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De Lubrizol au nucléaire, désintoxiquez-vous du langage préfectoral


«Le sujet de Chernobyl n’est pas “l’énergie nuclĂ©aire est dangereuse”, car ce n’est pas le cas en Occident, oĂč elle est trĂšs sĂ»re« , aurait dĂ©clarĂ© le scĂ©nariste de la sĂ©rie Ă  succĂšs HBO Chernobyl sortie l’étĂ© dernier. Exactement comme Ă  Fukushima en 2011, dans le Japon contemporain soviĂ©tico-marxiste que l’on ne prĂ©sente plus dĂ©sormais.

Depuis l’incendie de l’usine Lubrizol classĂ©e Seveso III seuil haut (le plus Ă©levĂ©) Ă  Rouen, dans la nuit du mercredi 25 au jeudi 26 septembre, il est dĂ©sormais couramment admis que soit a) l’État et les industriels minimisent, voire mentent, et/ou b) que l’État patauge dans de l’incompĂ©tence Ă  n’en plus finir. Des mĂ©dias de fact-checking, maladie infantile du journalisme, s’appuient parfois sur la parole prĂ©fectorale pour contredire la parole de Rouennais lĂ©gitimement perdus dans un nuage de toxicitĂ© aiguĂ«.

Mais il est impressionnant de voir Ă  quel point les Ă©vĂ©nements post-Lubrizol, Ă  partir du dĂ©clenchement de l’incendie et de sa fumĂ©e noire, nous font basculer dans une Ăšre apocalyptique post-Chernobyl, ressuscitĂ©e rĂ©cemment Ă  la tĂ©lĂ©vision. Des pompiers qui ne savent pas oĂč ils mettent les pieds et pataugent dans un Ă©trange marasme multicolore, Ă  l’alarme qui retentit sans en comprendre le sens, en passant par des reprĂ©sentants de l’autoritĂ© qui indiquent aux habitants de rester chez eux dans le calme et la sĂ©rĂ©nitĂ© : tout y est. Aujourd’hui, presque un mois plus tard, on apprend que les pompiers sur place le jour de l’accident “prĂ©sentent des bilans hĂ©patiques perturbĂ©s” et que “certains envisagent de porter plainte”. Mais, surtout, le degrĂ© maximal de mensonges et d’approximations de l’Etat-industrie français, recopiant point par point ses homologues ukrainiens de 1986. Pour un pays contenant un nombre record de centrales nuclĂ©aires, il y a de quoi avoir la trouille.

De l’Etat nuclĂ©aire dont mĂȘme un Bruno Le Maire commence Ă  sĂ©rieusement douter de la fiabilitĂ© pour x raisons Ă  l’État-usine Lubrizol en flammes, il n’y a qu’un pas. C’est-Ă -dire nous faire craindre le pire. Imaginez un instant si une explosion nuclĂ©aire avait lieu, aux consĂ©quences encore plus dĂ©sastreuses que ce que peut vivre un Rouennais actuellement (c’est dire). La mort du zombie VGE Ă©clipserait-elle des Ă©coles Ă©vacuĂ©es et des hĂŽpitaux bondĂ©s de personnels et de pompiers Ă  soigner de toute urgence ? Quelle mort de personnage Ă©lu par la grĂące dĂ©mocratique ferait oublier un temps cet Ă©vĂ©nement tragique si ce n’est, Ă©ventuellement, la mort d’un François Hollande ? Des catastrophes industrielles, il y en a eu et il y en aura, mais l’écran de fumĂ©e mĂ©diatique nous empĂȘche bien souvent de les voir.

Chaque annĂ©e, l’IRNS publie un rapport trĂšs intĂ©ressant. Selon le baromĂštre 2019 rĂ©alisĂ© avant l’incendie de l’usine Lubrizol, plus de la moitiĂ© des sondĂ©s considĂšrent les risques liĂ©s aux installations chimiques et nuclĂ©aires comme « Ă©levĂ©s » et 35% ne font pas confiance aux autoritĂ©s en matiĂšre de risque chimique et 37% pour le nuclĂ©aire. Dans les deux cas, la sacro-sainte parole publique est totalement dĂ©crĂ©dibilisĂ©e. Les gens ont conscience que ces deux secteurs sont trĂšs polluants, particuliĂšrement dangereux et Ă  la communication extrĂȘmement opaque, car ce serait “trop compliquĂ© Ă  comprendre” pour le citoyen lambda.

Lorsque nous avons rencontrĂ© la Parisienne LibĂ©rĂ©e pour Ă©voquer son livre sur le nuclĂ©aire, nous en avons profitĂ© pour lui demander ce qu’elle pensait de l’accident Lubrizol, qui venait juste d’arriver. Sa rĂ©ponse a Ă©tĂ© claire : pour elle, Lubrizol permet d’avoir un certain nombre d’indices sur ce qui se passerait en cas d’accident nuclĂ©aire en France. Et rĂ©ciproquement, car les mĂ©thodes de « gestion de crise » utilisĂ©s pour faire face aux incidents et accidents nuclĂ©aires ont Ă©tĂ© largement appliquĂ©e lors des Ă©vĂ©nements de Rouen. Il est grand temps, presque un mois plus tard, de faire un petit bilan de la langue procĂ©duriĂšre post-Lubrizol par un comparatif avec celle utilisĂ©e dans notre chĂšre filiĂšre nuclĂ©aire. Voici donc un petit dictionnaire du langage post-catastrophe ou « incident » industriel ou nuclĂ©aire, Ă  conserver en cas de concrĂ©tisation de « risques inĂ©vitables ».

REGLE n°1 : les autoritĂ©s pratiquent la rĂ©tention d’information

ImmĂ©diatement aprĂšs un incident ou un accident industriel, qu’il soit chimique ou nuclĂ©aire, il est frĂ©quent que les autoritĂ©s pratiquent la rĂ©tention d’information, c’est-Ă -dire qu’elle ne dĂ©voilent pas en temps rĂ©el au public les informations dont elles disposent.

L’argument principal des autoritĂ©s pour justifier ce silence consiste Ă  dire que si on ne procĂ©dait pas ainsi, la population « paniquerait » et qu’il y aurait donc davantage de victimes qu’en ne leur disant rien. C’est peut-ĂȘtre vrai dans certain cas, mais ce silence a surtout pour but de maintenir l’ordre public. Par ailleurs, il est discutable car c’est aussi un important facteur d’inquiĂ©tude, qui peut amener les habitants concernĂ©s Ă  imaginer des dangers immenses qui n’ont pas de rĂ©alitĂ© dans le cas concret qu’ils vivent, ou Ă  sous-estimer des dangers qui sont bien rĂ©els parce qu’ils n’en sont pas informĂ©s. Cela enlĂšve ainsi aux habitants la possibilitĂ© de faire des choix en connaissance de cause (mĂȘme si cette connaissance est partielle et imparfaite, les autoritĂ©s n’étant pas omniscientes) et la population se retrouve alors dans une situation de dĂ©pendance totale par rapport Ă  la parole des autoritĂ©s, donc d’obĂ©issance. En ce sens, ce type de « gestion de crise » enlĂšve de l’autonomie aux habitants et peut ĂȘtre qualifiĂ© trĂšs clairement d’autoritaire.

REGLE n°2 : les autoritĂ©s minimisent l’évĂ©nement

Les autoritĂ©s promettent en gĂ©nĂ©ral, dĂšs leurs premiĂšres prises de parole, la plus totale transparence. Elles demandent aux habitants de faire preuve de “patience” et de “confiance”, en appelle Ă  leur “responsabilitĂ©â€. Mais surtout, elles tiennent des discours qui tendent globalement Ă  minimiser la gravitĂ© de l’accident.

Il ne faut donc pas se dire : « puisqu’on ne nous dit rien, c’est que ça va ! », mais plutĂŽt prendre au sĂ©rieux la situation, se dire que les accidents peuvent arriver, se fier Ă  ce que l’on voit, Ă  ce que l’on ressent, Ă  ce que l’on comprend de la situation, et agir de façon aussi calme et cohĂ©rente que possible pour se mettre, soi et ses proches, hors de portĂ©e de la menace lorsque cela est possible, ou au moins pour limiter l’exposition aux Ă©lĂ©ments que l’on suppose ĂȘtre toxiques.

RÈGLE n°3 : les autorités cherchent à gagner du temps

MĂȘme pour les Ă©vĂ©nements sans gravitĂ©, l’industrie et les autoritĂ©s publiques cherchent toujours Ă  taire ce qui s’est passĂ© jusqu’à ce que le problĂšme soit, autant que possible, rĂ©solu. Cela permet bien sĂ»r aux responsables d’annoncer de bonnes nouvelles, ce qui est toujours plus valorisant que d’en annoncer de mauvaises. Mais surtout, cela coupe l’herbe sous le pied des gens qui pourraient mettre en cause la gestion de l’usine ou critiquer les consignes des autoritĂ©s, y compris sur le plan lĂ©gal, et obtenir des condamnations.

Ne pas surinterprĂ©ter la communication officielle en termes psychologiques et toujours se rappeler que les autoritĂ©s ont des avantages trĂšs concrets Ă  ne rien dire aux habitants menacĂ©s par l’activitĂ© industrielle : cela Ă©vite que ces mĂȘmes habitants ne s’organisent pour rĂ©colter des preuves et obtiennent ensuite justice devant les tribunaux, contre les industriels qui exploitent l’usine et/ou contre l’État qui aurait donnĂ© des consignes inappropriĂ©es. Si des laboratoires indĂ©pendants faisaient des prĂ©lĂšvements dans les premiĂšres heures suivant l’accident, elles rĂ©colteraient des preuves qui pourrait ensuite s’avĂ©rer accablantes, montrant par exemple qu’il aurait fallu Ă©vacuer un territoire qui ne l’a pas Ă©tĂ©, ou que l’industriel n’a pas respectĂ© la loi en stockant tel ou tel produit. Plus les prĂ©lĂšvements sont tardifs et ponctuels, moins ils sont exploitables. Dans le cas d’un accident industriel, l’adage populaire est particuliĂšrement vrai : le temps, c’est de l’argent. Les autoritĂ©s vont donc Ă  la fois chercher Ă  placer les gens dans une situation de dĂ©pendance (en annonçant de prochaines dĂ©clarations, par exemple) et Ă  temporiser au maximum.

RÈGLE n°4 : tout est sous contrÎle ? Non !

Alors mĂȘme que la situation leur Ă©chappe trĂšs largement, les autoritĂ©s ont tendance Ă  afficher une posture de maĂźtrise et d’omniscience, qui est parfois trĂšs en dĂ©calage avec la rĂ©alitĂ©. À les Ă©couter, elles seraient infaillibles et il faudrait s’en remettre entiĂšrement Ă  elle pour ce qui concerne nos dĂ©cisions.

Certes, se tenir informĂ© des dĂ©clarations officielles peut ĂȘtre utile. Mais ruminer en boucle les mĂȘmes communiquĂ©s et les mĂȘmes Ă©lĂ©ments de langage qui se rĂ©pĂštent Ă  l’infini pendant plusieurs jours est aussi un important facteur d’angoisse et d’incapacitation. Il peut donc ĂȘtre parfois plus utile de contacter ses voisins, ses amis, sa famille, de discuter ensemble sur la conduite Ă  adopter, de s’organiser ensemble. Comme aurait pu le dire le charetier embourbĂ© dans une version actualisĂ©e de la fable de la Fontaine : aide-toi et le prĂ©fet t’aidera !


Entretien avec la Parisienne Libérée à propos de Lubrizol

La Parisienne libĂ©rĂ©e est auteure de chansons d’actualitĂ© et chroniqueuse pour ArrĂȘt sur Images, Mediapart, puis Basta ! Elle a rĂ©cemment publiĂ© un livre sur le nuclĂ©aire, au titre cash (“le nuclĂ©aire, c’est fini”). Nous l’avons rencontrĂ© pour parler du nuclĂ©aire, un sujet que nous avons peu abordĂ© faute de compĂ©tence, dans un premier entretien ici, et de son regard sur la catastrophe de Lubrizol.

Comment as-tu rĂ©agi Ă  l’accident de Lubrizol, Ă  Rouen ?

Bizarrement, j’ai eu l’impression d’ĂȘtre dans une situation assez familiĂšre, ou en tout cas proche des sujets auxquels je rĂ©flĂ©chis habituellement avec le nuclĂ©aire. Dans la gestion de cette « crise » par les autoritĂ©s, par exemple j’ai retrouvĂ© beaucoup d’élĂ©ments de langage communs avec ce qu’appelle EDF Ă  tort les « incidents » de ses centrales. En particulier, j’ai Ă©tĂ© frappĂ©e par cette façon de retarder l’accĂšs Ă  l’information du public, qui donne la sensation que les autoritĂ©s ont des informations qu’elles ne donnent pas afin de « ne pas paniquer les gens ». ConcrĂštement, cela revient Ă  pratiquer la rĂ©tention d’information.

Qu’aurait dĂ» faire le prĂ©fet, d’aprĂšs toi ?

Il est sĂ»r qu’un certain nombre d’analyses de la composition des fumĂ©es ont Ă©tĂ© pratiquĂ©es, et ce, dĂšs les premiĂšres heures. Le prĂ©fet aurait pu prĂ©senter les rĂ©sultats de ces analyses, tout en expliquant leurs limites, et les problĂšmes que cela posait d’interprĂ©ter ces rĂ©sultats « Ă  chaud », en termes de consĂ©quences sanitaires. Autrement dit, il aurait pu publier les infos dont les autoritĂ©s disposaient, au lieu de communiquer pour ne rien dire ! En effet, en suivant ses prises de parole heure par heure, on avait l’impression trĂšs nette, durant les trois premiĂšres journĂ©es en tout cas, qu’il n’arrĂȘtait pas de promettre des confĂ©rences de presse au cours desquelles les analyses seraient rendues publiques, mais qu’à chaque fois, il disait « je ne vais pas vous les donner Ă  cette confĂ©rence-ci, mais plutĂŽt Ă  la suivante ». C’était insoutenable. Les gens qui Ă©taient Ă  Rouen et respiraient ce mĂ©lange chimique atroce ont Ă©tĂ© grossiĂšrement promenĂ©s de promesse en promesse pendant plusieurs jours, jusqu’à finalement obtenir des rĂ©sultats d’analyses partiels et difficilement comprĂ©hensibles. Les diffĂ©rents polluants prĂ©sents ont-ils Ă©tĂ© ou non analysĂ©s au fur et Ă  mesure des heures qui passaient, et si oui, quelles ont Ă©tĂ© les variations de leur concentration dans le temps ? OĂč Ă©taient placĂ©es les balises ? Quels Ă©taient les mĂ©thodes qui ont permis d’obtenir la liste des produits toxiques et pourquoi s’en ĂȘtre tenu Ă  un critĂšre de quantitĂ© pour les divulguer ? Il peut y avoir des substance en faible quantitĂ© mais trĂšs toxiques ! Tout cela Ă©tait vraiment inquiĂ©tant. Quand on nous a finalement prĂ©sentĂ© ces analyses, non seulement il Ă©tait littĂ©ralement trop tard car les gens avaient dĂ©jĂ  Ă©tĂ© exposĂ©s pendant plusieurs jours, mais en plus on ne savait pas Ă  quelle pĂ©riode ça correspondait, ni comment les fumĂ©es avaient Ă©voluĂ© au fil des jours. Cela n’avait aucun sens

Il y a tout de mĂȘme eu des consignes de confinement


Oui, justement. Outre la rĂ©tention mĂ©thodique d’information, on peut faire un parallĂšle entre l’accident chimique et l’accident nuclĂ©aire, grĂące Ă  cette notion trĂšs discutable de confinement. Dans les 500 mĂštres autour de Lubrizol, le premier jour, les habitants Ă©taient effectivement censĂ©s ĂȘtre « confinĂ©es », ou plutĂŽt se dĂ©brouiller pour se confiner eux-mĂȘme. N’aurait-il pas fallu les Ă©vacuer ? Dans le mĂȘme temps, les autoritĂ©s encourageaient tout le monde Ă  aller au boulot, alors qu’une partie importante de la ville Ă©tait manifestement dans l’axe des fumĂ©es toxique, bien au-delĂ  des 500 mĂštres. Ensuite, alors que le matin on avait dit aux gens d’aller bosser, les transports en commun ont fermĂ© dans l’aprĂšs-midi. OĂč est la cohĂ©rence ? Comment les gens qui avaient suivi les consignes d’aller au travail et n’avaient pas de vĂ©hicule ont-ils fait pour rentrer chez eux ? À pied, dans les fumĂ©es?!  Par ailleurs, il faut bien comprendre que la notion de confinement est trĂšs relative, ne serait-ce que parce que la lĂ©gislation impose des aĂ©rations Ă  tous les bĂątiments. Alors certes, on peut mettre des bouts de tissus et de scotch dessus, mais bon
 Au bout d’un moment, il faut bien sortir, et il y a bien de l’air qui rentre. Il n’y a pas d’étanchĂ©itĂ© qui tienne, c’est ce que j’explique dans le dernier chapitre de mon livre, oĂč j’évoque « la sociĂ©tĂ© du confinement ». Bref, en ne donnant pas d’information sur la composition des fumĂ©es toxiques, les autoritĂ©s ont dĂ©possĂ©dĂ© les habitants de leur capacitĂ© Ă  faire des choix informĂ©s. On peut parler d’abandon, et cela a Ă©tĂ© particuliĂšrement net lorsqu’un certain nombre de titres de presse, n’ayant aucune info officielle Ă  publier sur Lubrizol car rien ne filtrait en haut lieu, ont basculĂ© sans hĂ©sitation sur la mort de Chirac. Dans le mĂȘme temps, la rĂ©daction locale de France 3 Ă©tait Ă©vacuĂ©e


Dans le domaine nucléaire, quelle est la différence entre un incident et un accident ?

L’usage de ces mots est codifiĂ© par l’industrie elle-mĂȘme et les autoritĂ©s, qui ont Ă©tabli une Ă©chelle en fonction de l’anomalie ou de l’évĂ©nement en question. C’est ce qu’on appelle le « classement INES ». Le problĂšme est classĂ© « incident » s’il se situe sur les quatre premiĂšres Ă©chelles, puis accident avec diffĂ©rents degrĂ©s, sur les quatre Ă©chelles du haut.

source IRSN :

Le problĂšme c’est que cette classification revient Ă  minimiser un certain nombre Ă©vĂ©nements, Ă  dĂ©cider pour nous ce qui est grave et ce qui ne l’est pas. Or il se passe un des choses que l’on peu t estimer « graves », comme des contaminations de travailleurs, qui ne sont pas toujours reconnues comme des accidents. Cela n’est pas normal. Si un sous-traitant se retrouve avec un cancer ou une infertilitĂ© non reconnus comme maladie professionnelle alors que sa maladie a toutes les chances d’avoir Ă©tĂ© causĂ©e par les doses qu’il a prises dans le cadre de sa mission, Ă  mon sens, c’est un accident, pas un incident. On retrouve ici la tendance gĂ©nĂ©rale du discours des autoritĂ©s et des industriels, qui minimisent systĂ©matiquement les graves dangers que les activitĂ©s polluantes font peser sur les populations, qu’ils s’agisse d’usines nuclĂ©aires ou chimiques, d’ailleurs.

Tu parles souvent de danger, mais tu ne n’aimes pas le mot de « risque ». Tu peux expliquer pourquoi ?

C’est vrai. Dans mon livre j’essaie de dĂ©construire le fait que dĂšs qu’on parle d’industrie nuclĂ©aire, on parle de risque, alors que cette notion de risque a Ă©tĂ© portĂ©e par l’industrie elle-mĂȘme. C’est elle qui a imposĂ© ce vocabulaire du risque, de la probabilitĂ©, et Ă  travers ça, une certaine maniĂšre de se reprĂ©senter la situation. Ce terme a Ă©tĂ© dĂ©fini Ă  la fin des annĂ©es 50, en particulier par un ingĂ©nieur britannique, qui s’appelait Farmer, et qui disait, en gros, ceci : un risque, c’est le produit d’une probabilitĂ© par une consĂ©quence. Autrement dit, avec cette dĂ©finition, un Ă©vĂ©nement est « risquĂ© » soit quand il est trĂšs probable qu’il advienne, soit quand ses consĂ©quences peuvent ĂȘtre dramatiques. Le problĂšme d’une telle dĂ©finition, c’est que si tu fais cette multiplication simpliste, tu peux dire que mĂȘme avec des consĂ©quences extraordinairement graves, du moment qu’il y a une probabilitĂ© nulle ou quasi nulle, le risque reste nul ou quasi nul. C’est exactement ce que les industriels ont fait pour lancer le nuclĂ©aire : ils ont tout bonnement promis qu’il n’y aurait jamais d’accident. Ils savaient trĂšs bien que c’était faux, hein, car il y en avait dĂ©jĂ  eu plusieurs Ă  ce moment-lĂ , mais peu importe. Avec cette dĂ©finition du risque, il suffit de dire « vous n’y connaissez rien, de toute façon ici c’est moi qui fait les calculs, et je vous assure que la probabilitĂ© d’un accident est nulle ou quasi nulle. La probabilitĂ© Ă©tant de presque-zĂ©ro, donc le risque aussi. ».

Plus tard, quand tu as de plus en plus de donnĂ©es sur les accidents nuclĂ©aires qui montrent qu’ils sont possibles et relativement frĂ©quents, la probabilitĂ© augmente, donc. Mais alors, tu n’as plus qu’à dire : « Ok, finalement, on s’était trompĂ©, la probabilitĂ© n’était pas nulle du tout. Mais les consĂ©quences ne sont pas si graves qu’on l’avait cru d’abord ! ». Encore aujourd’hui, les pro-nuclĂ©aires prĂ©tendent qu’il n’y a eu quasiment aucun mort, ni Ă  Tchernobyl, ni Ă  Fukushima. Du coup, pour eux, mĂȘme si la probabilitĂ© augmente un peu, puisque les consĂ©quences ne sont pas si graves qu’on l’avait cru, eh bien le risque est toujours nul ou quasi. Tu vois l’arnaque ? À partir de lĂ  j’ai trouvĂ© intĂ©ressant d’abandonner la notion de risque.

J’explique dans le livre que j’envisage le danger comme une sorte d’emprise, une puissance qui s’exerce sur nous, les habitants. Un risque, c’est toujours quelque chose qui se calcule, qui s’évalue, et qui, au final, s’accepte. Alors que le danger est quelque chose face auquel on peut se positionner, s’organiser et dĂ©cider par exemple d’entrer en lutte, ou bien d’accepter de vivre avec, ou encore de s’enfuir, etc. LĂ  oĂč le risque flĂšche tout droit vers l’acceptabilitĂ©, le danger permet de penser son contraire, la refusabilitĂ©. J’essaie de montrer dans mon livre que le nuclĂ©aire est tout Ă  fait refusable, rĂ©futable, mĂȘme quand on n’a pas d’expertise scientifique, dans la mesure oĂč il s’agit d’une question politique et sociale. Il n’est pas le monopole des scientifiques, ou s’il l’a trop longtemps Ă©tĂ©, il ne doit plus l’ĂȘtre.

À quoi penses-tu quand tu entends dire, dans ce genre de situation, que « tout est sous contrĂŽle » ?

La premiĂšre chose que j’entends dans ces mots, c’est que c’est eux qui contrĂŽlent la situation et moi, habitant prĂšs d’une centrale nuclĂ©aire en dĂ©tresse ou d’une usine chimique en feu Ă  Rouen, je n’ai aucun contrĂŽle sur la situation. Ces paroles de contrĂŽle sont toujours des paroles d’autoritĂ©, jamais des gens qui habitent Ă  cĂŽtĂ©. Ensuite, cela me fait penser Ă  une histoire que je raconte dans mon livre et qui s’appelle justement « tout est sous contrĂŽle ». J’y raconte un accident de pompiers qui viennent intervenir sur un incendie Ă  Paluel en 2016, et qui ratent leur virage en camion quand ils entrent dans la centrale. Ce n’est pas moi qui l’ai inventĂ©, c’est vraiment arrivĂ©. Quoiqu’en dise l’industrie, on ne peut pas envisager qu’il n’y ait aucune erreur, humaine, mĂ©canique, ou autre. Tout n’est jamais sous contrĂŽle.

Finalement, est-ce que tu dirais qu’on nous ment ?

Cela arrive, oui. Mais que ce soit dans le secteur nuclĂ©aire ou chimique, ce qui est frappant c’est surtout le silence des autoritĂ©s, plus encore que leurs  Ă©ventuels mensonges. Leur problĂšme, souvent, c’est que ce silence n’est pas tenable car les autoritĂ©s se retrouvent en situation de devoir communiquer, alors qu’elles voudraient ne rien dire. À mon avis il est donc intĂ©ressant de retourner cette logique du fameux « on nous ment » pour se poser la question suivante : comment nous dit-on la vĂ©ritĂ© ? Quels sont les mots exacts employĂ©s, qui permettent aux autoritĂ©s de dire des choses qui ne sont pas entiĂšrement fausses, sans nous dire non plus toute la vĂ©ritĂ©. Je vais prendre un exemple. Imaginons qu’il y a un accident nuclĂ©aire, pas forcĂ©ment une catastrophe avec une explosion spectaculaire, juste un accident industriel avec un relĂąchement de radioactivitĂ© qui contamine les alentours de la centrale. C’est dĂ©jĂ  arrivĂ© plusieurs fois en France, en particulier Ă  Saint-Laurent-des-Eaux en 1969 et en 1980. Eh bien, si les autoritĂ©s disent « il n’y a eu aucun rejet radioactif », elles mentent. Mais si elles disent « il n’y a eu aucun rejet radioactif identifiĂ© », elles disent peut-ĂȘtre la vĂ©ritĂ© ! Elles disent en tout cas qu’elles n’ont pas identifiĂ© les rejets radioactifs. Plus tard, si des associations environnementales identifient des rejets, cela leur laisse la possibilitĂ© de dire « en effet, des rejets ont Ă©tĂ© identifiĂ©s ». C’est ça que j’appelle rĂ©flĂ©chir Ă  la façon dont  les autoritĂ©s disent la vĂ©ritĂ© : faire attention Ă  tous les mots dans la phrase pour sortir d’une alternative simpliste dans laquelle il faudrait choisir entre la paranoĂŻa (on nous ment) et la confiance aveugle (on nous protĂšge). C’est exactement pareil pour Lubrizol et cette affaire de « toxicitĂ© aigĂŒe ». Quand les autoritĂ©s rĂ©pĂštent sur tous les ton qu’il n’y a pas de toxicitĂ© aigĂŒe dans les fumĂ©es chimiques, les gens qui sont dans une posture de confiance traduisent « c’est bon, il n’y a rien de grave ».

Ceux qui ont moins confiance et qui respirent un air infect vont avoir tendance Ă  se dire « c’est pas possible que ça ne soit pas toxique, on nous ment ». Mais, et cela a Ă©tĂ© bien expliquĂ© dans la presse cette fois-ci, l’expression « toxicitĂ© aigĂŒe » a une signification trĂšs particuliĂšre, qui veut dire simplement qu’on ne meurt pas tout de suite. Cela n’empĂȘche pas du tout qu’il puisse y avoir ensuite des maladies graves. Le prĂ©fet pourra alors admettre un jour l’existence d’un « toxicitĂ© chronique », sans avoir vraiment menti dans ses premiĂšres dĂ©clarations. C’est la mĂȘme chose pour la liste des produits qui ont brulĂ© ou pas : on nous donne une liste des dix principaux produits toxiques prĂ©sents sur le site, sur un critĂšre de quantitĂ©. Peut-ĂȘtre qu’on ne nous ment pas, mais la liste est Ă©tablie sur un critĂšre de quantitĂ©, pas de toxicitĂ©. Il peut y avoir des produits extrĂȘmement toxiques, prĂ©sents en trĂšs faible quantitĂ©,qui  dans ce cas ne seront pas sur la liste. DerriĂšre tout ça, encore une fois, il y a des enjeux Ă  long terme, en particulier sur les suites sanitaires et Ă©conomiques de cet accident. Moins il y aura de  donnĂ©es publiques, moins les gens pourront s’appuyer sur ces donnĂ©es pour faire valoir leur prĂ©judice et obtenir des compensations financiĂšres, des prises en charge sanitaires, moins aussi l’image de l’entreprise (et de la ville) en partiront. Il ne faut jamais sous-estimer le rĂŽle des dĂ©terminations matĂ©rielles dans l’attitude de l’industrie et des autoritĂ©s.

C’est du cynisme, d’aprùs toi ?

Une certaine forme d’esprit pratique, en tout cas. Dans les annexes du rapport DSR n°157 de l’IRSN, page 36, il y a cette petite phrase glaçante Ă  propos des cancers induits par un accident nuclĂ©aire grave : « Les morts seront en gĂ©nĂ©ral diffĂ©rĂ©es et le lien de cause Ă  effet sera difficile Ă  dĂ©montrer ». Toute les industries dangereuses sont bĂąties sur ce pari : Ă©viter autant que possible les morts directes, et nier la relation de causalitĂ© entre leurs activitĂ©s et les pathologies qu’elles induisent. Pour cela, elles s’appuient sur le caractĂšre « multifactoriel » des maladies. Tu as un cancer dix ans aprĂšs l’incendie de Lubrizol ? Tu Ă©tais dans le panache toxique, certes ! Mais tu vivais Ă  plus de 500 mĂštres et puis tu fumes des cigarettes, aussi
 Alors si tu nous prouves que ton cancer vient bien de l’accident de Lubrizol, bien sĂ»r, nous t’indemniserons. Mais si tu ne peux pas le dĂ©montrer, alors, tu vas devoir te dĂ©brouiller tout seul. Tu comprends bien que si on ajoute Ă  cela les dommages Ă  « l’environnement », c’est-Ă -dire la dĂ©gradation des lieux de vie des habitants, il y a potentiellement beaucoup d’argent en jeu.

Et en cas d’accident nuclĂ©aire ?

En cas d’accident nuclĂ©aire, on peut faire l’hypothĂšse que les choses se dĂ©rouleraient d’une maniĂšre similaire : les habitants seraient trĂšs largement abandonnĂ©s Ă  leur sort, comme ils l’ont Ă©tĂ© Ă  Rouen, comme ils l’avaient Ă©tĂ© Ă  Tchernobyl ou Ă  Fukushima. Celles et ceux qui pourront fuir la catastrophe la fuiront, mais les autres (ceux qui font confiance Ă  l’État, ceux qui n’ont pas la possibilitĂ© matĂ©rielle ou psychologique d’organiser un dĂ©mĂ©nagement, ceux qui sont incarcĂ©rĂ©s ou immobilisĂ©s Ă  proximitĂ© du site accidentĂ©, etc) ne doivent pas s’attendre Ă  ĂȘtre rĂ©ellement informĂ©s. Ni secourus. C’est peut-ĂȘtre choquant de le dire comme cela, mais c’est un fait. Comme l’énonçait clairement un trĂšs beau texte publiĂ© dans la revue Terrestres et Lundi Matin : « La prioritĂ© donnĂ©e Ă  la gestion des « paniques » vise d’abord au maintien de l’ordre et, plus exactement, Ă  la conservation de l’ordre industriel ».

Selim Derkaoui

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