Les injonctions à la “régulation des émotions” sont-elles contre-révolutionnaires?”
“Travailler sur soi”, “réguler ses émotions”, ”gérer son stress”… ces injonctions comportementales, qui nous invitent à nous gérer, à nous contrôler, à nous détendre, viennent entre autres de la psychologie dite positive et comportementale étasunienne. Elles se sont diffusées d’une part dans le monde du travail à travers la notion de compétences, savoir-être et autre soft skills; d’autre part dans le monde de l’éducation à travers la notion de compétences psychosociales ou “social emotional learning”, promues par l’OMS. Quels sont les liens entre ces notions ? Qu’est-ce que les injonctions à s’auto-contrôler font aux individus ? Dans un monde capitaliste, que font-elles à nos colères, et à nos luttes ?
« Compétences » : du concept qui a saboté le syndicalisme à la star des politiques publiques
Dans le cadre de mon boulot de prof en lycée agricole puis d’intervenante en éducation à la sexualité, j’ai beaucoup entendu parler des “Compétences Psycho Sociales”. Santé publique France recommande aux professionnels de l’éducation de les mettre en œuvre dès l’école primaire, à travers des exercices et ateliers, dans un but de mieux-être, d’amélioration du climat scolaire, de prévention des comportements à risque, tout en admettant dans le dernier référentiel 2026 ne pas pouvoir en évaluer l’impact faute d’outils de mesure. Il existe de plus en plus de formations aux CPS destinées aux professionnels de l’éducation, de l’associatif, ou du management. Peut-être que la notion de CPS ne vous dira rien, mais peut-être que celle de “savoir-être” vous parlera davantage, ou encore celle de “soft skills”, qu’on entend plutôt dans le monde du travail. Car oui, les CPS sont autant un concept éducatif que managérial.
Quelles sont ces compétences? Les voici, regroupées en trois catégories:

Le principe des CPS, c’est qu’être un “bon humain”, ça se travaille (ou ça s’hérite?) : il faut être assertif (c’est savoir dire “tu me soules” mais poliment: “je souhaite mettre fin à notre échange”), réguler ses émotions (c’est s’isoler pour méditer au lieu de s’énerver), communiquer de façon constructive et positive (c’est dire “je pense que pour le bien-être de notre relation il faudrait que l’on ait une discussion” au lieu de “faut qu’on parle”), s’auto évaluer positivement (ne plus se regarder dans le miroir en se disant “je suis une merde” mais se dire “je suis une 10/10”). On va donc acquérir ces compétences en travaillant sur soi, se gérer, se réguler, se développer, s’optimiser, comme un projet ou un logiciel.
La chercheuse Marina Schwimmer reprend les concepts du philosophe Michel Foucault de gouvernementalité néolibérale et techniques de soi pour désigner l’idéologie du “bien-être à l’école”: les activités comme la météo des émotions (identifier et exprimer ses émotions en les comparant à la météo, – orage, soleil, pluie etc.), l’arbre de la gratitude (dire merci à ses camarades, enseignants, parents ou à soi-même pour une action qui nous a fait du bien), la cocotte de l’attention (renforcer la concentration, avec de la visualisation, créer un climat de classe serein), ou les pratiques comme la pleine conscience, le yoga, la cohérence cardiaque, sont censées apprendre aux élèves à supporter l’anxiété générée par des conditions de vie difficiles, la pression de la performance, les classes surchargées, les journées à rallonge, la maltraitance institutionnelle, mais sans jamais les remettre en question. Il y a ainsi une grande partie des CPS dédiée à la gestion du stress comme compétence à acquérir, et ce dès la primaire (une forme de préparation au monde du travail ?)
Moi, j’ai été formée à l’école “éducation populaire politique”, où l’on se désintoxique collectivement de la langue de bois, donc quand j’entends compétence, déjà, je tique. Lepage nous rappelle dans Incultures 2 (à partir de 50 min) que l’introduction des compétences dans le travail a été une façon pour le patronat post mai 68 de tuer la révolte sociale et les syndicats: “un métier ça permet de se mettre ensemble autour d’un savoir faire et de faire du syndicalisme, une compétence c’est individuel, ça permet juste d’être évalué sur son comportement”. C’est ce qu’explique très bien également ce texte de Force Ouvrière en faisant référence, comme Lepage, aux assises du patronat à Marseille en 1972.
Les CPS naissent d’ailleurs dans les années 1970 aux Etats-Unis, sous l’impulsion de psychologues (elles sont appelées alors “Life Skills Education”), au moment même où les patronats des pays industrialisés cherchent à casser les solidarités et les contestations des travailleurs, et où l’hégémonie néolibérale commence à se construire.
A Frustration aussi, on se méfie du vocabulaire capitaliste, surtout quand il est repris par les institutions. Dans “La guerre des mots”, Selim Derkaoui et Nicolas Framont nous disent par exemple de larésilience, qui est une CPS: “Face à la violence des choix politiques et managériaux, salariés et citoyens sont sommés, individuellement, de se blinder, de prendre sur eux, de réguler leurs émotions, pour ne pas emmerder le monde (bourgeois) et remettre en cause ce qui leur arrive”.
En février 2026, un nouveau référentiel CPS beaucoup plus poussé est publié par Santé Publique France. L’enseignante et militante syndicale Stéphanie de Vanssay, créatrice du site “dérives scolaires”, alerte sur le rapprochement de plus en plus fort avec les tendances New Age, pseudo-thérapeutiques ou spirituelles. Elle l’avait déjà fait dans son article doit-on jeter les CPS avec les charlatans: “On peut remarquer que la 4e CPS inclut l’expression « pleine conscience ». Selon une chercheuse entendue en conférence, cette inclusion résulterait d’un lobbying intense des promoteurs de la méditation de pleine conscience.”
Le site question deduc alerte lui aussi sur cette “CPS mania”: “La mission éducative est ici confondue avec une mission quasi-thérapeutique d’autorégulation émotionnelle permanente. Où est passé l’apprentissage de l’esprit critique, la confrontation au réel, l’engagement collectif ?”
Voici un extrait des nouvelles CPS version 2026:

Au-delà de la mobilisation lunaire des termes “Soi interne” et “Soi sujet” relevant d’une psychologisation excessive, à tendance presque ésotérique (voir le “S” majuscule), je ne peux m’empêcher de penser: on estime donc que la réponse à donner par exemple, à des jeunes vivant la précarité, la violence sociale, subissant leur orientation scolaire, ressentant de la colère légitime, c’est “gérez vos impulsions, renforcez votre autocontrôle, améliorez votre Soi interne”. Je ne sais pas vous, mais moi je trouve ça terrifiant.
Une approche comportementale des problématiques sociales : ou pourquoi les CSP+ ont de meilleures Compétences Psycho-Sociales
L’instauration d’une hégémonie néolibérale correspond donc du point de vue historique à l’instauration d’une hégémonie de la psychologie, notamment comportementale. Nikolas Rose écrivait dès les années 1990 dans “Governing the soul” que la psychologisation des problèmes sociaux amène à une dépolitisation: en transformant des problèmes collectifs (violences, addictions, échec scolaire etc.) en déficits individuels de compétences ou de régulation émotionnelle, on détourne le regard des structures sociales qui les produisent. Rose mobilisait aussi la théorie de Foucault pour expliquer ce phénomène: un individu qui s’auto-gouverne, s’auto-améliore (cf la CPS “autocontrôle”), se rend ainsi plus compatible avec les exigences économiques de productivité.
Pour autant, il est tout à fait normal de chercher à mieux se comprendre, à mieux communiquer, le recours aux thérapies comportementales ou à la méditation est tout à fait compréhensible et peut réellement aider à aller mieux. Marina Schwimmer reconnaît que tout n’est pas à jeter dans les CPS: elles peuvent favoriser le développement cognitif et une meilleure maîtrise de soi, qui, bien qu’elle serve une normalisation émotionnelle à des fins productivistes, permet, si ce n’est d’être libre, du moins de naviguer dans ce système capitaliste de façon fonctionnelle, et donc, peut-être, de moins souffrir.
J’ai par ailleurs interrogé pour cet article une amie et collègue, intervenante en éducation à la sexualité, formée aux CPS, qui me disait “Dans notre travail, ces compétences permettent de travailler sur l’empathie et la négociation (notamment autour des vss), la pensée critique, les normes et les valeurs, ou l’expression et la régulation des émotions”. Elle me disait aussi: “on sent que tous les jeunes ne sont pas outillés de la même manière : par exemple pour certain·es, nommer les émotions c’est déjà difficile, alors que d’autres sont déjà dans l’exercice de la régulation des émotions”.
En effet, la capacité à “se gérer”, “se réguler”, “communiquer positivement”, ce sont avant tout des compétences qui correspondent à une classe sociale privilégiée, blanche, masculine. Les émotions comme la colère, la frustration, ou l’angoisse, sont jugées problématiques, pathologiques, “antisociales” (terme employé dans les programmes CPS qui promeuvent des comportements “prosociaux”). Selon Claire Touzard ou encore Mathieu Bellahsen, ces émotions dites négatives sont pourtant une réponse logique et légitime à un monde violent, raciste, sexiste, qui nous exploite. Tous deux alertent sur le risque de dépolitisation de la santé mentale: ni la multiplication des diagnostics ni celle des injonctions à prendre soin de soi ne résoudront le chaos personnel et collectif généré par le système capitaliste et sa violence sur les corps et les esprits.
Dans “Sortir de la maison hantée, comment l’hystérie continue d’enfermer les femmes”, de Pauline Chanu, on voit bien que les CPS ne disent rien des structures et des rapports de domination: les femmes en lutte contre leur conjoint violent sont souvent jugées folles, instables émotionnellements, inaptes. Au contraire, la violence des hommes (blancs, CSP +) passe inaperçue car ils sont souvent selon l’autrice “disponibles et coopérants” avec les forces de police/justice ou les services sociaux. On voit bien ici que l’approche purement comportementale est dangereuse: un bon comportement “pro-social” (communication positive, constructive) peut cacher une grande violence. Celle-ci est pernicieuse, moins visible que celle “anti-sociale” définie par les CPS. Elle se joue dans l’intimité (contrôle coercitif dans la famille, le couple), ou elle est une violence qui n’est pas identifiée comme telle (domination économique, décisions politiques mortifères, exploitation des travailleurs). Une violence polie et donc invisible, en somme.
Aux Etats-Unis, l’activiste et éducatrice Dena Simmons dénonçait il y a quelques années l’absence totale d’analyse politique dans les programmes CPS, arguant que prétendre développer les émotions et l’empathie en refusant de nommer les contextes de racisme et d’injustice que vivent les enfants, c’est de la “suprématie blanche avec un câlin”. Elle dit: “essayez de dire à un enfant dans la pauvreté de ‘respirer’ face au racisme, c’est insultant”.
L’article de la revue The74 rapporte les propos d’autres salariées du “Yale Center for Emotional Intelligence” où travaillait Denna Simmons: « Nous étions découragés de soulever les questions d’équité, comme le pipeline école-prison, les pratiques disciplinaires racistes et le décalage culturel souvent constaté entre les élèves et les enseignants ». Par exemple, une éducatrice, Karina Medved-Wu, voulait illustrer le “désespoir” dans le cadre d’une séance CPS, à travers l’histoire d’un parent retenu dans un centre de détention de ICE, la police de l’immigration étasunienne. On lui a expliqué que ce n’était pas assez neutre, et le parent a été remplacé par un “chat fugitif”. Simmons a reçu plusieurs avertissements par les dirigeants du centre qui l’accusaient de ne pas être suffisamment neutre (j’avais écrit un article au sujet de la neutralité comme outil d’intimidation politique) et a finalement décidé de créer sa propre structure.
CPS ou soft skills, gérer des élèves comme on gère des salariés: un marché rentable
En me renseignant sur le centre de Yale, j’ai trouvé des informations très intéressantes: financé par le département étasunien de l’Éducation, la fondation Bill & Melinda Gates ou encore la Chan Zuckerberg Initiative, son programme est utilisé dans environ 2 500 écoles et organisations dans le monde. La formation aux CPS et aux soft skills est un marché qui représente environ 35 milliards de dollars. Ces projets pédagogiques, promus et financés par des milliardaires qui concentrent les richesses et laissent la moitié de la planète mourir de faim, ne peuvent être lus autrement à mon sens que comme des outils de pacification sociale, bras armés idéologiques du capitalisme.
En France, nombre d’organismes de formation proposent des programmes spécifiques sur les CPS: c’est le cas de grosses institutions comme Promotion Santé qui va plutôt former des acteurs associatifs (qui propose par exemple une formation CPS spéciale ‘public précaire’), mais on va aussi trouver des structures qui n’ont parfois rien à voir avec le monde associatif ou de l’éducation. C’est là que la fusion éducation/entreprise est la plus visible et interpellante: certaines compétences, comme la conscience de soi, sont présentes aussi bien dans le programme “Leading with impact” de HEC Paris pour devenir un “leader authentique” que dans la partie “compétence émotionnelle” à destination des élèves. Et ces formations, évidemment, représentent une manne financière énorme. On trouve des centaines de ces formations “soft skills” dans les grandes écoles.
Ainsi, à Sciences Po Paris, pour la modique somme de 12 800€, on peut suivre une formation certifiante de quelques jours qui nous permet de: “Renforcer l’intelligence émotionnelle : comprendre le rôle des émotions dans la décision et les relations de travail, développer la conscience de soi, l’écoute et la qualité du feedback”.
Certains organismes de formation moins prestigieux, plutôt orientés ressources humaines, proposent des formations à plusieurs milliers d’euros dans lesquelles on va apprendre à : Développer la conscience de soi et la gestion des émotions au travail, comprendre l’impact des émotions sur la communication et la performance, apprendre à transformer le stress en ressource positive, améliorer la régulation émotionnelle dans les situations professionnelles”.
“Transformer le stress en ressource positive”: n’est-ce pas la façon la plus sournoise de renvoyer la responsabilité d’une organisation du travail défaillante et source de souffrance aux individus et à leur “mauvaise gestion des émotions”? Je pense que beaucoup d’entre nous ont déjà traversé ça: j’ai vécu plusieurs burnout dans le monde associatif et dans l’enseignement, et on m’a systématiquement renvoyé que je “prenais trop les choses à coeur”, que j’étais “trop sensible”, que je ne savais pas gérer le stress.
Pour ne rien gâcher, les institutions publiques s’y mettent aussi à fond. Laissez moi vous présenter la “roue des soft skills” qu’on peut trouver sur le site du centre ministériel de valorisation des ressources humaines, qui personnellement, me donne envie de me flinguer:

La synthèse monde éducatif/entreprise est déjà effective, comme le rappelle le site dérives scolaires: “La création récente d’un «collectif CPS» composé d’associations et d’entreprises est particulièrement préoccupante, surtout s’il intervient dans les écoles et forme des enseignants. En effet, certains acteurs de ce collectif s’appuient sur la méditation, la CNV, le coaching, la psychologie positive et d’autres pratiques qui suscitent de vraies interrogations.”
Se réguler sans résister, une émancipation impossible
On l’a vu, les CPS peuvent étouffer les rages de classe, de race, de genre, être mobilisées pour tenir les individus responsables de tout ce qui leur arrive, les désancrer de leur structure existentielle de base, matérielle (si tu es angoissé ou tendu ce n’est pas parce que tu ne sais pas comment payer tes factures, que tu subis du racisme ou que tu es traumatisée par des violences sexuelles, c’est parce que tu ne sais pas gérer tes émotions ou réguler ton stress). C’est ça que fait l’hégémonie des approches comportementalistes à la lutte collective contre les structures d’exploitation et de domination: en gérant ses émotions individuellement, on intériorise le problème, mais on ne le politise pas forcément.
Les institutions qui gèrent nos vies (école, travail, institutions étatiques/juridiques/policières etc) produisent de la violence et de la précarité, maintiennent un système compétitif et inégalitaire, mais ce sont elles qui promeuvent les “compétences psychosociales”. Bien sûr qu’on doit rejeter le stress, mais pas pour être plus fonctionnel au travail, on doit le rejeter comme symptôme d’un monde qui nous bouffe, nous asphyxie, dans une perspective révolutionnaire. Et si au lieu, -ou en plus-, d’éduquer aux “compétences psychosociales”, on éduquait aux “compétences politiques”?
C’est ce qu’essayent de faire des personnes que j’admire énormément, dans le milieu de l’éducation populaire politique, dans la lignée de la pédagogie de l’opprimé de Paulo Freire: comme Nadège De Vaulx et son collectif “Les femmes ont de la voix”, qui propose des ateliers notamment en milieu scolaire sur les questions d’antiracisme, avec une approche politique et non comportementale (de type “déconstruction des préjugés individuels”); ou encore Fernando Zamora, qui a créé récemment une conférence gesticulée portant sur les violences policières et l’a jouée devant des lycéens de Noisy-le-Sec médusés qu’on puisse (enfin?) aborder ce sujet à l’école. Je crois profondément que ce type d’échanges, d’espaces de discussions qui parlent des conditions de vie et du système politique, est bien plus libérateur et constructif qu’un atelier de régulation des émotions (même si, encore une fois, l’un n’empêche pas l’autre). Si vous travaillez dans le domaine de l’éducation et que vous cherchez des ressources, le site créé par Sébastien Hovard répertorie un grand nombre d’outils et activités.
En tant qu’animatrice et formatrice en éducation populaire, je rêve qu’on puisse aller au-delà d’une éducation à des compétences individuelles de gestion de soi, que l’on ose contrer l’hégémonie néolibérale comportementaliste par de l’éducation politique collective, où toutes les émotions auraient leur place. Il y a quelques semaines, j’ai rejoint le collectif Cancer Colère, dont le but est de politiser le cancer en dénonçant la violence chimique de l’agro-industrie qui s’exerce sur les corps, avec la complicité des gouvernements. Comme son nom l’indique, pas de régulation des émotions ici: la colère est la bienvenue, elle est motrice, elle est politique, elle a une bonne raison d’être.
Juliette Collet
