Benoßt Coquard : « la gauche doit aller dans les petites villes »
Dans son livre Ceux qui restent, paru en 2019, le sociologue BenoĂźt Coquard sort des discours convenus sur la France « des territoires » (comme disent les politiques), « pĂ©riphĂ©rique » (comme disent les Ă©ditocrates) ou « moche » (comme dit TĂ©lĂ©rama). Sans doute parce que câest un milieu quâil connaĂźt et dont il vient, il ne tombe dans aucun des piĂšges dâune sociologie surplombante qui parlerait au nom des gens, avec un regard vu dâen haut (de Paris, gĂ©nĂ©ralement). Son travail anthropologique permet de comprendre les ressorts de la politisation dans le monde rural et des petites villes et dâĂ©viter deux grands Ă©cueils rĂ©pandus quand il sâagit de parler de ces Ă©lecteurs : dâun cĂŽtĂ© un Ă©cueil misĂ©rabiliste, qui met de cĂŽtĂ© la xĂ©nophobie et le racisme pour insister sur lâexpression de souffrance que ce vote constitue. De lâautre une position morale qui insiste sur lâignominie que constitue ce choix Ă©lectoral et se refuse dâen Ă©tudier les causes. Câest pourquoi je me suis entretenu avec lui au sujet des ressorts et la diffusion du vote RN et des difficultĂ©s quâa la gauche Ă parler Ă ces catĂ©gories populaires hors des mĂ©tropoles. Il en ressort des pistes Ă mon sens essentielles pour retrouver une capacitĂ© Ă partager nos idĂ©aux Ă©galitaires partout et auprĂšs de toutes les classes sociales dominĂ©es.
Pourrait-on dire que la victoire du RN serait perçue par la population que tu cĂŽtoies et Ă©tudies â les ouvriers et employĂ©s dâune zone rurale de la rĂ©gion Grand Est â comme une victoire de classe ?
Ce que jâai remarquĂ© un peu avant le rĂ©sultat des Ă©lections europĂ©ennes, câest quâil y avait un sentiment de type « cette fois-ci on est du cĂŽtĂ© des vainqueurs », « Ce coup-ci câest notre tour ».
En 2018, chez les Gilets jaunes que jâaccompagnais, il y avait des remarques sarcastiques sur le fait que lâĂ©lection de Macron avait Ă©tĂ© pipĂ©e et quâensuite ça serait au tour de Le Pen, que câĂ©tait un peu organisĂ© depuis âlĂ hautâ⊠Je mâen suis souvenu en parlant avec un ancien du mouvement rĂ©cemment qui me disait : « Bon ben voilĂ , au moins on y est », « Enfin ça arrive ! Enfin ça pĂšte ! ». Il a une justification rĂ©pandue selon laquelle « Dans nos vies ça pĂšte dĂ©jĂ , alors au moins ça va pĂ©ter partout ».
Donc il y a un peu de ça, mais aussi des convictions quâon sâest forgĂ©es avec le temps : « enfin ce en quoi je crois va arriver au pouvoir ». Et ces deux aspects-lĂ , quâon a tendance Ă sĂ©parer en deux types dâĂ©lectorat RN, je lâentends parfois chez les mĂȘmes personnes.Â
Les votants dâextrĂȘme-droite en milieu populaire ressemblent sociologiquement aux abstentionnistes, par leur niveau de diplĂŽme notamment, et beaucoup dâentre eux ont besoin de sentir que leur vote est lĂ©gitime. Et quand ils voient que toute une partie de la population française va voter RN, eh bien ça lĂ©gitime leur vote.
Non seulement autour de toi ça fait longtemps que ça parle RN, mais en plus Ă lâĂ©chelon national ça vote massivement RN. Ăa devient un peu le vote du bon sens et cela lui laisse encore une marge de progression chez les indĂ©cis entourĂ©s de gens qui font la promo du RN.
Maintenant quâon leur rĂ©pĂšte « le RN va ĂȘtre au pouvoir », ils se disent quâils ne pensaient pas si mal dans leur petit coin de campagne. Un peu sur le mode : « tout mauvais que jâĂ©tais Ă lâĂ©cole, tout peu compĂ©tent que je me sens en politique, je suis du bon cĂŽtĂ© des choses ».
Mais surtout,il faut Ă mon sens comprendre le vote en lien avec la maniĂšre dont les gens se construisent dans les rapports sociaux. Quand tâes en milieu populaire tu es marquĂ© par le contrĂŽle social : le fait dâĂȘtre bien vu, dâavoir bonne rĂ©putation. Que ça soit dans un quartier populaire dâune petite ville ou dans un village, le contrĂŽle social est permanent. Par consĂ©quent tu sais lâimportance, pour ĂȘtre âbien vuâ, dâĂȘtre conforme, dâĂȘtre dans le moule. Non seulement autour de toi ça fait longtemps que ça parle RN, mais en plus Ă lâĂ©chelon national ça vote massivement RN. Ăa devient un peu le vote du bon sens et cela lui laisse encore une marge de progression chez les indĂ©cis entourĂ©s de gens qui font la promo du RN.Â

Il y aurait une sorte dâeffet dâentraĂźnement : plus les gens votent RN⊠plus les gens votent RN ?
Oui. Ătre dans la contestation, dans une forme de distinction politique, ça demande certaines ressources. Câest pour ça aussi que la gauche Ă©tait forte quand lâĂtat social Ă©tait fort, quand il y avait des perspectives dâavenir offertes par des avancĂ©es de carriĂšre, quand les gens avaient un meilleur pouvoir dâachat : on demandait encore plus. Les gens se sentaient lĂ©gitimes Ă ĂȘtre encore plus de gauche. LĂ les personnes votent RN, mĂȘme sâils ne savent pas ce que ça va donner Ă©conomiquement â longtemps on a dit que le RN aurait des effets catastrophiques sur lâĂ©conomie mais dĂ©sormais il y a des Ă©ditocrates pour dire que tout ira bien. Or, Ă lâheure actuelle, tout le monde dit « ça dysfonctionne dĂ©jà ». Les institutions dysfonctionnent, le travail dysfonctionneâŠ
 Il nây a plus de pĂ©rennitĂ© dans le travail, avec un sentiment de dĂ©clin Ă lâĂ©chelle du pays et de « câĂ©tait mieux avant »⊠alors les gens se disent « quâest-ce que je vais perdre ? Au moins yâaura peut-ĂȘtre du mieux ». Il nây a plus de peur de les mettre au pouvoir.
Je ne suis pas analyste politique et je ne peux pas prĂ©dire des rĂ©sultats dâĂ©lections, car il y a des dynamiques locales complexes, on verra bien. Mais le socle Ă©lectoral du RN, je le vois comme appelĂ© Ă progresser. ll y a des Ă©lĂ©ments de « bataille culturelle » que le RN a gagnĂ©s, avec par exemple un temps de passage dans les mĂ©dias qui est trĂšs important. Les mĂ©dias accompagnent la montĂ©e du RN avec une audience importante et un parti prĂ©sentĂ© sous son meilleur jour.
« De toute façon maintenant ils veulent nous mettre Le Pen, donc on va lâavoir »- « mais toi du coup tu vas voter Le Pen ? » â « bah oui de toute façon ils veulent que ça soit elle »
Ă mon niveau, jâobserve cette dynamique de se sentir encouragĂ© par son environnement social, y compris les gens qui vous dominent socialement (localement ça va ĂȘtre un petit patron par exemple) et maintenant, Ă la tĂ©lĂ©vision, des gens en cravate qui expliquent que le RN câest trĂšs bien⊠Alors il y a un ralliement Ă lâopinion majoritaire, ou plutĂŽt, lâopinion dominante. Macron avait dĂ©jĂ gagnĂ© ainsi par le passĂ© : « faites comme vous voulez, mais je vais ĂȘtre Ă©lu ». Je serais intĂ©ressĂ© de voir le report de voix de Macron au RNâŠceux qui se disent « bon, jâavais votĂ© Macron mais ce coup-ci ça a lâair dâĂȘtre le tour de Marine ». Il y a du monde dans mon entourage qui parle comme ça en tout cas : « De toute façon maintenant ils veulent nous mettre Le Pen, donc on va lâavoir » « mais toi du coup tu vas voter Le Pen ? » « bah oui de toute façon ils veulent que ça soit elle »
Je sais que ça peut ĂȘtre perturbant pour des surdiplĂŽmĂ©s, sur « conscientisĂ©s » notamment Ă gauche⊠mais il y a vraiment un effet de suivi qui prend racine dans des choses bien plus concrĂštes que lâopinion politique. Ce sont des choses que jâai vu sur le temps long, dans le mode de vie en gĂ©nĂ©ral : cette volontĂ© de conformisme dans tous les aspects de ton quotidien, sur laquelle vient se greffer la politisation. Le rapport Ă la politique sâexprime Ă travers la façon dont on critique les assistĂ©s par exemple ou bien comment on parle du travail, des taxes etc. Ăa câest de la politisation qui tient Ă comment tu divises le monde, comment tu le perçois. Ensuite le vote peut traduire ce rapport au monde de diffĂ©rentes maniĂšres.Â
Mais il faut bien dire que le RN a Ă©tĂ© instaurĂ© comme le seul parti dâopposition par le pouvoir en place alors mĂȘme que la France est un pays dâalternance :La gauche a Ă©tĂ© mise en dehors du dĂ©bat.Â
Dans les ressorts du vote RN, tu parles du conformisme⊠et ça câest une idĂ©e vraiment Ă contre-courant, parce que longtemps on a dit que le vote RN Ă©tait un vote antisystĂšme, de dĂ©saccord⊠Or, tu dĂ©cris ça comme lâexpression dâune conformitĂ© ainsi que de cette dĂ©possession de son destin politique autour du « ils vont nous mettre le RN ». LâĂ©lecteur nâaurait comme unique rĂŽle que de valider ce qui a dĂ©jĂ Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© au-dessus de lui ?
Oui, il y a ce sentiment rĂ©pandu : « de toute façon, tout est couru dâavance⊠». Cependant, le succĂšs des thĂ©ories du complot, notamment en milieu populaire, peut parfois ĂȘtre un premier pas vers un rapport critique au monde. Câest dĂ©jĂ comprendre quâil y a un systĂšme qui existe, pas une simple somme de volontĂ©s individuelles, quâil y a bien des rapports de force qui alignent des forces Ă©conomiques avec les candidats qui ont le plus de chance de gagner⊠Câest une rĂ©alitĂ©. Actuellement en France, il y a des personnes trĂšs riches qui soutiennent lâextrĂȘme-droite et la poussent.
On pourrait se dire que par rapport Ă cette analyse du « systĂšme qui veut ça », il pourrait y avoir une attitude de rĂ©bellion. Pourquoi ce nâest pas le cas ?
Dans ce genre de moment, les normes changent : le conformisme câest la question de ce qui est acceptable. Lâanalyse dĂ©pend donc beaucoup de la mĂ©thode qui est adoptĂ©e : quand on fait un sondage dâopinion et que lâon arrive avec une question posĂ©e dâen haut, depuis la ville souvent, les gens rĂ©pondent « est-ce que jâai bien rĂ©pondu ? ». Jâai travaillĂ© pour un institut de sondage quand jâĂ©tais Ă©tudiant et câĂ©tait ce que les gens me disaient aprĂšs mes questions. On a tendance Ă ne pas se sentir lĂ©gitime dans ce quâon exprime. Mais quand on est avec ses amis, ses proches, dans un endroit oĂč tu te sens libre dâexprimer ton avis sans avoir peur du jugement des autres, dans un milieu oĂč il nây a quasiment que des gens de ta classe sociale, qui partagent ton style de vie, oĂč tu ne te sens pas Ă lâĂ©cole, alors la maniĂšre dont tu endosses ton vote et ton affinitĂ© politique sâexprime de maniĂšre plus fiĂšre, moins tabou⊠Donc lâexpression de lâopinion politique dĂ©pend vraiment du rapport de classe dans lequel elle a lieu. Dans certains milieux, notamment ceux que jâĂ©tudie, ce conformisme rend au contraire trĂšs difficile dâĂȘtre de gauche : tu passes pour un assistĂ© si tu le dis. Tu contraries la norme du groupe : or, si tu veux appartenir au groupe, il faut rentrer dans le moule. Il faut donner des gages de respectabilitĂ© : et si tu ne corresponds pas aux normes du groupe il va falloir compenser en Ă©tant plus bosseur. Il va falloir sur-affirmer, pour le coup, ton vote RN.

Lâexpression de lâopinion politique dĂ©pend vraiment du rapport de classe dans lequel elle a lieu. Dans certains milieux, notamment ceux que jâĂ©tudie, le conformisme rend trĂšs difficile dâĂȘtre de gauche : tu passes pour un assistĂ© si tu le dis.
Dans un trĂšs bon livre dâenquĂȘte, Simples militants, RaphaĂ«l Challier, montre comment certaines personnes qui touchent le RSA et qui sont stigmatisĂ©es comme des « cassos », sur-affirment leur vote pour le RN pour retourner le stigmate. Ce quâilmontre câest que lâaffirmation du vote RN permet de dire « on est du cĂŽtĂ© des gens biens », Ă cĂŽtĂ© de ceux qui sont contre lâassistanat, ceux qui veulent travailler⊠La droite captait les classes populaires avec cette logique : Nicolas Sarkozy lâa trĂšs bien fait. Bref, on pourra parler ensuite de la question du racisme et de la xĂ©nophobie mais ça me semble dĂ©jĂ important de sâintĂ©resser Ă ce qui fait quâon se sent lĂ©gitime Ă voter RN.
Quâest-ce qui fait quâon ne vote pas, alors ? Dans la population ouvriĂšre et employĂ©e que tu Ă©tudies, il y a beaucoup dâabstention par exemple.
Moi je nâai rien Ă dire de bien intĂ©ressant sur lâabstention. Jâai sans doute un biais avec les enquĂȘtĂ©s que je suis, qui ne sont pas les plus prĂ©caires (donc pas ceux qui sâabstiennent le plus). Ce sont ces classes populaires stables, propriĂ©taires, qui regardent vers le haut et aspirent Ă lâenrichissement. Ils ont pour modĂšle des artisans, commerçants, petits patrons. Qui regardent aussi en bas par peur du dĂ©classement, qui ont quand mĂȘme des difficultĂ©s, notamment des vies familiales heurtĂ©es etc. Mais ils gagnent plus que le SMIC â parfois en bossant au black tout le week-end, et ce nâest pas tout rose hein -, arrivent parfois en travaillant avec les copains Ă construire une piscine dans le jardin etc.. Ceux-lĂ votent RN en majoritĂ©, et une minoritĂ© sâabstient. Ce ne sont pas des gens qui votent toujours mais ils expriment leur opinion politique ; câest un milieu oĂč on est dĂ©jĂ un peu plus sĂ»r de soi : en Ă©tant dans le haut des classes populaires, dans un monde rural trĂšs populaire, câest dĂ©jĂ ĂȘtre proche du haut de lâespace social. Alors que tu serais Ă Paris, tu serais pauvre.
Les candidats de gauche, mĂȘme ceux dont on dit quâils sont mĂ©diatiques comme Ruffin, sont trĂšs peu connus. Personne nâen parle spontanĂ©ment et quand on leur demande ce ne sont pas les politiques quâils vont citer.
La politique pour eux câest Le Pen â Macron, câest un duel.
Les profils dâabstentionnistes que jâai vu Ă©taient difficiles Ă saisir : il y avait des gens qui me disaient, par exemple, quâils soutenaient le RN mais nâallaient jamais voter. Jâai dĂ©jĂ racontĂ© ça ailleurs mais un jour, le JT de 13h de Jean-Pierre Pernaut est venu faire un micro-trottoir dans un village sur lequel jâenquĂȘtais, ils interviewaient un gars que je connaissais et qui nâĂ©tait pas allĂ© voter la veille, et il racontait au micro quâil avait votĂ© « Marine ». Il voulait donner le change et voulait passer Ă la TV. Par ailleurs, câĂ©tait quelquâun qui tenait beaucoup de propos xĂ©nophobes dans la vie de tous les jours, donc sâil Ă©tait allĂ© voter il aurait votĂ© Le Pen. Et je ne sais pas sâil connaissait les autres candidats. En tout cas, câest elle qui reflĂšte lâoffre politique.
Sur ce sujet, une prĂ©cision : il faut que les gens connaissent les candidats pour voter pour eux. Les candidats de gauche, mĂȘme ceux dont on dit quâils sont mĂ©diatiques comme Ruffin, sont trĂšs peu connus. Personne nâen parle spontanĂ©ment et quand on leur demande ce ne sont pas les politiques quâils vont citer. La politique pour eux câest Le Pen â Macron, câest un duel.

Pourtant, depuis 2022, on entend davantage parler dâune tripartition de la vie politique avec la gauche / Macron / le RNâŠ
Oui, ces trois blocs fonctionnent Ă©videmment. Les prĂ©caires votent plus Ă gauche, les jeunes votent plus Ă gauche⊠et câest plutĂŽt dans la France des petits propriĂ©taires quâon a le vote RN. Et câest une part importante des classes populaires blanches et des petites classes moyennesâŠ
Je pense que cette tripartition est Ă©vidente en termes de chiffre, mais Ă lâĂ©chelle locale il y a des styles de vie et de la politisation. Le fait dâĂȘtre de tel ou tel milieu social, câest ça qui influence cette politisation. Ce nâest pas le fait dâĂȘtre de telle ou telle ville. Il y a une note de Olivier Booba Olga sur les Ă©lections europĂ©ennes qui dit la mĂȘme chose : vivre Ă la campagne ou Ă la ville nâinfluence pas mĂ©caniquement le vote. Mais il y a des campagnes oĂč se concentrent les milieux populaires. Et je le dis en tant quâethnographe : il faut comprendre cet effet de lieu qui fait que lorsquâon est entourĂ© de gens qui disent « RN, RN, RN », eh bien on est poussĂ© Ă choisir le RN. Si on est de gauche, on se tait et on reste chez soi. On met son bulletin dans lâurne discrĂštement ou lâon ne va pas voter. Car tenir tĂȘte sur ce sujet, ce serait passer pour un assistĂ©. Ou alors il faut avoir beaucoup de ressources.
Et je le dis en tant quâethnographe : il faut comprendre cet effet de lieu qui fait que lorsquâon est entourĂ© de gens qui disent « RN, RN, RN », eh bien on est poussĂ© Ă choisir le RN. Si on est de gauche, on se tait et on reste chez soi. On met son bulletin dans lâurne discrĂštement ou lâon ne va pas voter.
Prenons la petite bourgeoisie culturelle, par exemple lâinstituteur. Dans les annĂ©es 50, quelquâun dâĂ©duquĂ©, Ă lâĂ©poque mĂȘme surĂ©duquĂ©, il cĂŽtoyait les classes populaires dans le style de vie, les loisirs, lâentraide⊠Il avait un autre son de cloche Ă proposer quâune politique rĂ©actionnaire et conservatrice que pouvaient donner les propriĂ©taires terriens, les contremaĂźtres, les gens acquis au patronat. Ces derniers, aux Ă©lections municipales, devaient ferrailler avec une liste composĂ©e dâune alliance entre ouvriers et petite bourgeoisie culturelle locale. Ces deux groupes Ă©taient trĂšs proches en termes dâorigine sociale, puisque les membres du second groupe venaient de milieu ouvrier. Tout ça Ă©tait trĂšs important comme Ă©largissement du champ des possibles politiques par rapport Ă aujourdâhui.
DĂ©sormais, la polarisation est beaucoup plus forte. Les riches se sont regroupĂ©s, les classes se sont sĂ©parĂ©es spatialement et les gens de milieux populaires nâont plus quâun son de cloche. Et ce nâest pas C ce soir quâils vont aller regarder. Quand on rentre crevĂ© de lâusine, on nâa pas envie de regarder ça, mais plutĂŽt des mĂ©dias qui vont dans le sens du courant dominant, possĂ©dĂ©s par des gens qui donnent le la de la politique actuelle.
Ce nâest pas pour autant que parce que les gens votent RN, ils ont oubliĂ© de quelle classe ils Ă©taient. Le vote RN, câest aussi le vote pour des gens qui tiennent tĂȘte Ă Macron, qui lâempĂȘchent de gouverner. Un parti fort, qui nâest pas juste Zemmour ou mĂȘme Le Pen pĂšre.Â
Jordan Bardella est perçu comme quelquâun qui tient tĂȘte ?
Je nâentends pas forcĂ©ment parler de Jordan Bardella. Peut-ĂȘtre que je suis des gens qui ne regardent pas beaucoup TikTok, et ne sont pas des retraitĂ©s sĂ©duits par un petit jeune, en tout cas, je nâai pas vu lâengouement dĂ©mesurĂ©. AprĂšs Bardella câest un homme, il met des costumes, il est bien conforme dans son genre etc.
Tu mâas parlĂ© tout Ă lâheure des appels lancĂ©s, au tout dĂ©but de la campagne des lĂ©gislatives anticipĂ©es, par les militants de gauche, Ă aller militer dans des zones rurales, des petites villes. Tu en penses quoi ?
Câest la condition pour rebattre ces cartes dĂ©mographiques. Dans ces territoires appauvris, comme je le montrais dans mon livre, dĂšs quâon a le bac on est amenĂ© Ă partir car le marchĂ© du travail local ne donne pas de perspective dâavenir quand on est diplĂŽmĂ©. Et donc toutes celles et ceux qui sont un peu diplĂŽmĂ©s, votent Ă gauche et peuvent appuyer Ă©ventuellement des personnes de gauche sur place qui ont moins de ressources, mais ils sont absents ou trop peu pour faire face.Â
Donc aller faire du porte Ă porte Ă lâancienne, montrer ta tĂȘte, montrer que tu ne manges pas des enfants etc. Je mentionne ça parce que câest un dĂ©lire quâon a vu aux Etats-Unis Ă propos dâ Hillary Clinton. La gauche actuellement en France, dans certains endroits, câest tellement loin, quâil est facile de la calomnier, de lui faire dire ce quâon veut. Car il nây a personne de gauche autour de soi qui va dire âmais regarde moi, est-ce que jâai lâair dâĂȘtre antisĂ©mite ?â
Les milieux populaires sont trĂšs peu incarnĂ©s politiquement : il y a parfois des candidats de classe populaire, mais travaillĂ©s par les partis et avec des rĂŽles de second couteau, de telle sorte quâil nâest pas facile de sâidentifier Ă eux.
Câest donc en grande partie une question de peuplement en France. Comme aux Etats-Unis oĂč il y a des Etats qui deviennent de plus en plus progressistes et dâautres de plus en plus conservateurs. Et ce sont les Etats riches qui sont de gauche⊠les Etats conservateurs font reculer les droits humains eux. Et en France on retrouve progressivement les mĂȘmes logiques. Ă Paris il y a des grosses manifestations contre le RN, mais dans les petites villes, ce nâest pas le cas. Ou alors les gens vont sortir quand Marine Le Pen ou Jordan Bardella gagne. Je vois par ci par lĂ des drapeaux français aux fenĂȘtres, je ne suis pas sĂ»r que ce soit pour lâEuro de foot. Cette opposition-lĂ se cristallise gĂ©ographiquement. Pour rĂ©sumer, on ne connaĂźt pas toute lâoffre politique quand elle nâest pas autour de soi.
Sans compter le fait que les milieux populaires sont trĂšs peu incarnĂ©s politiquement : il y a parfois des candidats de classe populaire, mais travaillĂ©s par les partis et avec des rĂŽles de second couteau, de telle sorte quâil nâest pas facile de sâidentifier Ă eux. Et pour compenser une absence locale de gens de gauche, mettre en avant des candidats populaires Ă la tĂ©lĂ©vision, vraiment dans des rĂŽles de premier plan, ça fonctionnerait. Une vraie dĂ©mocratie câest permettre Ă toutes les classes sociales dâĂȘtre reprĂ©sentĂ©es en proportion de ce quâelles reprĂ©sentent dans la sociĂ©tĂ©. On en est trĂšs loin.
Pour rĂ©sumer, on ne connaĂźt pas toute lâoffre politique quand elle nâest pas autour de soi.
Câest un problĂšme que pour quâon ait des reprĂ©sentants des classes populaires, il faut quâils soient filtrĂ©s par des membres de la bourgeoisie. Câest ce Ă quoi on assiste dans les partis de gauche aussi. Quand il y a des candidats populaires, câest quâils ont Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©s par des professeurs, des thĂ©sards, des gens aisĂ©s et des hĂ©ritiers⊠ça ne va pas.
Donc tu dirais que la gauche est absente des petites villes et du monde rural du fait de lâabsence de mixitĂ© sociale : les gens qui amenaient les idĂ©es de gauche ne sont plus au contact de toute une partie de la populationâŠ
Ou pire : ils exacerbent leurs diffĂ©rences, parfois malgrĂ© eux et en essayant de lutter contre ce phĂ©nomĂšne lĂ . Je prends lâexemple des tiers lieu en milieu rural : de nos jours, la petite bourgeoisie culturelle de gauche sâexpose dans des tiers lieux. Occuper une ancienne usine pour en faire des ateliers dâartistes par exemple. Câest se dĂ©marquer symboliquement. Je pense aux nĂ©o-ruraux : il y a des campagnes de nĂ©o-ruraux qui sont gentrifiĂ©es depuis longtemps avec des niveaux de revenus comparables aux grandes villes (la DrĂŽme, lâArdĂšche etc.) mais aussi des endroits avec des nĂ©o-ruraux pionniers qui sont des galĂ©riens. Ils ont peu dâargent, sont en location, vivent en colocation etc. Mais par contre, Ils occupent lâespace public tout en ayant un style de vie qui est non conforme. Ce nâest pas un problĂšme sur le principe : câest bien que tout le monde ne soit pas pareil, câest bien dâassumer ce quâon est, etc. Mais quâest-ce que cela produit ?
Ăa produit le sentiment que tu ne ressembles pas du tout aux gens qui incarnent la pensĂ©e de gauche. Je nâai pas envie de mâĂ©tendre lĂ dessus car je trouve ça dĂ©sespĂ©rant⊠sur la façon dont la petite bourgeoisie culturelle, ou parfois mĂȘme le pĂŽle culturel prĂ©caire, parfois mĂȘme plus prĂ©caire que les classes populaires installĂ©es, peut ĂȘtre perçue comme des extra-terrestres parfois. Je pense par exemple Ă une exposition organisĂ©e dans un village par des artistes, dâanimaux empaillĂ©s, mais des animaux tuĂ©s par des voitures puis empaillĂ©s⊠ça semblait dĂ©lirant auprĂšs des habitants. Et quand on commence Ă dire que pour organiser ça il y a eu de lâargent public, bon⊠Et puis ça crĂ©e des questions âquâest-ce quâils font comme travail ces gens-lĂ ?â.
MĂȘme moi qui fait beaucoup de tĂ©lĂ©travail, ça suscite des questionnements, je ne suis pas considĂ©rĂ© comme un vrai travailleur dans mon propre milieu dâorigine. Bon ça tient plus largement au fait que je ne produis rien de concret de mes mains.. Bref, il faut faire ce travail critique , mĂȘme si lâauto-analyse fait parfois un peu de mal Ă lâĂ©go.
Câest aussi pour ça que le Parti Communiste a rĂ©ussi Ă sâimplanter localement, câest parce quâil faisait Ă©merger ses militants des milieux populaires. Dans leur ethos, dans leur maniĂšre dâĂȘtre, de penser, ils avaient des affinitĂ©s avec les ouvriers et les employĂ©s.
Je parlais des instituteurs de gauche dans les petites villes : on observe que ce sont des gens qui Ă©taient intĂ©grĂ©s dans la vie locale et aussi qui jouaient sur leurs propres origines sociales ouvriĂšres. Moi qui suis un bourgeois intellectuel mais qui a des parents de classes populaires , mes enquĂȘtĂ©s me disent âce qui compte, câest lĂ oĂč tu es maintenant. Maintenant tu nâes plus comme nousâ. ForcĂ©ment, ils ont un reste de conscience de classe sur ce point lĂ , ils ont raison. Tout Ă lâheure on parlait de lâaffinitĂ© quâil pouvait y avoir entre des instituteurs et la classe ouvriĂšre, câest que ce sont donc des gens qui venaient souvent dâun milieu pauvre, et restaient en affinitĂ© avec ces classes populaires. Câest aussi pour ça que le Parti Communiste a rĂ©ussi Ă sâimplanter localement, câest parce quâil faisait Ă©merger ses militants des milieux populaires. Dans leur ethos, dans leur maniĂšre dâĂȘtre, de penser, ils avaient des affinitĂ©s avec les ouvriers et les employĂ©s.Â

Et câest lĂ que je pose une petite limite Ă cet appel Ă venir militer Ă la campagne : il ne suffit pas de dĂ©barquer avec son hexis corporel (façon de se tenir, de parler, de sâhabiller), de la classe sociale quâon porte en soi. Câest potentiellement ĂȘtre associĂ© Ă un style de vie qui est honni localement, surtout sâil y a des crispations entre ânĂ©osâ et autochtones⊠Si on arrive au porte Ă porte en transportant ça, bon⊠Mais ça reste bien : ça fera rĂ©flĂ©chir tout le monde des deux cĂŽtĂ©s. Y compris du cĂŽtĂ© des militants qui peuvent ĂȘtre dans des entre-soi, malgrĂ© eux. Je ne tirerai jamais sur des militants, du moins ceux qui ne font pas ça pour avoir un poste, car ĂȘtre militant actuellement câest sâexposer. Sâils ne viennent pas direct dans les campagnes 100% RN mais commencent par des campagnes un peu conquises Ă la gauche, je le comprendrais.
Sinon il y a aussi le fĂ©minisme : je trouve que câest vraiment un courant qui a eu une grande rĂ©flexivitĂ© sociale dans son histoire. Qui a rĂ©ussi par moments Ă amener des femmes plutĂŽt bourgeoises Ă se demander comment ne pas exclure les femmes des milieux populaires. Câest vraiment lâun des mouvements les plus rĂ©flexifs, et câest certainement liĂ© Ă la centralitĂ© du fĂ©minisme noir qui a toujours obligĂ© les fĂ©ministes dominantes Ă rĂ©flechir lĂ dessus. De toute façon, faire partie dâun groupe dominĂ© oblige Ă la rĂ©flexivitĂ©. On le sait, les gens les plus rĂ©flexifs ne viennent pas des groupes majoritaires et dominants dans la sociĂ©tĂ©.Â
Localement par chez moi, ce sont les femmes qui ont lancĂ© le mouvement des gilets jaunes et qui lâont fait tenir au quotidien. Mais ce ne sont jamais elles qui ont Ă©tĂ© Ă©lues reprĂ©sentatives locales, toujours des hommes, avec des grosses barbes et qui parlent fort.
Parmi les gens qui sâengagent dans le milieu rural, quand ce sont des femmes, il y a cette rĂ©flexion. Elles savent que câest plus compliquĂ© dâoccuper lâespace quand on est une femme, pour se dĂ©placer aussi, quâil y a des inĂ©galitĂ©s fortes sur le marchĂ© du travail etc. Alors elles vont peut ĂȘtre crĂ©er des solidaritĂ©s entre femmes. Une femme en famille monoparentale dans un village peut se tourner vers dâautres femmes qui ont des rĂ©seaux dâentraide, quand ça existe. Le fait que le planning familial soit beaucoup moins Ă©tendu dans les campagnes en dĂ©clin que dans les campagnes attractives, câest un souci. Localement par chez moi, ce sont les femmes qui ont lancĂ© le mouvement des gilets jaunes et qui lâont fait tenir au quotidien. Mais ce ne sont jamais elles qui ont Ă©tĂ© Ă©lues reprĂ©sentatives locales, toujours des hommes, avec des grosses barbes et qui parlent fort.
Dans une enquĂȘte rĂ©cente Ă laquelle jâai participĂ© sur lâaccueil des migrants, on voit que ce sont des femmes qui sâengagent concrĂštement pour aider les personnes que lâEtat a mis lĂ , loin des transports et des infrastructures. Elles ont cette conscience quâil faut sâentraider. Câest un motif dâespoir. Car la masculinitĂ© populaire, elle, empĂȘche beaucoup de choses politiquement. Câest Ă©videmment que le fait de ne pas ĂȘtre un ââassistĂ©â câest aussi ĂȘtre un homme fort, câest marcher dans les pas de son pĂšre etc.
Les modĂšles dâaccomplissements locaux sont le plus souvent des hommes, dans des professions de rĂ©ussite Ă©conomique, et qui sont des leaders dâopinion situĂ©s Ă droite. Sâil y a avait des gens du coin, qui viennent de milieu populaire et qui pourrait incarner un autre modĂšle⊠ça serait bien.Â
Câest une Ă©ducation qui se fait par un rapport de force, avec la question âqui tient la dragĂ©e haute ?â qui est le gros poisson dans une petite mare quâon va suivre localement ? Celle dont on va dire âelle a de la tchatche, elle a de la gueule, jâaimerais bien ĂȘtre comme elle, elle gagne bien sa vie, sa bagnole est propre, et en mĂȘme temps elle est de gauche â comme quoi tout ce quâon dit sur la gauche câest peut-ĂȘtre pas vrai chez Hanouna, puisque la nana de gauche qui habite Ă cĂŽtĂ© de chez moi elle travaille, elle gĂšre bien sa vie, ses parents nâĂ©taient pas riches, elle a connu la galĂšreâ etc. Câest ça qui fait que lâon sâidentifie Ă quelquâun. Si cette personne devient candidate aux Ă©lections mais quâelle continue de rester elle-mĂȘme socialement tout en reprĂ©sentant une forme de charisme, ça va marcher.
Câest une Ă©ducation qui se fait par un rapport de force, avec la question âqui tient la dragĂ©e haute ?â qui est le gros poisson dans une petite mare quâon va suivre localement ?
Le charisme, jâinsiste lĂ -dessus : câest aussi le fait de tenir tĂȘte. Câest quelque chose de trĂšs important dans les milieux populaires, oĂč il y a une fiertĂ© qui est toujours contrariĂ©e parce quâon ne voit pas de gens comme soi faire, par exemple, ce quâavait fait Philippe Poutou en clashant François Fillon en 2017. Câest une sĂ©quence qui avait Ă©normĂ©ment tournĂ©, Ă©normĂ©ment plu aux gens que je cĂŽtoyais Ă cette Ă©poque pour mes recherches, mais ces personnes-lĂ , le moins quâon puisse dire,câest quâelles nâont pas votĂ© pour lui.Â
Sur ces sujets-lĂ , je recommande vraiment la lecture du livre de RaphaĂ«l Challier dont jâai parlĂ© prĂ©cĂ©demment : il montre comment, que cela soit au PCF, Ă LR ou au RN, les militants populaires se font disqualifier, dans un processus de tri social qui est propre Ă chaque parti. On les disqualifie au profit de candidats bourgeois. Les partis de droite gagnent comme ça, car ils sont en cohĂ©rence avec eux-mĂȘme. Mais comment la gauche peut gagner comme ça ? Câest antinomique. Les appareils de parti sont lĂ pour reproduire un tri social basĂ© en grande partie sur des compĂ©tences scolaires ou des statuts privilĂ©giĂ©s hĂ©ritĂ©sâŠ
Sur la question des petits relais dâopinion⊠est-ce quâon pourrait imaginer par exemple, que comme il y a eu des âĂ©tablisâ dans les usines (câest-Ă -dire des militants qui se faisaient embaucher dans des entreprises, dans les annĂ©es 70, pour y dĂ©clencher des mouvements de grĂšve), il pourrait y avoir une forme dâĂ©tablissement gĂ©ographique, pour empĂȘcher cette polarisation territoriale que tu dĂ©cris ? ConcrĂštement, des militants de gauche qui sâinstalleraient un peu partout afin de devenir des relais dâopinion.
Oui, je ne le dirais pas mieux. Jâavais fait une note critique sur le livre de CagĂ© et Piketty sur lâhistoire du conflit politique en France. Dans ce livre, ils montraient que les classes populaires rurales Ă©taient le moteur politique de la gauche, car si la gauche regagne ces catĂ©gories lĂ , elle emporte les masses populaires dans leur ensemble et aurait le pouvoir ad vitam eternam. Et eux proposaient des mesures politiques qui leur seraient destinĂ©es : accĂšs Ă lâimmobilier etc. Bref, des mesures qui leur conviendraient mieux politiquement et crĂ©eraient une adhĂ©sion. TrĂšs bien. Mais ce que je soulevais de mon cĂŽtĂ© câest que ça ne donnera pas de relais dâopinion, ça nâarrivera pas jusquâĂ eux, et les rapports de force du quotidien ne seront pas modifiĂ©s.Â
Je pense de mon cĂŽtĂ© que pour changer cela, il faudrait penser au renouveau des Ă©tablis hors des grandes villes.Â
Le problĂšme câest que les enquĂȘtes que font mes collĂšgues sur les nĂ©o ruraux montrent que ce nâest pas trop ça. Tu connais ça mieux que moi certainement, car je ne suis pas dans une rĂ©gion avec beaucoup de nĂ©oruraux.

Oui, dâailleurs dans Frustration on va bientĂŽt publier une enquĂȘte de Selim Derkaoui sur les nĂ©o-ruraux. Je vis en Charente-Maritime qui nâest pas non plus la Mecque des nĂ©o-ruraux comme le serait la DrĂŽme par exemple. Mais jâai le sentiment que ce sont aussi des gens qui viennent sans analyse de classe. Je suis souvent surpris de voir que ces gens, mĂȘme de gauche, ne captent pas tout ce dont on parle lĂ : tous les petits trucs qui font quâon est en dĂ©calage. Au contraire, ils exacerbent ces diffĂ©rences. On est dâaccord que la polarisation se fait dans les deux sens : dans les milieux urbains diplĂŽmĂ©s de gauche il y a une revendication forte de ce statut avec une envie de diffĂ©renciation dans le style de vie, le style vestimentaire etc. Jâai cette crainte quâau contraire il y ait une exacerbation de ces diffĂ©rences. De mon cĂŽtĂ©, jâai essayĂ© de ne pas tomber dans les Ă©cueils que tu dĂ©cris quand je suis revenu mâinstaller dans ma rĂ©gion natale, en bossant sur les marchĂ©s avec mon ex-compagnon, et ça a pas mal marchĂ©âŠ
Eh oui, moi aussi jâai fait ça, bosser sur les marchĂ©s ! Mais tu vois, toi par exemple tu as rĂ©ussi Ă ĂȘtre âlâhomo qui bosse durâ et qui est intĂ©grĂ© comme ça. En fait, dĂšs que tu nâes pas complĂštement dans la norme, avec le poids des commĂ©rages, du contrĂŽle social etc. , si tu veux exister localement câest compliquĂ©. Du coup, tâes amenĂ© Ă compenser autrement.Â
Je pense de mon cÎté que pour changer cela, il faudrait penser au renouveau des « établis » hors des grandes villes.
Câest aussi ce que me racontait les descendants dâimmigrĂ©s maghrĂ©bins sur mon terrain, si tu veux âfaire partie de la bandeâ, tu as intĂ©rĂȘt Ă cocher toutes les autres cases du conformisme. Le moindre Ă©cart, le moindre petit conflit produit des motifs dâexclusion. On retrouve ça aussi chez les personnes qui viennent des familles les plus prĂ©caires, dĂšs que tâes soupçonnĂ© dâĂȘtre âun cas socââ Ă cause de ton patronyme, on va tâattendre au tournant. La politique, elle se joue dans ces rapports de dominations lĂ aussi.Â
Entretien réalisé par Nicolas Framont
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Nicolas Framont
Co-rédacteur en chef
