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Pourquoi nous sommes dirigés par des criminels sociaux


Les mots nous manquent parfois pour qualifier la violence de ceux qui nous dirigent. Parce qu’ils se cachent souvent derrière un vocabulaire technocratique, qui viennent justifier de façon rationnelle les décisions, parce qu’ils bénéficient d’un système médiatique qui invisibilise leur violence, un Emmanuel Macron, un Edouard Philippe, ou un François Hollande sont tenus loin de fléaux qu’ils ont consciemment participé à créer : la violence policière décomplexée et hors de contrôle, la mortalité infantile en hausse à cause d’un système de santé défaillant, une hausse des troubles psychiatrique ou encore un doublement du nombre de personnes vivant dans la rue depuis 2012. Il en va de même des PDG qui lancent de vaste plan de licenciement et de leurs conseils d’administration. Le plus souvent, ils sont décrits comme des visionnaires courageux qui ont su prendre des décisions difficiles. Cette complaisance n’a-t-elle pas assez duré ? N’est-il pas temps de désigner ces gens pour ce qu’ils sont ? 

Récemment, le streamer états-unien Hasan Piker – immense star de la gauche radicale outre-atlantique –  a remis au goût du jour l’expression de “criminel social” pour parler de Brian Thompson, PDG de l’assurance de santé privé United Healthcare, connu pour avoir été assassiné en pleine rue par un vengeur masqué. Luigi Mangione, 28 ans, est accusé d’avoir commis ce crime, en décembre 2024. Interrogé sur cette affaire le 22 avril dernier, Piker disait ceci “Friedrich Engels a écrit sur le concept de “Meurtre social”. Et Brian Thompson, comme PDG d’une assurance santé, était impliqué dans un nombre hallucinant de meurtres sociaux, de formes systématisée de violences : la violence structurelle de la pauvreté, celle d’un système de santé verrouillé par la quête du profit dans ce pays et les conséquences de cela sont un niveau considérable de douleur, de violence, de morts”. Et c’est parce qu’il avait commis ces crimes sociaux que son assassinat a été parfaitement compris par énormément de gens, explique Piker. 

Qu’est-ce qu’un crime social ?

Friedrich Engels, surtout connu pour être l’acolyte de Karl Marx, coauteur avec lui du Manifeste du parti communiste, a décrit ce concept dans un livre publié en 1845 et intitulé La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844. Il s’agit d’une étude des conséquences de la révolution industrielle sur les conditions de vie des ouvrières et ouvriers anglais, et le tableau est sombre : la pauvreté extrême, les maladies qui se multiplient dans des centres urbains ayant reçu un afflux de travailleuses et travailleurs dans le besoin et surtout l’exploitation intense en vigueur dans l’industrie le dégoute. Voici ce qu’il dit du meurtre social : 

“Lorsqu’un individu cause à autrui un préjudice tel qu’il entraîne la mort, nous appelons cela un homicide; si l’auteur sait à l’avance que son geste entraînera la mort, nous appelons son acte un meurtre. Mais lorsque la société met des centaines de prolétaires dans une situation telle qu’ils sont nécessairement exposés à une mort prématurée et anormale (…) lorsqu’elle ôte à des milliers d’êtres les moyens d’existence indispensables, leur imposant d’autres conditions de vie, telles qu’il leur est impossible de subsister, lorsqu’elle les contraint par le bras puissant de la loi, à de­meu­rer dans cette situation jusqu’à ce que mort s’ensuive, ce qui en est la conséquence inévi­table; lorsqu’elle sait, lorsqu’elle ne sait que trop, que ces milliers d’êtres seront victimes de ces conditions d’existence, et que cependant elle les laisse subsister, alors c’est bien un meur­tre, tout pareil à celui commis par un individu, si ce n’est qu’il est ici plus dissimulé, plus perfide, un meurtre contre lequel personne ne peut se défendre, qui ne ressemble pas à un meurtre, parce qu’on ne voit pas le meurtrier, parce que le meurtrier c’est tout le monde et per­sonne, parce que la mort de la victime semble naturelle, et que c’est pécher moins par action que par omission. Mais ce n’en est pas moins un meurtre.”

Dans la définition d’Engels, un meurtre social implique donc : 

  • Des conditions de vie dégradées qui expose à une mort prématurée
  • Des conditions de vie dégradées qui sont créés par une organisation sociale (“la société”)
  • Des conditions de vie dont la dangerosité est connue par les autorités
  • Une responsabilité diluée (il n’y a pas un seul responsable)

S’il y a crime social, existe-t-il des criminels sociaux ? Dans le passage où il évoque spécifiquement le concept de crime social, Engels dit que c’est “la société” qui les commet. Mais dans le reste de son livre, il charge la bourgeoisie anglaise : “Le bourgeois se moque éperdument de savoir si ses ouvriers meurent de faim ou pas, écrit-il, pourvu que lui gagne de l’argent. Toutes les conditions de vie sont évaluées au critère du bénéfice, et tout ce qui ne procure pas d’argent est idiot, irréalisable, utopique”.

Brian Thompson, dont Luigi Mangione est le meurtrier présumé, est accusé par Hasan Piker d’avoir commis des crimes sociaux parce qu’il était un acteur clef du monde des assurances santé états-uniennes qui, chaque année, sont accusées d’être à l’origine de dizaines de milliers de morts faute de soin, en raison d’une mauvaise couverture assurantielle ou d’un refus de prise en charge de la part des assurances santé. United Healthcare s’était engagée, dans les années qui ont précédé l’assassinat de son PDG, dans une politique de refus systémique de prise en charge de soins de ses assurés pour augmenter ses profits, par tout un tas de truchements administratifs. On retrouve dans les actes dont Thompson était l’un des principaux coordinateurs les caractéristiques du crime social définis par Engels : des morts prématurées, des conditions de vies sciemment dégradées par une organisation du système de santé, une connaissance des conséquences de cette organisation sociale.

Quid de la responsabilité diluée ? Comme PDG de United Healthcare, Brian Thompson a joué un rôle clef dans la politique assurantielle de l’entreprise – sous son mandat, les profits de UHC ont considérablement augmenté… Il n’est pas le seul à avoir appuyé sur la gâchette, sa responsabilité est diluée dans une série de décisions bureaucratiques et commerciales – ce que j’ai appelé dans mon livre Saint Luigi “donner la mort par Powerpoint”. Une violence filtrée, euphémisée par une série de procédures qui gomme la responsabilité et ceux qui l’exercent, via un grand nombre d’intermédiaires. 

Qu’en est-il en France ? Connaissons-nous des crimes sociaux et donc des criminels ? 

1 – La politique du logement et les morts dans la rue :

Le nombre de Sans Domicile Fixe a doublé, en France, entre 2012 et 2024. Le nombre d’enfants qui vivent dans la rue a considérablement augmenté depuis 2020.  En 2024, 912 personnes sans domicile sont mortes, a comptabilisé le collectif Les Morts de la rue dans son rapport annuel, contre … 86 en 2002. Ce rapport indique que l’âge moyen de ces décès est de 48 ans, soit 32 années de moins que la moyenne en population générale. 

La mort des personnes sans abri est un authentique crime social. Il s’agit bien de morts prématurées liées à des conditions de vie qui ont été créées par la société. Et son évolution prouve que cela n’a rien de naturel ou d’inévitable : une organisation sociale conduit à cet état de fait. Quels sont les facteurs qui favorisent le fait de voir autant de gens vivre dans la rue ? D’abord, la cherté et l’inaccessibilité du logement. Le “marché immobilier”, dérégulé dans les années 80, s’est emballé sans politique d’encadrement d’ampleur. Entre 1984 et 2018, le montant total de loyers perçus en France a été multiplié par 2,2, après inflation, selon l’Observatoire des inégalités. Dans le budget des Français, la part du logement est passée de 9 % en 1959 à 23 % en 2019. Parallèlement à ce “marché” qui est en fait le monopole de multipropriétaires et de promoteurs, le parc de logement dit “sociaux” subit une baisse des investissements publics voire une privatisation larvée :la loi ELAN adoptée par les macronistes en 2018 facilite ainsi considérablement la vente des logements sociaux à des groupes privés. Toute une partie des personnes sans logement sont extra-européenne et subissent donc des barrières administratives de plus en plus grande à l’obtention de droits sociaux, à l’emploi, et donc au logement.

Les lois immigration votées sous Macron ont considérablement compliqué les parcours administratifs tandis que les préfectures pratiquent des délais impossibles pour les demandes de titres de séjour. Pour couronner le tout, les gouvernements successifs ont renforcé la législation favorisant les expulsions de locataires : En 2024, 24 556 ménages ont été expulsés de leur logement avec le concours de la force publique, soit une hausse de 29 % en un an et de 223 % en vingt ans, nous informe la Fondation pour le Logement des défavorisés (ex Fondation Abbé Pierre). Qui sont les criminels sociaux responsables de cette situation ? L’ensemble des politiques qui, depuis le début des années 2000, ont pris des lois favorables aux multipropriétaires et aux prometteurs, ont compliqué l’accès aux droits des réfugiés, n’ont rien fait pour lutter contre les discriminations hallucinantes pratiquées par les agences immobilières, ont affaibli le parc de logement social… Nous avons les noms : Nicolas Sarkozy, François Hollande, Emmanuel Macron et leurs ministres du logement qui ont renoncé à lutter contre le logement cher ou bien au contraire ont lutté en faveur des multiples propriétaires, comme Guillaume Kasbarian, dont la loi a considérablement affaibli les locataires en difficulté etjoué un rôle direct dans l’augmentation des expulsions. 

2 – L’appauvrissement des chômeurs et la mort au chômage :

La lutte contre le chômage est, depuis les années 1990, l’objectif affiché de tous les gouvernements. Au nom de cette lutte, ils ont réduit le droit du travail, facilité les licenciements et multiplié les cadeaux fiscaux et exonérations de cotisations sociales aux entreprises privées pour favoriser leur “compétitivité”, sans effet notable et malgré des dépenses publiques massives (270 milliards par an désormais, c’est-à-dire le premier poste de dépense de l’Etat). Mais plutôt que de lutter contre le chômage, ils ont surtout lutté contre les chômeurs : depuis 2018, il n’y a quasi pas une année sans que des mesures de restriction du droit au chômage soient annoncées. A partir de 2021, de nouvelles règles de calcul de l’indemnisation chômage ont entraîné une forte baisse de celle-ci. Tandis que la réforme de 2023, qui réduit la durée d’indemnisation maximale à 18 mois, a entraîné en deux ans une hausse de 77% des radiations pour fin de droits, faisant basculer des milliers de personnes dans la pauvreté totale. Après le chômage, c’est le RSA qui s’impose : 646,52 euros mensuels pour une personne seule, donc très en deçà du seuil de pauvreté, dont la version la plus basseest fixée à 859 euros par mois. Réduire l’amplitude de l’assurance-chômage, c’est donc créer directement de la pauvreté.

Et c’est d’autant plus cruel que dans le même temps, les gouvernements socialistes puis macronistes ont facilité les licenciements de masse, avec notamment la loi El Khomri de 2016 et la loi Pénicaud de 2017 : ces deux lois ont rendu possible des plans de licenciement même sans motif économique réel. Et contester son licenciement est devenu beaucoup plus difficile et hasardeux, puisque les indemnités exigées par les Prud’hommes pour un licenciement sans cause réelle et sérieuse ont été plafonnées par un barème. Depuis le 1er mars, on doit même payer 50 euros pour accéder à la justice prud’homale. Non seulement, dans la France de Macron, il est plus facile de se faire mettre au chômage, mais être chômeur expose de plus en plus à la pauvreté.

Et pas seulement : le chômage expose à une surmortalité, de l’ordre de 300% par rapport à la moyenne. On estime à 14000 le nombre de décès annuels liés au chômage. Le crime social du chômage de masse est clair. Les responsables ? On peut en lister un grand nombre : d’abord, les patrons et actionnaires des entreprises qui licencient sans vergogne. Ensuite, les ministres et présidents qui ont fait adopter des lois facilitant ces licenciements (Hollande et El Khomri, Macron et Pénicaud) puis les responsables politiques qui tiennent des discours anti-chômeurs et qui conçoivent des lois pour attaquer leurs conditions de vie. 

3 – La dégradation du système de santé et les morts prématurées faute de soin :

De 2020 à 2022, le système de santé français s’est quasi effondré face à l’épidémie de covid. Comme d’autres systèmes de santé dans le monde, il s’est avéré incapable de pouvoir prendre en charge un afflux de malade, et 167 000 personnes sont mortes de cette maladie, tandis que plusieurs milliers d’autres en subissent encore une forme longue et chronique. Cette épidémie mal gérée, où ce sont des atteintes graves aux libertés publiques qui ont été mises en œuvre pour compenser la faiblesse d’un système de santé dégradée par deux décennies de plan d’économies mis en œuvre par la droite comme les socialistes, n’a même pas servi d’électrochoc. Après de grands discours, les dirigeants du pays ont continué à faire voter des plans d’économie sur le système hospitalier, et ont renoncé à toute véritable ambition pour lutter contre les inégalités d’accès au soin.

Un signe récent et alarmant de cette dégradation continue et l’augmentation de la mortalité infantile, importante depuis 2020. La fermeture des petites maternités jouerait un rôle significatif dans cette situation. Là encore les responsables sont bien connus : ce sont celles et ceux qui ont voté des plans d’économies sur le système hospitalier, qui ont renoncé à toute législation encadrant davantage l’exercice de la médecine libérale (les socialistes avaient promis, sous Hollande, la mise en place du tiers payant généralisé… on attend encore). Par conséquent,une part majoritaire (73% !) de la population renonce à des soins, pour des raisons financières mais aussi par peur d’être mal pris en charge… On en est là. A cela s’ajoute une absence explicite et assumée contre les facteurs environnementaux de risques sanitaires, en particulier les polluants chimiques que sont les pesticides, ou les ingrédients de produits transformés. En France, mieux vaut voir sa population subir ce qui est désormais décrit par les spécialistes comme une épidémie de cancer –à laquelle le pays est surexposé par rapport à ses voisins – que de s’en prendre à la toute puissante industrie agroalimentaire et à ses lobbies.

Ce ne sont que quelques exemples de crimes sociaux connus de tous – on aurait pu ajouter les centaines de personnes tués par la police ou les morts au travail – parfaitement assumés par une classe politique qui les nie ou les souhaite, pour la prospérité d’une classe possédante qui a besoin de ces morts pour continuer à profiter pleinement. Le concept de crime social, et donc celui de criminels sociaux, nous permet de désigner ces choses par leur nom, et d’arrêter de les traiter comme de tristes fléaux d’une époque cruelle. Cela nous rappelle que les criminels sociaux doivent rendre compte de leurs actes et que la société devrait pouvoir se protéger de leurs méfaits. Actuellement, ils règnent et dictent des règles des jeux qui leur accorde l’immunité. Mais pour combien de temps encore ?

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Nicolas Framont
Nicolas Framont
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