monter dans la hiĂ©rarchie, pour ĂȘtre mieux payĂ© ou pour avoir plus de responsabilitĂ©s, il ne suffisait pas juste dâĂȘtre loyal Ă lâentreprise : il fallait la quitter et changer de boulot, tout simplement. Ce nâest pas du tout lâĂ©tat dâesprit des anciens, dont beaucoup Ă©taient des autodidactes qui avaient eu des carriĂšres ascensionnelles. Il y avait Ă©normĂ©ment de turnover, et ça crĂ©ait un sentiment dâinstabilitĂ© permanent. Il nây avait plus dâesprit de solidaritĂ© ; ils nâarrĂȘtaient pas de dire âon est une grande familleâ mais au final, lâesprit de famille ne parlait pas vraiment aux jeunes. Par ailleurs, dans les annĂ©es 2010, une nouvelle activitĂ© a Ă©tĂ© introduite : la logistique. Il y a eu beaucoup dâenquĂȘtes sur le sujet ! Beaucoup de mĂ©dias ont parlĂ© de lâactivitĂ© logistique avec les prĂ©parateurs de commandes par exemple, une population majoritairement intĂ©rimaire, trĂšs prĂ©caire, qui ne reste pas longtemps⊠et du coup, beaucoup dâouvriers qui avaient un espoir dâascension sociale se sont retrouvĂ©s contrariĂ©s. Ce nâest pas exactement du dĂ©classement, mais beaucoup se sont sentis coincĂ©s dans une prĂ©caritĂ©, et dâautant plus face Ă moi qui suis sociologue, ça faisait un peu violence parfois. Donc câest Ă la fois le fait quâil y ait beaucoup de turnover, et le fait quâil nây ait plus le mĂȘme sentiment de famille et de protection que pouvait apporter lâentreprise, qui font quâil y a une instabilitĂ© permanente pour ces hommes-lĂ . Et comme on sait que lâidentitĂ© des hommes se construit en grande partie par le travail, cette identitĂ© masculine Ă©tait mise Ă mal : si elle ne se construit pas par le travail, par quoi elle se construit ?
Quand lâidentitĂ© des hommes est dĂ©stabilisĂ©e (soit par la prĂ©carisation du travail, soit par lâentrĂ©e des femmes), ça crĂ©e des rĂ©sistances trĂšs fortes.
Ăa interroge beaucoup le lien que tu Ă©voques entre le capitalisme et le patriarcat : la prĂ©carisation et la flexibilisation du travail entraĂźnent donc un renforcement des rĂ©sistances des hommes ?
Oui, carrĂ©ment. Il y a beaucoup dâhommes, surtout dans les mĂ©tiers ouvriers, qui tirent une certaine fiertĂ© du fait de faire un âmĂ©tier dâhommes ». Et donc, face Ă la prĂ©carisation du travail, câest un peu tout ce quâil leur reste. Si on introduit des femmes dans ces mĂ©tiers-lĂ , qui peuvent faire le boulot dont ils Ă©taient si fiers parce que prĂ©cisĂ©ment câest un âmĂ©tier dâhommesâ, forcĂ©ment ça crĂ©e des rĂ©sistances trĂšs fortes. Quand lâidentitĂ© des hommes est dĂ©stabilisĂ©e (soit par la prĂ©carisation du travail, soit par lâentrĂ©e des femmes), ça crĂ©e des rĂ©sistances trĂšs fortes.
Tu explores justement les diffĂ©rentes formes de rĂ©sistance, qui mĂšnent Ă des identitĂ©s masculines diversifiĂ©es. Lâinjonction principale est difficile : il faut ĂȘtre un homme « masculin mais pas macho ». Ceux qui sont trop machos, un peu trop Ă lâancienne, sont disqualifiĂ©s, et ceux qui sont pas assez masculins, pareil. Câest un Ă©quilibre trĂšs fin Ă tenir ! Quelles sont les incidences concrĂštes de ces disqualifications dans le travail, comment se retrouvent ces personnes-lĂ dans le collectif ?Â
Effectivement, il y a plein de maniĂšres dâĂȘtre homme et il ne suffit pas dâĂȘtre un homme pour ĂȘtre dominant, encore faut-il lâĂȘtre âcorrectementâ. Et ce âcorrectementâ est presque impossible Ă atteindre, câest vraiment un idĂ©al assez difficile. Par exemple, on peut avoir des propos sexistes, mais quand câest trop vulgaire, que ça va trop loin, là ça va ĂȘtre disqualifiĂ©, ça va ĂȘtre qualifiĂ© de âbeaufâ, et pire, ça va qualifier la personne de pas trĂšs sĂ©rieuse, de quelquâun Ă qui on ne pourra pas trop faire confiance. Lâincidence de cette disqualification, câest que non seulement la personne sera un peu mise Ă lâĂ©cart, mais en plus, ce sera potentiellement quelquâun Ă qui on ne donnera pas de responsabilitĂ©s. Parce quâun responsable doit ĂȘtre un meneur dâhommes, il faut quâil soit une figure exemplaire, il doit pouvoir aller sur le terrain mais aussi avoir des qualitĂ©s dâencadrement et des qualitĂ©s intellectuelles. Donc un homme trop vulgaire, il va avoir une carriĂšre qui ne va pas dĂ©coller, ou des promotions qui ne vont pas se faire.Â
Quant Ă ceux qui ne sont âpas assez masculins », je nâen ai pas beaucoup rencontrĂ©s, ce qui est dĂ©jĂ une rĂ©ponse en soi !Â

Peut-on dire quâil y a une âmise Ă lâĂ©cartâ des travailleurs les moins qualifiĂ©s, qui nâont pas intĂ©grĂ© les nouveaux codes de la masculinitĂ©, au profit des cadres ?
Non, câest un phĂ©nomĂšne que jâai retrouvĂ© aussi chez les cadres. Mais chez les cadres, le conflit est plutĂŽt gĂ©nĂ©rationnel : il y avait les vieux autodidactes et les jeunes loups, et câest la course Ă qui sâadapte le mieux aux transformations du monde du travail, qui vont extrĂȘmement vite, en particulier dans la grande distribution. Câest une des raisons pour laquelle le directeur des RH mâa embauchĂ©e : il avait peur de ne pas ĂȘtre dans le coup ! LâĂ©galitĂ© professionnelle Ă©tait un sujet, non seulement parce quâil y avait des obligations lĂ©gales mais aussi parce que dans la sociĂ©tĂ©, ça commençait Ă bouger un peu Ă ce moment-lĂ . Donc il sâest dit que câest un sujet porteur et que potentiellement pour sa carriĂšre Ă lui, ça pouvait ĂȘtre trĂšs bon. Ăa explique quâil y ait des cadres qui adhĂšrent Ă des projets dâentreprise avec lesquels ils ne sont pas forcĂ©ment dâaccord, mais juste parce quâil y a un intĂ©rĂȘt final un peu Ă©goĂŻste en termes dâĂ©volution de carriĂšre.
Il y a plein de maniĂšres dâĂȘtre homme et il ne suffit pas dâĂȘtre un homme pour ĂȘtre dominant, encore faut-il lâĂȘtre âcorrectementâ
On dit toujours que les jeunes gĂ©nĂ©rations sont plus ouvertes Ă lâĂ©galitĂ© que les aĂźnĂ©s, je pense que ce nâest pas tout Ă fait vrai ; les aĂźnĂ©s ont Ă cĆur de sâadapter, ils ont tellement peur dâĂȘtre dĂ©passĂ©s que parfois ils peuvent en faire plus que les jeunes. Et par ailleurs, les jeunes sont ouverts, par exemple sur lâĂ©quilibre vie pro et vie perso, mais il y a quand mĂȘme des injonctions (qui, pour le coup, sont propres au travail) de prĂ©sentĂ©isme, de prĂ©sentation de soi, dâun ethos viril Ă performer⊠qui font quâils sont dans des positions oĂč ils nâont pas dâautres choix que dâadopter certains comportements virilistes. Donc certes, ils sont plus pour lâĂ©galitĂ© hommes-femmes, mais ils ne peuvent pas complĂštement lâincarner.
Lâune de tes hypothĂšses fortes, câest que le patriarcat ingurgite et adapte Ă son avantage toutes les revendications sur la fin des discriminations pour se consolider. Est-ce quâon peut progresser sur lâĂ©galitĂ© professionnelle, et plus globalement les questions de genre, sans que le patriarcat sâen empare Ă son avantage ?
TrĂšs clairement, tant quâon sera dans un systĂšme capitaliste, on aura toujours du patriarcat, Ă mon sens. CâĂ©tait une hypothĂšse, maintenant câest une certitude ! Jâai fait une analogie avec lâouvrage de Luc Boltanski et Ăve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, pour dire que la domination masculine est pareille que le capitalisme, elle trouve toujours des moyens de se renouveler. En particulier, elle est tellement bien imbriquĂ©e dans le systĂšme capitaliste qui fonctionne avec les mĂȘmes valeurs virilistes (on associe encore majoritairement la virilitĂ© aux hommes), que les hommes partent avec des avantages compĂ©titifs par rapport aux femmes. Donc quand les femmes arrivent dans des positions de pouvoir, est-ce que câest une bonne nouvelle quâelles deviennent âdes hommes comme les autresâ, câest-Ă -dire avec des pratiques de pouvoir et de domination ? Je ne suis pas sĂ»re. Câest âlâĂ©galitĂ© Ă©litisteâ : des femmes arrivent Ă des positions de dirigeantes, mais ça ne change rien en dessous, ça ne change pas le systĂšme sur lequel ça fonctionne, Ă savoir : un systĂšme de domination, de hiĂ©rarchies et de jeux de pouvoir.
Donc selon toi, lâimbrication entre patriarcat et capitalisme est indissociable ?
Absolument, pour une simple et bonne raison : le capitalisme fonctionne sur une partie du travail gratuit qui est assuré par les femmes à la maison. Sans ce travail gratuit, le systÚme capitaliste ne tiendrait pas. [à ce sujet, voir par exemple les travaux de Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, ndlr]
La domination masculine est pareille que le capitalisme, elle trouve toujours des moyens de se renouveler.
Ăa pose la question des politiques dâĂ©galitĂ© professionnelle en entreprise : sans remise en question du systĂšme capitaliste, elles sont destinĂ©es Ă ĂȘtre seulement du vernis marketing ? On ne peut pas faire de vrais progrĂšs ?
Je pense que non. Dâailleurs, beaucoup de gens mâont dit que mon livre Ă©tait dĂ©primant pour ça. Je pense que les politiques dâĂ©galitĂ© professionnelle ne marchent pas car elles ne font pas sens sur le terrain. Les gens ne voient pas lâintĂ©rĂȘt, parce quâils fonctionnent essentiellement dâun point de vue rationnel et Ă©conomique (donc le but est de faire du profit, que lâentreprise tourne et quâĂ©ventuellement des emplois se crĂ©ent, etc), et ils ne voient pas lâintĂ©rĂȘt dâinvestir sur ce sujet, surtout dans les milieux masculins car il nây a pas suffisamment de femmes pour investir sur le sujet. Jâai beau leur dire que justement, sâil nây a pas de femmes câest que ça veut dire quelque chose, ils ont toujours des contre-arguments trĂšs âlogiquesâ : par exemple la force physique. Ils ne vont pas permettre aux femmes de trouver une place Ă©gale sur les postes qui requiĂšrent de la force physique. Quand les femmes sont intĂ©grĂ©es et quâelles trouvent une place valorisante, ce qui est le cas dans certains endroits, câest parce quâelles sont valorisĂ©es pour leurs qualitĂ©s dites âfĂ©mininesâ, dâĂ©coute, dâempathie, mais elles nâatteindront jamais lâĂ©galitĂ© car prĂ©cisĂ©ment, elles sont valorisĂ©es pour leur diffĂ©rence. Le problĂšme nâest pas la diffĂ©rence, ce sont les inĂ©galitĂ©s qui en rĂ©sultent. On peut se dire que câest super que tout le monde soit diffĂ©rent, mais on vit dans un monde oĂč il y a une hiĂ©rarchie de ces diffĂ©rences. Ces qualitĂ©s (Ă©coute, empathie) sont moins valorisĂ©es dans le monde du travail que le leadership, lâenduranceâŠ
Ăa ne nous rassure pas sur les politiques dâĂ©galitĂ© professionnelleâŠ
Si les politiques dâĂ©galitĂ© professionnelle marchaient vraiment, on ne parlerait peut-ĂȘtre plus de ce sujet ! Je pense que les entreprises nâont pas intĂ©rĂȘt Ă ce quâelles marchent, parce que ça fonctionne bien comme ça pour elles. Ca peut prendre des formes trĂšs concrĂštes, par exemple les RH disaient clairement en amont des recrutements : âon prend pas de femmes parce que physiquement elles ne tiennent pasâ, âles environnement dâhommes sont plus dangereux pour ellesâ, âla nuit câest pas un environnement propice au travail des femmesâ⊠Tu as beau rĂ©pondre que les femmes travaillent la nuit aussi, les infirmiĂšres par exemple⊠Il y a un tas dâarguments qui montrent la construction sociale qui sâest faite autour de certains mĂ©tiers, de certaines qualitĂ©s professionnelles attendues, quâil faudrait dĂ©construire â mĂȘme si câest trĂšs difficile Ă dĂ©construire. Ăa montre toute une rhĂ©torique capitaliste, mais aussi sexiste, qui explique une mise Ă lâĂ©cart des femmes.
Câest âlâĂ©galitĂ© Ă©litisteâ : des femmes arrivent Ă des positions de dirigeantes, mais ça ne change rien en dessous, ça ne change pas le systĂšme sur lequel ça fonctionne, Ă savoir : un systĂšme de domination, de hiĂ©rarchies et de jeux de pouvoir.
On a lâimpression dâune progression linĂ©aire des femmes dans le monde du travail, que ça avance doucement mais lentement, mais je constate que certains secteurs et certains mĂ©tiers se dĂ©fĂ©minisent. On observe des retours en arriĂšre dans certains endroits, ce qui lĂ©gitime encore plus le fait de faire des enquĂȘtes. Ce nâest pas juste un retour de bĂąton des vieux mormons qui veulent interdire lâavortement, il y aussi des choses plus insidieuses, des rĂ©sistances diverses et variĂ©es.Â
En plus, lâintensification du travail est un risque Ă long terme pour les femmes. Par exemple, il y a plus de femmes qui font des burnout. Ce nâest pas parce quâelles sont plus fragiles psychologiquement, contrairement Ă ce quâon dit, mais câest parce quâelles assurent des doubles journĂ©es, donc elles sont plus sujettes au burnout. Les transformations du monde du travail sont donc un risque avĂ©rĂ© pour lâemploi des femmes, ne serait-ce que parce que par exemple, les agences dâintĂ©rim trient en amont les candidats en fonction de la cadence. Il faut redoubler de vigilance lĂ -dessus.
Quand les femmes sont intĂ©grĂ©es et quâelles trouvent une place valorisante, ce qui est le cas dans certains endroits, câest parce quâelles sont valorisĂ©es pour leurs qualitĂ©s dites âfĂ©mininesâ, dâĂ©coute, dâempathie, mais elles nâatteindront jamais lâĂ©galitĂ© car prĂ©cisĂ©ment, elles sont valorisĂ©es pour leur diffĂ©rence.
Tu analyses les types de masculinitĂ© qui se façonnent en fonction des facteurs de classe et de race. On voit que ce ne sont pas les mĂȘmes types dâidentitĂ©s masculines, certaines sont dĂ©valorisĂ©es. Quelles en sont les grandes diffĂ©rences ?
Je ne vais pas faire de gĂ©nĂ©ralitĂ©s car ça dĂ©pend beaucoup des milieux. Ce que Raewyn Connell appelle la âmasculinitĂ© hĂ©gĂ©moniqueâ, au sens culturel et non quantitatif (assez peu dâhommes lâincarnent), qui prendrait les traits dâun homme blanc, dâĂąge moyen, hĂ©tĂ©rosexuel, de classe moyenne supĂ©rieure. Par rapport Ă ce modĂšle, il y a des masculinitĂ©s ânon-hĂ©gĂ©moniquesâ, âsubalternesâ, qui forment une hiĂ©rarchie entre elles. MalgrĂ© le fait que ces masculinitĂ©s soient plurielles, il y a une solidaritĂ© au sein du groupe des hommes par rapport au groupe des femmes, et Ă lâintĂ©rieur du groupe des hommes, il y a une hiĂ©rarchie entre eux. Les masculinitĂ©s quâon appelle subalternes sont plutĂŽt les masculinitĂ©s racisĂ©es ou homosexuelles. Elles sâexpriment sous le contrĂŽle de la masculinitĂ© hĂ©gĂ©monique. Elles sont apprĂ©ciĂ©es pour certaines qualitĂ©s quâelles peuvent avoir : jâai pu voir que les ouvriers racisĂ©s Ă©taient apprĂ©ciĂ©s pour leur endurance, mais quâils Ă©taient aussi assez craints pour leur âindisciplineâ supposĂ©e. En fait, les personnes âdĂ©valorisĂ©esâ par rapport Ă la masculinitĂ© hĂ©gĂ©monique sont apprĂ©ciĂ©es pour leurs diffĂ©rences, mais on va craindre des dĂ©fauts qui reposent sur des stĂ©rĂ©otypes quâon leur prĂȘte. Par exemple, les personnes racisĂ©es pour leur supposĂ©e indiscipline, les personnes des classes populaires pour leur supposĂ© mode de vie tournĂ© vers lâexcĂšs, les femmes pour leurs supposĂ©s crĂȘpages de chignon entre ellesâŠ. Câest Ă double tranchant. Les qualitĂ©s pour lesquelles elles sont valorisĂ©es sont prĂ©cisĂ©ment ce qui rend lâĂ©galitĂ© impossible. Ces qualitĂ©s quâon valorise chez elles renforcent les stĂ©rĂ©otypes fĂ©minins.

Tu montres que le rapport au corps est central dans le travail des hommes : il faut sâentretenir mais aussi sâengager physiquement dans le travail, quitte Ă prendre des risques. Il y a une stratĂ©gie de dĂ©ni de la souffrance, de sous-dĂ©claration du stress chez les travailleurs : pour diminuer la souffrance physique et psychologique au travail, il faut changer les conditions de travail mais aussi changer le rapport des hommes Ă leur corps ?
Je pensais que oui, mais je suis un peu revenue sur cette idĂ©e. Effectivement, il y plein dâĂ©tudes qui montrent que les hommes prennent plus de risques. Câest par exemple ce que dĂ©crit Christophe Dejours [psychiatre français spĂ©cialisĂ© dans la santĂ© au travail, ndlr] sur le âcollectif de dĂ©fense virileâ, qui consiste Ă se jeter Ă corps perdu dans le travail pour anesthĂ©sier la peur ou la souffrance. Ce nâest pas forcĂ©ment ce que jâai observĂ© dans mes enquĂȘtes : en tout cas auprĂšs des ouvriers (qui, pour le coup, avaient engagĂ© leur corps assez fortement dans le travail), non seulement parce quâils ont bien conscience que toute une vie de travail ne pourra pas supporter les prises de risque inconsidĂ©rĂ©es, mais aussi parce quâaujourdâhui la souffrance est beaucoup plus mĂ©diatisĂ©e. Cette mĂ©diatisation agit comme si elle donnait une autorisation dâexprimer sa souffrance, et câest souvent un moyen dâentrĂ©e pour les syndicats pour lâamĂ©lioration des conditions de travail et de la santĂ© au travail. Donc il y a un rapport beaucoup moins manichĂ©en que ce quâon prĂȘte aux hommes sur la prise de risques et le rapport au corps.Â
A la force physique sâest substituĂ©e une injonction Ă la force mentale, Ă prendre sur soi.
En termes dâĂ©motions, lĂ câest moins Ă©vident : on parle de plus en plus de burnout, mais Ă la force physique sâest substituĂ©e une injonction Ă la force mentale, Ă prendre sur soi. Et si ça ne va pas, on va faire en sorte que les individus sâadaptent au monde du travail, mais on ne va jamais faire en sorte que le monde du travail sâadapte au corps et Ă lâesprit des individus. On va donner des siĂšges ergonomiques, des ergosquelettes, on va crĂ©er des formations gestes et postures, on va embaucher des psychologues pour que les gens tiennent au travail, sans sâinterroger sur ce qui initialement a causĂ© ces souffrances.Â
Dâailleurs, ce qui est paradoxal, câest que lâentreprise va mettre en place tous ces outils, mais quâelle va presque encourager les prises de risque, parce quâil y a des primes de productivitĂ© ! Plus on va vite (donc plus on prend des risques), plus on gagne dâargent. Câest dâailleurs les intĂ©rimaires qui ont le plus dâaccidents du travail, dĂ©jĂ parce quâils sont moins formĂ©s, mais aussi parce quâils ont envie de se faire un max dâargent car ils savent trĂšs bien quâils ne vont pas rester longtemps.Â
Donc ce sont les valeurs du capitalisme et ses incidences économiques (les primes par exemple) qui forgent ce rapport masculin au travail ?
Oui, mais aussi parce quâil y a une Ă©mulation collective. La masculinitĂ© est une pratique collective. Il y a une volontĂ© de prouver quâon est capable par rapport Ă son voisin, quâon va dĂ©passer la souffrance mĂȘme si on est fatiguĂ©, et quâon peut compter sur lui, etc. Jâai pu observer ça Ă la fois chez les cadres dans ce quâon appelle les âboys clubsâ, et sur le terrain dans des pratiques de renforcement viril.
Tu nâas pas observĂ© de solidaritĂ© entre les femmes ?
Assez peu, et câest particuliĂšrement vrai dans les milieux masculins : la sororitĂ© est une solidaritĂ© entre femmes qui est trĂšs difficile Ă obtenir. Jâen ai fait lâexpĂ©rience en tant que chercheuse mais aussi en tant que femme. Je me suis dit que jâallais trouver une solidaritĂ© de genre qui mâaiderait Ă aller sur le terrain, mais en fait pas du tout. Câest parce que les femmes ont elles-mĂȘmes intĂ©riorisĂ© tout un tas de stĂ©rĂ©otypes fĂ©minins. Câest ce que DaniĂšle Kergoat appelle âle syllogisme des femmesâ, qui dit : âtoutes les femmes sont jalouses. Moi je ne suis pas jalouse. Donc je ne suis pas une femme.â Il y a alors une impossibilitĂ© de crĂ©ation de la solidaritĂ© fĂ©minine, parce quâelles ne veulent pas rentrer dans ces stĂ©rĂ©otypes dĂ©gradants de chieuses, de nunuches, de cuculs⊠Les femmes sont assez peu nombreuses et assez vites jugĂ©es, en particulier sur leurs tenues : les jugements de valeur sont assez sĂ©vĂšres ! Par exemple si une femme arrive avec un haut un peu dĂ©colletĂ©, les autres femmes vont ĂȘtre plutĂŽt dures envers elle, beaucoup plus que les hommes dâailleurs. Elles mettent tellement dâefforts Ă se crĂ©er une crĂ©dibilitĂ© professionnelle que tout Ă coup, si une femme arrive en dĂ©colletĂ©, on ne va parler que de ça.
Quels que soient tes attributs, que tu sois féminine ou pas tant que ça, tu vas avoir une pression, une injonction tacite à contrÎler tous les paramÚtres de ta féminité.
Toi en tant que femme dans lâentreprise, tu dis que tu as souvent Ă©tĂ© renvoyĂ©e Ă ton genre. Il y a une forme de rappel Ă lâordre.
Oui, quand on est peu nombreuses dans un univers masculin, la fĂ©minitĂ© fait irruption ! Quels que soient tes attributs, que tu sois fĂ©minine ou pas tant que ça, tu vas avoir une pression, une injonction tacite Ă contrĂŽler tous les paramĂštres de ta fĂ©minitĂ©. Ce ne sont pas les hommes qui doivent contrĂŽler leurs dĂ©sirs ou leurs remarques, mais câest aux femmes de contrĂŽler ce quâelles provoquent chez les hommes, et la perturbation quâelles vont provoquer dans cet univers masculin, parce quâelles y font irruption.
Toujours rappeler les femmes Ă lâordre, câest une obsession sociale. Les polĂ©miques sur les tenues des filles Ă lâĂ©cole, sur les tenues des femmes musulmanes en sont des exemples⊠Cette volontĂ© de contrĂŽle des corps fĂ©minins est-elle aussi forte que les avancĂ©es fĂ©ministes rĂ©centes ?
Câest difficile Ă mesurer mais ce nâest pas impossible. Sâil y a des mouvements masculinistes aussi forts au Canada par exemple, câest peut-ĂȘtre que le mouvement fĂ©ministe y est hyper fort. Ce nâest pas impossible de se dire quâĂ chaque fois quâil y a eu une vague dâavancĂ©es fĂ©ministes, quelques annĂ©es plus tard, il y a forcĂ©ment un retour de bĂąton. Avec ce qui sâest passĂ© avec #metoo, on dirait que le retour de bĂąton a commencĂ© avec le verdict du procĂšs Johnny Depp â Amber Heard, puis il y a eu la la dĂ©cision de la Cour Constitutionnelle contre lâavortement aux Etats-Unis⊠On nâest pas sorties de lâauberge, on est en train de voir se rĂ©veiller un mouvement de fond qui Ă©tait peut-ĂȘtre un peu dormant, mais qui est bien prĂ©sent. Lâarticle sur les masculinistes qui vient de sortir dans Le Monde est flippant, câest vraiment des jeunes. En plus, ils sont bien organisĂ©s, et ils ont une rhĂ©torique convaincante quand tu ne tây connais pas trop.Â
Les milieux de travail trĂšs fĂ©minisĂ©s sont-ils aussi sujets Ă lâabsence de sororitĂ© et Ă la solidaritĂ© masculine dont tu fais Ă©tat dans ton enquĂȘte ?
En gĂ©nĂ©ral, les hommes qui accĂšdent Ă ces milieux ont un âascenseur de verreâ (contrairement aux femmes qui ont le âplafond de verreâ) : câest un accĂšs plus rapide et plus facile Ă des postes Ă responsabilitĂ©, des postes de direction. Câest le cas par exemple du milieu de lâĂ©dition : il y a Ă©normĂ©ment de femmes qui y travaillent mais les hommes sont aux manettes. Le lien avec capitalisme et virilitĂ© se retrouve partout â les hommes partent avec un avantage dans le monde du travail capitaliste, souvent du simple fait quâils sont des hommes et quâon leur prĂȘte plus volontiers dâhypothĂ©tiques qualitĂ©s de leader.
Dans quelle mesure peut-on Ă©tendre tes conclusions Ă dâautres milieux de travail ou dâautres secteurs dâactivitĂ© ? Est-ce que tes conclusions sont spĂ©cifiques Ă la population majoritairement ouvriĂšre et masculine, et au travail en proie Ă lâintensification, Ă©tudiĂ©s dans ta thĂšse ?
Jâai pensĂ© mon travail pour que ce soit gĂ©nĂ©ralisable Ă plein dâentreprises. Jâai pensĂ© cette enquĂȘte comme Ă©tant symptomatique, ou en tout cas assez reprĂ©sentative de plein de tendances du monde du travail : lâintensification, lâinformatisation Ă outrance⊠Ces tendances se retrouvent dans de nombreux secteurs. Je dis dans lâintro : âdepuis lâentrepĂŽt, on comprend tout.â Comme partout, il y a de la rationalisation, de lâintensification, et de la production flexible. A partir de lĂ , on peut rĂ©flĂ©chir aux liens entre masculinitĂ©s et capitalisme. Les problĂ©matiques de violence, de harcĂšlement sortent dans tous les milieux, aucun milieu social nâest Ă©pargnĂ©, prĂ©cisĂ©ment parce quâelles ont des racines communes.Â

Comment peut-on abolir le capitalisme, le patriarcat et le colonialisme ?
Je vois une piste de sortie, une perspective politique majeure qui est de miser sur la sororitĂ©. La sororitĂ© fonctionne diffĂ©remment des boys clubs, câest beaucoup plus horizontal et beaucoup moins hiĂ©rarchique. Il y a cette mĂȘme notion dâentraide, mais elle est beaucoup plus inclusive. Ce sont des dominĂ©es qui se rassemblent et qui refusent dâĂȘtre dominĂ©es parce quâelles refusent de dominer. Il faut prendre exemple sur les hommes qui savent trĂšs bien se donner des coups de main quand il le faut, mais faisons-le Ă bon escient. Câest une solution hyper puissante.
Une perspective politique majeure est de miser sur la sororitĂ©. (âŠ) Ce sont des dominĂ©es qui se rassemblent et qui refusent dâĂȘtre dominĂ©es parce quâelles refusent de dominer.
Ne pas dominer, quand on est dominante sur dâautres plans (quand on est blanche par exemple), ça revient Ă enrayer les diffĂ©rents systĂšmes de domination.
Tout Ă fait. Les Pinçon-Charlot, on leur a beaucoup reprochĂ© dâavoir travaillĂ© sur les dominants, et câest le cas aussi pour les masculinitĂ©s ! Il y a plusieurs types de critique : dâabord, il y a un soupçon de complaisance avec ses sujets dâĂ©tude, alors quâil y a suffisamment de critique Ă lâĂ©gard de nos travaux pour Ă©viter ce biais. Ensuite, on est souvent accusĂ©.e.s de sâintĂ©resser Ă des vestiges ou Ă des pratiques dĂ©passĂ©s, parce que les groupes (hommes, ou bourgeois) sont en transformation ; en fait, les pratiques de domination se transforment, mais pas la domination ! Enfin, on peut nous reprocher de mettre en lumiĂšre des catĂ©gories âsuperfluesâ, alors quâon devrait sâintĂ©resser aux dominĂ©.e.s⊠mais on a besoin de comprendre le fonctionnement des dominant.e.s pour dĂ©construire leur moyen de domination, et donner des armes Ă la sororitĂ©.
Rédaction
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