Logo de Frustration

Pourquoi il ne faut pas avoir peur du conflit ?


S
S
11/03/2026

Il est devenu banal de dire que notre société s’est « polarisée », que « les gens ne se parlent plus » et « que la violence est devenue un mode de communication ordinaire ». À partir de ce constat, beaucoup regrettent avec nostalgie un âge d’or où l’on pouvait tout se dire, où la vie politique n’était pas en proie à la « brutalisation » et où l’on pouvait même fréquenter des individus aux opinions peu recommandables, à condition – bien sûr – qu’on n’en parle pas. Bref, on pouvait ne pas être d’accord mais ce n’était pas une raison pour qu’il y ait des tensions ou des conflits, c’était la marque d’une époque civilisée que la modernité, ses réseaux sociaux et l’essor du « populisme » auraient définitivement enterrée. 

Si ce récit semble familier, c’est parce qu’il s’inscrit dans le discours dominant, qu’il est relayé à longueur d’antenne et qu’il trouve un écho certain chez ceux qui déclarent, la main sur le cœur, « Moi, je n’aime pas le conflit ». Rien ne semble plus préoccuper les commentateurs (en réalité eux-mêmes acteurs) de « la vie politique » que la conflictualité, associée au désordre « alors qu’on aurait besoin de se parler calmement, entre gens civilisés et raisonnables » pour trouver « des compromis ». Pour les individus qui s’auto-proclament « raisonnables », la chose est entendue : le conflit, c’est mal voire immoral puisqu’il n’y aurait qu’en discutant que l’on pourrait parvenir à résoudre les problèmes. Noble intention que de vouloir régler des problèmes conséquents avec une économie remarquable de moyens. 

Les choses sont-elles pourtant si simples ? À en croire ces constats s’appuyant sur le « bon sens », il n’y aurait aucun obstacle insurmontable pour se mettre d’accord collectivement et retrouver une société apaisée, excepté peut-être « les extrêmes » qui nous divisent et « hystérisent » le débat. Pour y voir plus clair, nous allons donc nous demander quel projet politique est porté par ce refus de la conflictualité. 

1. Pourquoi faudrait-il renoncer au conflit ? 

À première vue, il n’y a rien de plus louable que de souhaiter que l’ambiance soit au beau fixe. 

Faire la promotion de la « bonne humeur » peut pourtant sembler suspect alors même que la colère gronde chez des millions de personnes, et ce pour de bonnes raisons, et sans que des réponses politiques soient apportées. En France, le taux de pauvreté bat des records, des millions de personnes travaillent sans pouvoir vivre décemment, les déserts médicaux se propagent dans une large partie du territoire français (6 millions de Français sans médecin traitant), les inégalités explosent, la gestion calamiteuse des relations diplomatiques mène à une multiplication des conflits armés, rien n’est fait pour prendre en main une indispensable transition écologique, et la liste pourrait s’allonger à l’infini. Ce ne sont pas quelques Gaulois réfractaires ou les sujets de conversation qui sont conflictuels, c’est notre organisation sociale.

La question qui se pose alors est la suivante : que sommes-nous prêts à faire collectivement pour que la colère disparaisse ? S’agit-il de prendre le problème à la racine ou de régler le problème à la surface en réprimant l’expression du désaccord voire en jetant quelques os à ronger pour gagner du temps et détourner l’attention ? 

C’est bien le fait que des intérêts particuliers prétendent imposer leur volonté au détriment de la majorité des gens qui mène à une grande instabilité sociale, politique et institutionnelle. Ce serait en effet trop simple si on pouvait contraindre tout le monde à adhérer à une politique qui répond aussi ostensiblement aux seuls intérêts d’une classe minoritaire. Il est trop facile de désigner des « extrêmes » comme des agents de polarisation : ce n’est par exemple pas la gauche qui crée le conflit, c’est elle qui contribue à dévoiler les mécanismes du monde social conflictuel. Mais le conflit est préexistant à la mise en lumière de ses mécanismes. 

Campagne du référendum pour le traité constitutionnel, en mai 2005. Crédit : FAL

Or, refuser le conflit ou la controverse, c’est précisément refuser de mettre au jour une organisation sociale défaillante qui, en plus de nuire au plus grand nombre, met en péril l’avenir de l’espèce humaine. Dans cette perspective, le plus inquiétant ne semble pas « l’incapacité à bien s’entendre » entre gens costumés mais bien l’organisation concrète de notre organisation sociale capitaliste. Certes, « se mettre d’accord » permettrait de trouver des solutions collectives, en dehors « du clivage transpartisan » pour faire face à ces crises. Cela relève toutefois de la plus pure abstraction : il n’y a pas de solution transpartisane qui soulage à la fois les paniques des bourgeois et permet au plus grand nombre de vivre décemment. De plus, le problème fondamental c’est que, précisément, il n’y a pas de consensus quant aux mesures à prendre et que cela mérite d’être débattu dans les conditions les plus loyales possibles pour que les citoyens puissent choisir entre les propositions qui leur sont faites. La démocratie, ce n’est pas le fait de mettre tout le monde d’accord, c’est le fait d’être en mesure de trancher entre des positions différentes. Il y a, par définition, plusieurs solutions à un problème ; si nous vivons dans la réalité contraire, pourquoi s’embarrasser à organiser des élections, des campagnes électorales et des débats ? De fait, le refus de reconnaître le référendum de 2005 sur les traités européens néolibéraux ou l’arrivée en tête du NFP en 2024 s’inscrit dans cette logique. 

Que demande-t-on à la gauche lorsqu’on lui demande de faire « des compromis » ? On lui demande de renoncer à sa politique et de se rallier à la norme dominante, qui applique un programme en faveur des intérêts privés minoritaires : on demande à la gauche de ne plus être la gauche. On lui demande de se soumettre au consensus néolibéral, c’est-à-dire de faire des compromissions. Il ne s’agit donc pas de cultiver le désaccord pour le plaisir d’être « un méchant extrême » mais de tenir bon sur une ligne politique dont ceux qui la défendent pense qu’elle est la meilleure pour la collectivité. Et cela, c’est le rôle de la controverse politique, qui doit permettre à chacun de se positionner. Pourquoi faudrait-il se rallier à une autre façon de faire dont on pense qu’elle ne fera qu’aggraver le problème ? Il y a, en théorie, des élections pour déterminer ce genre de choses. 

Le conflit n’est donc pas une préférence personnelle, il procède d’une volonté de réinstaurer le débat politique dans une « démocratie » où tous les moyens sont bons pour le museler. En revanche, refuser le conflit, c’est refuser de nommer notre réalité sociale défaillante, c’est refuser les désaccords politiques au profit du statu quo. C’est, paradoxalement, entretenir le conflit de manière larvée en le dépolitisant et en empêchant d’entrevoir une résolution politique. Il faut donc se méfier de ceux qui prônent la « bonne ambiance », la stabilité et l’ordre alors même que la situation sociale d’un pays aussi riche que la France est inacceptable et indigne. On n’obtient pas la bonne ambiance en la décrétant depuis sa posture surplombante, on crée les conditions matérielles concrètes pour que les raisons profondes du désordre soient résolues. 

2. Peut-on se mettre d’accord avec tout le monde ? 

Le discours médiatique est saturé d’appels au calme, au compromis, à la réconciliation. Si les partisans de la bonne humeur et de la stabilité souhaitent si fermement un retour à une société harmonieuse, pourquoi ne s’en donnent-ils pas les moyens ? Les solutions sont connues de tous : il faut affronter les inégalités, garantir des services publics de qualité partout en France, engager une transition écologique ambitieuse, engager une coopération mondiale autour de causes communes ; les chantiers ne manquent pas et bien des personnes qui expriment aujourd’hui leur colère n’attendent qu’une chose : pouvoir se retrousser les manches pour rattraper le temps perdu. 

« Mais il n’y a plus d’argent » nous dit-on pour couper court à ce dangereux utopisme. Au nom du consensus, il faudrait se rallier au verdict de la « raison » : « nous ne sommes pas dans le monde des bisounours ». On voit ici le poids de l’idéologie dominante qui repose sur un ensemble de pré-requis qu’il faut être en mesure de remettre en question pour que puisse s’affirmer une différence de propositions politiques. Il est évident que si l’on s’inscrit dans ce cadre fallacieux, il semble impossible de taxer les grandes fortunes « parce qu’elles vont partir », il semble impossible d’augmenter les salaires « parce que les entreprises ne vont plus s’en sortir », il semble impossible d’investir dans la transition écologique « parce qu’il n’y a plus d’argent ». Le cadre dominant, c’est celui qui accepte la dictature de ceux qui ont la position la plus favorable. D’après l’idéologie dominante, il serait ridicule d’aller contre la volonté de ceux « qui peuvent faire autrement » (si on décide politiquement de laisser-faire), « ils ne veulent pas », « ils ne laisseront pas faire » et tout le monde trouve cela normal : la démocratie c’est seulement pour ceux qui triment pour des salaires de misère, des écoles au rabais et une espérance de vie moindre. Dire qu’ « il n’y a plus d’argent » ou « qu’on ne peut rien faire sans les plus riches » n’est pas une vérité, c’est un positionnement idéologique qui devrait lui-même faire partie du débat politique. D’ailleurs, si les plus riches ne partent (hélas) pas tant que cela, c’est bien parce qu’ils ne peuvent pas faire sans nous.

Qu’est-ce qu’un positionnement idéologique ? Ce sont des structures mentales liées aux conditions de vie concrètes d’une classe sociale donnée. Quelle classe sociale pourrait bien considérer qu’il n’y a plus d’argent et qu’il n’est « malheureusement » plus possible de partager ? Paradoxalement, la classe dominante, qui accumule les richesses de manière indécente depuis des décennies. Et comme les choses sont bien faites, la classe dominante possède une écrasante partie des médias tout en étant surreprésentée dans les partis et institutions politiques, à tel point que son idéologie est hégémonique et se diffuse dans les strates de la société qui n’ont pas intérêt à partager cette vision du monde. Il n’y a rien de plus tragique que de voir une personne au SMIC parler comme un milliardaire. 

Car derrière les divergences d’idéologies ou « d’opinions », il y a des différences de classes. Ces différences ne sont pas cosmétiques ou liées au tempérament des uns ou des autres, elles sont le fruit de places dans les rapports de production et de conditions de vie radicalement différentes. Il faut donc cesser de réduire le conflit à une réalité morale ou psychologique, il est au coeur de notre organisation sociale, c’est ce que l’on appelle plus couramment « la lutte des classes ». Cette lutte n’est pas une réalité folklorique d’un autre temps, c’est une structuration froide de la société qui conduit à l’exploitation et à la marginalisation d’une grande partie de la population, à l’extraction irraisonnée des ressources, à la surproduction, à la destruction des services publics et à la concentration du capital dans les mains de quelques-uns. Il y a une illusion chez ceux « qui n’aiment pas le conflit » que tout pourrait se résoudre par des échanges d’arguments.

Mais si tout est une affaire de discussion, il suffirait seulement de trouver les bonnes tournures de phrase pour se mettre d’accord et transformer la société. Il semblerait donc suffisant de trouver les bons arguments pour convaincre quelques milliardaires de se rallier à la cause de la majorité. N’avons-nous pas déjà essayé cette solution ? N’y a-t-il pas de multiples rapports scientifiques, des études gouvernementales, sociologiques qui démontrent de manière précise le caractère purement politique et contre-productif des inégalités sociales ou de la crise climatique ? Malgré tout cela, la faute est toujours imputée aux militants et non à ceux qui se murent dans leur indifférence de classe. Cela semble un peu facile : tant que vous n’aurez pas appris à vous exprimer correctement, nous continuerons à détruire le monde. Le problème, jusqu’à présent, ce serait que nous n’aurions pas encore trouvé les bons mots pour mettre la bourgeoisie de notre côté alors qu’elle n’attend que cela : elle rêverait de sortir ses enfants de ses écoles privées, de venir habiter dans nos quartiers, de faire ses courses dans nos supérettes, de venir voir nos concerts de musique indépendante dans des caves insalubres. Une fois tout ce beau monde réconcilié, nos amis milliardaires n’auront plus qu’à transformer leurs industries polluantes en industries vertueuses, à rapatrier leur fortune et à dissoudre leurs montages financiers opaques. À l’unique condition que les « extrêmes », adeptes de la mauvaise humeur, soient exclus de cette nouvelle société réconciliée. 

Pourquoi il faut être clivant ?

Une ligne politique claire est donc une ligne clivante car elle permet à chacun de se positionner selon ses intérêts de classe. Or, il doit y avoir une voie radicale pour refuser cette société capitaliste, oppressive et hiérarchisante afin de redéfinir le sens donné au travail, de mettre en commun les ressources et d’œuvrer à l’émancipation des individus quels qu’ils ou elles soient.

Allons plus loin, tout le monde est clivant à sa manière. La question est : contre quoi faut-il être clivant ? Quelqu’un qui prétend rassembler sans cliver ne peut que militer pour le statu quo puisqu’il ne prétend pas résoudre les contradictions sociales. Pire, il les invisibilise, il est donc tout aussi clivant. Mentir ou se mentir à soi-même en refusant de montrer la réalité sociale telle qu’elle est, c’est clivant envers ceux qui la subissent de plein fouet.

Il faut renoncer à mettre tout le monde d’accord car cela ne mène qu’à l’immobilisme et à l’aggravation des racines des injustices. Nous ne pouvons pas nous permettre de donner une importance démesurée à la minorité qui s’accapare les richesses et démantèle le bien public, son intérêt n’est pas le nôtre. En revanche, notre intérêt commun à venir ne mettra personne de côté si bien que le clivage n’est pas l’ennemi de l’union, il en est son préalable.

https://frustrationmagazine.fr/cerveaux-non-disponibles
https://frustrationmagazine.fr/aed
https://frustrationmagazine.fr/socialisme-andras
S
S
Tous les articles
Bannière abonnements