« Lâhistoire nâest jamais Ă©crite, les choses ne sont jamais figĂ©es » â Rencontre avec les auteurs de la BD Le Choix du chĂŽmage (II)
Chez Frustration, ce quâon prĂ©fĂšre plus que tout, ce sont les ouvrages qui nous apportent des idĂ©es, des connaissances ou des points de vue quâon a lu nulle part ailleurs et qui sont utiles, dâune maniĂšre ou dâune autre, Ă la lutte de classes. La BD Le choix du chĂŽmage en fait partie. Par son aspect pĂ©dagogique et agrĂ©able, mais Ă©galement par lâanalyse trĂšs pointue quâelle nous offre concernant les choix des socialistes au pouvoir en France, elle permet de mieux comprendre les Ă©checs passĂ©s et dâapprĂ©hender les possibilitĂ©s de ne pas rĂ©pĂ©ter le pire. Rencontre avec ses auteurs, Damien Cuvillier, dessinateur et BenoĂźt Collombat, journaliste, par Guillaume EtiĂ©vant et Nicolas Framont, deuxiĂšme partie (la premiĂšre partie est ici).
Frustration : LâimprĂ©paration volontaire que vous dĂ©crivez concernant Mitterrand, nous avons pu Ă©galement la constater plus rĂ©cemment, par exemple chez Syriza qui nâavait pas prĂ©parĂ© sĂ©rieusement de scĂ©nario de sortie de lâeuro avant lâarrivĂ©e au pouvoir en GrĂšce, ou bien François Hollande, qui avait dit pendant la campagne prĂ©sidentielle âMon adversaire câest la financeâ, mais nâavait volontairement prĂ©parĂ© aucune mesure concrĂšte allant dans ce sens, car Ă aucun moment il nâa pensĂ© mettre en oeuvre des mesures concrĂštes derriĂšre ce slogan. A votre sens, comment est-ce quâon pourrait Ă lâavenir ne pas retomber dans la mĂȘme problĂ©matique et comment un gouvernement qui serait Ă©lu pour mettre en Ćuvre vĂ©ritablement un programme de rupture avec le capitalisme pourrait se donner les moyens de le faire? Dans votre ouvrage, vous interviewez aussi des intellectuels de gauche, vous ont-ils donnĂ© des pistes en ce sens?
BenoĂźt Collombat : Effectivement, nous avons voulu dĂ©velopper un double regard dans le livre : un fil quâon suit avec des dĂ©cideurs au coeur du pouvoir et un autre fil en contrepoint, avec le tĂ©moignage de sociologues, de chercheurs et dâĂ©conomistes hĂ©tĂ©rodoxes, qui ont un autre point de vue et qui ont travaillĂ© sur ces sujets lĂ et amĂšnent un contrepoint au discours dominant. Quand on les Ă©coute, on identifie bien les points de blocage. Les reprĂ©sentants de lâEtat ont sciemment choisi de dĂ©manteler les outils qui Ă©taient Ă leur disposition. On peut travailler Ă les rĂ©introduire.Â
Un exemple concret mis en avant par le sociologue Benjamin Lemoine est le circuit du TrĂ©sor, qui pourrait ĂȘtre reconstituĂ© Ă une Ă©chelle nationale. Quâest-ce que cela implique au niveau bancaire? Pourrait-on renationaliser une banque au sein de lâUnion europĂ©enne? Je ne dis pas que câest simple, mais câest faisable. Comment fonctionnent ces banques nationalisĂ©es, quâest-ce que cela impliquerait sur la fabrication de la monnaie? Ces sujets ne sont jamais abordĂ©s par les responsables politiques y compris ceux qui prĂ©tendent avoir des idĂ©es radicales. Si on ne rentre pas dans ce niveau de dĂ©tail, ça ne sert Ă rien, ils ne pourront jamais appliquer leur programme. La question du chĂŽmage est directement liĂ©e Ă la question monĂ©taire et Ă la question de la dette. Notre BD refait du lien entre des choses qui nâapparaissent pas connectĂ©es entre elles. Je ne doute pas quâau sein de lâEtat et de la fonction publique, beaucoup de personnes restent en faveur dâune rĂ©publique sociale et nâembrasse pas forcĂ©ment lâidĂ©ologie nĂ©olibĂ©rale. Il faut avoir conscience que câest possible et lâorganiser.Â
Frustration : Beaucoup de dirigeants politiques et dâĂ©conomistes expliquent quâaprĂšs lâarrivĂ©e au pouvoir de Mitterrand, la politique de relance et de hausse des salaires a entraĂźnĂ© un dĂ©ficit commercial important, car les Français ont utilisĂ© leur pouvoir dâachats pour acheter des produits importĂ©s et que nos produits ont Ă©tĂ© plus chers Ă lâexportation. DĂšs lors, Mitterrand a dĂ» trancher entre deux options : mettre fin Ă lâapplication de son programme politique pour Ă©viter que les produits français continuent Ă se renchĂ©rir (câest le tournant de la rigueur quâil a choisi) ou dĂ©valuer de maniĂšre importante le Franc pour compenser cette hausse du coĂ»ts des produits par une baisse des taux de change, ce qui aurait nĂ©cessitĂ© de sortir du SystĂšme monĂ©taire europĂ©en (SME). Dans votre BD, lâun des interlocuteurs (Alain Boublil), indique quâen fait le dĂ©ficit extĂ©rieur nâĂ©tait pas dĂ» Ă la politique de relance, mais au prix du pĂ©trole uniquement. Donc, cette vision dâun pouvoir politique obligĂ© de choisir entre sortir du SME ou mettre fin Ă lâapplication de son programme politique est une réécriture de lâhistoire, non ?Â
BenoĂźt Collombat : Câest effectivement un point-clef : Alain Boublil nâĂ©tait pas un bolchevique, il Ă©tait simplement favorable Ă une politique industrielle et a mĂȘme validĂ© le tournant de la rigueur. Mais il a lâhonnĂȘtetĂ© dâexpliquer que celui-ci nâest pas dĂ» Ă lâĂ©chec de lâapplication du programme de Mitterrand.Â
Cela confirme le rapport de lâĂ©conomiste amĂ©ricain Robert Eisner, commandĂ© par le MinistĂšre du plan en 1982, qui nâavait de plan que le nom dâailleurs : il Ă©tait dirigĂ© par Michel Rocard et Dominique Strauss-Kahn y travaillait Ă©galement. A lâĂ©poque, le PS commande ce rapport en pensant avoir dĂ©jĂ la rĂ©ponse Ă la question posĂ©e. Le rapport Eisner est introuvable aujourdâhui, mais nous avons trouvĂ© un article quâil avait rĂ©digĂ© pour une revue amĂ©ricaine et qui en rĂ©sume le contenu.
Je reviens sur lâidĂ©e du soft power de lâĂ©conomie : il y a un dĂ©cor graphique de lâĂ©conomie libĂ©rale. Le mettre en dessin Ă©tait lâun de nos dĂ©fis.
Damien Cuvillier
Les socialistes sâattendaient Ă ce que Robert Eisner leur dise que leur politique Ă©tait un Ă©chec et quâils allaient dans le mur.  Mais il Ă©crit lâinverse, en affirmant que la politique de relance par la demande fonctionne. Avec les outils Ă©conomiques quâils ont Ă lâĂ©poque et leur majoritĂ© parlementaire, les socialistes peuvent, selon Eisner, aller vers le plein emploi en poursuivant leur politique et il les encourage donc Ă la poursuivre. Par ailleurs, il indique, comme Alain Boublil, que sortir du SME est tout Ă fait rĂ©alisable. Bref, tous les feux Ă©taient au vert pour mener une politique de plein emploi. Mais bien sĂ»r, son rapport nâĂ©tait pas conforme au storytelling mis en avant par les socialistes, dans lequel le soi-disant Ă©chec de leur politique Ă©conomique Ă©tait le prĂ©texte Ă son abandon.Â
Frustration : Câest vraiment quelque chose quâon dĂ©couvre grĂące Ă votre BD. Plein de gens ont lâintuition quâon sâest fait avoir, mais ce passage de votre BD permet de prendre conscience que les grandes lois Ă©conomiques qui pĂšseraient sur les dĂ©cisions sont inventĂ©es pour lĂ©gitimer des dĂ©cisions politiques. Ce âtournant de la rigueurâ qui aurait Ă©tĂ© stimulĂ© par une rĂ©alitĂ© Ă©conomique incontournable câest ce quâon nous apprend au lycĂ©e !Â
Damien Cuvillier : Oui, câest pour ça quâon fait une petite parenthĂšse sur lâinvention du âPrix Nobelâ dâĂ©conomie, qui est vraiment un exemple du soft power. Or, ce quâon raconte dans la BD, câest quâĂ lâĂ©poque, le congrĂšs Nobel nâa pas acceptĂ© que lâĂ©conomie fasse partie des prix remis et câest la banque de SuĂšde qui a crĂ©e ce prix âen hommage Ă Alfred Nobelâ.
Frustration : Lâexemple de la rĂšgle des 3% qui a Ă©tĂ© inventĂ©e va dans ce sensâŠ
BenoĂźt Collombat : Eh oui, ce haut fonctionnaire Guy Abeille qui raconte comment, sur un coin de table, avec dâailleurs un cousin de Dominique de Villepin, ils ont inventĂ© cette rĂšgle des 3% du PIB en dĂ©ficit public Ă ne pas dĂ©passer. Câest une commande express de Mitterrand : « inventez-moi quelque chose pour empĂȘcher quâil y ait trop de dĂ©pense, pour que je puisse dire Ă mes ministres : arrĂȘtez ça suffitâ. Et ils inventent cette rĂšgle. Il nous lâa racontĂ© : ils se posent, trouvent les 3% du PIB, le montre Ă leur chef, qui leur dit tout simplement âcâest bon, merciâ. Et câest un outil qui sert encore, car il sâest retrouvĂ© dans le traitĂ© de Maastricht. Câest un autre exemple montrant lâabsence de rationalitĂ© Ă©conomique. autour du discours âil nây a pas dâalternativeâ . On utilise un outil frelatĂ© pour imposer une idĂ©ologie. Câest pour ça quâon a tenu Ă restituer dans la BD le formatage idĂ©ologique, qui prend toute sa place Ă la tĂ©lĂ©vision comme dans cette Ă©mission âVive la criseâ, en 1984, oĂč on nous expliquait quâavec la mondialisation il allait falloir sâadapter, se bouger etc.
Et de nos jours il nây a mĂȘme plus besoin dâĂ©mission aussi caricaturale que celle-ci, ces idĂ©es sont lĂ . Avec Damien, on a mis en image une phrase dâEdouard Philippe qui dit âLa France dâaujourdâhui se caractĂ©rise par un niveau de chĂŽmage encore important, se caractĂ©rise pas le fait que les Ă©tudes sont de plus en plus longues, les temps partiels et lâemploi prĂ©caire plus dĂ©veloppĂ©, on peut Ă juste titre vouloir changer tout ça, revenir au plein emploi, limiter la prĂ©carité⊠mais câest le monde dans lequel nous vivons, et il est sage de voir le monde tel quâil estâ. Les choses sont claires. Le renoncement Ă changer ce monde et sa boussole capitaliste thĂ©orisĂ©.
La âfausse objectivitĂ©â dĂ©responsabilise le travail des journalistes. Câest plus que jamais vrai dans lâĂ©poque quâon traverse oĂč le nĂ©ofascisme embrasse le nĂ©olibĂ©ralisme.
BenoĂźt Collombat
Comme on le montre sur la couverture de notre livre, la plupart des dĂ©cisions sont prises au grand jour. Or souvent, on ne les voit pas. Prenons le cas de François Hollande par exemple. En fait, Hollande nâa jamais cachĂ© ses positions sur sa vision trĂšs libĂ©rale de lâĂ©conomie. On lâa lu dans ses chroniques des annĂ©es 80 dans le journal le Matin, il cosigne ensuite (sous pseudonyme) un livre avec des partisans de Jacques Delors (La gauche bouge), qui feront une âbelleâ carriĂšre politique par la suite notamment Jean-Yves Le Drian actuel ministre des Affaires Ă©trangĂšres⊠Cette vision (en gros, la âtroisiĂšme voieâ de Tony Blair), Hollande et ses proches lâont toujours assumĂ©e. Alors, bien sĂ»r, il y a eu des moments de positions tactiques comme le discours du Bourget (âmon adversaire câest le monde de la financeâ), mais globalement Hollande nâavait rien Ă voir avec le socialisme historique.
Frustration : Mais il y a une mĂ©moire courte qui sâimpose dans le dĂ©bat politique : les journalistes alimentent cette mĂ©moire courte. Ils devraient nous faire gagner du temps pour comprendre âlâoffreâ politique mais on nâa en fait jamais accĂšs aux positions Ă©conomiques rĂ©elles des candidats, Ă ce quâils ont dĂ©fendu etc. (par exemple, ne jamais parler du programme de Christiane Taubira en 2002) Les gens ne peuvent pas faire des choix en connaissance de cause. Sur Hollande, bien sĂ»r que son parcours rĂ©el peut ĂȘtre connu, mais il nâest jamais rapportĂ© par des journalistes mainstream. Est-ce que chez certains de vos confrĂšres journalistes votre livre soulĂšve des rĂ©actions ?
BenoĂźt Collombat : Au final, le livre a Ă©tĂ© chroniquĂ© dans pas mal de mĂ©dias, mais ce sont vraiment les libraires qui lâont portĂ©. Je crois Ă la force du bouche Ă oreilles. Mais la question que je me pose, sans doute naĂŻvement, câest âpourquoi il nây a pas plus de monde pour faire ce travail, Ă son Ă©chelle ?â. Bien sĂ»r, ce nâest jamais facile quand on travaille dans un mĂ©dia mainstream de sâorganiser pour sortir de la logique du âhamster dans sa cageâ du traitement de lâactualitĂ©. Je lâai moi-mĂȘme vĂ©cu. Les services publics sont attaquĂ©s de toute part. Mais si on essaye mĂȘme pas dâen prendre conscience et de sâorganiser pour en sortir, on nây arrivera jamais. Ăvidemment, quand 80 % des mĂ©dias sont contrĂŽlĂ©s par des milliardaires qui bĂ©nĂ©ficient dans le mĂȘme temps des aides publiques Ă la presse, ça devient compliquĂ©. MalgrĂ© tout, il existe aujourdâhui un renouveau du journalisme indĂ©pendant Ă travers de multiples mĂ©dias, qui reste encore Ă la merci dâun modĂšle Ă©conomique prĂ©caire. La volontĂ© existe, mĂȘme si elle encore trop isolĂ©e..
Damien Cuvillier : Ca me fait penser Ă un passage tĂ©lĂ© quâon peut trouver sur internet, oĂč lâon montre Ă Pierre Moscovici, dans je ne sais plus quelle Ă©mission, une vidĂ©o de Guy Abeille expliquant comment a Ă©tĂ© fixĂ©e la rĂšgle des trois pour cents et Moscovici rĂ©pond âoh câest pas si simple que çaâ. Et point. Et personne en face ne vient le relancer lĂ -dessus, sur une information aussi grave vu tout ce que ça gĂ©nĂšre en termes de politique publique. Câest aussi le format des Ă©missions qui fait ça.Â
BenoĂźt Collombat : Je considĂšre que le journalisme a une utilitĂ© sociale. Câest de lâartisanat qui nĂ©cessite de lâengagement, une certaine pugnacitĂ© et beaucoup de travail. Cela veut dire par exemple reposer la question si on nâobtient pas de rĂ©ponse. Et si au bout de la troisiĂšme fois la personne nâa pas rĂ©pondu, alors câest une information. LâĂ©crivain Damasio utilise une image que jâaime bien Ă propos de la littĂ©rature, il dit quâune phrase ça doit ĂȘtre comme un beau dribble de football, on ne doit pas savoir oĂč elle va nous mener. Câest ce que devrait ĂȘtre normalement une bonne interview ! Ultra prĂ©parĂ© et imprĂ©visible. Lâinverse de la plupart des interviews aujourdâhui, quâil sâagisse dâinterroger Pierre Rosanvallon quâon Ă©voquait tout Ă lâheure⊠ou le gouverneur gĂ©nĂ©ral de la Banque de France.
Ce quâon veut dire Ă travers ce livre, câest que lâhistoire nâest jamais Ă©crite, les choses ne sont jamais figĂ©es. Il faut avoir un minimum de luciditĂ©, un minimum dâorganisation : aprĂšs, tout est possible, mĂȘme le meilleur.
BenoĂźt Collombat
Il faut aussi sortir du sacro-saint âmytheâ de âlâobjectivitĂ©â, qui interdirait dâinsister, de creuser, de douter. LâobjectivitĂ© ça nâexiste pas : traiter un sujet, câest dĂ©jĂ un choix. Il faut assumer cette part de subjectivitĂ© mais qui doit ĂȘtre honnĂȘte, et archi rigoureuse : des faits, des faits, des faits, documenter ce quâon dit, le contextualiser et ensuite assumer un point de vue lĂ dessus. La âfausse objectivitĂ©â dĂ©responsabilise le travail des journalistes. Câest plus que jamais vrai dans lâĂ©poque quâon traverse oĂč le nĂ©ofascisme embrasse le nĂ©olibĂ©ralisme. Il y a une phrase de lâhistorien Howard Zinn qui dit âon ne peut pas rester neutre quand on est dans un train en marcheâ.
Damien Cuvillier : Dans notre livre, il y avait une volontĂ© de situer : qui on est, dâoĂč on parle. Ce livre est aussi un journal de bord. Il commence en 2016 et se termine en 2020, il est le tĂ©moin de cette Ă©poque lĂ .
Frustration : Est-ce que tous ces entretiens réalisés pour « le choix du chÎmage » correspondaient à des choses auxquelles vous vous attendiez ?
Damien Cuvillier : Oui, enfin ça a surtout confirmĂ© des intuitions. Ce qui Ă©tait intĂ©ressant câĂ©tait aussi le cĂŽtĂ© sociologique : aller voir ces personnes lĂ oĂč elles vivent. Pour le dessin câest intĂ©ressant : le dessin raconte ça. Il y a une sociologie : moi je dessinais les lieux. Quand Jean-Claude Trichet ou Michel Candessus (ex gouverneur de la Banque de France) nous reçoivent dans les bureaux de la Banque de France, il y a tout un dĂ©corum. Et je reviens sur lâidĂ©e du soft power de lâĂ©conomie : il y a un dĂ©cor graphique de lâĂ©conomie libĂ©rale. Le mettre en dessin Ă©tait lâun de nos dĂ©fis.
Frustration : Ăa marche trĂšs bien et ça participe de lâimmersion. Et sociologiquement, ce qui nous a frappĂ©, câest le physique et lâattitude des gens. Ces gens sont super vieux (tĂ©moins politiques des annĂ©es 80) mais se tiennent droit, sont en formeâŠ
BenoĂźt Collombat : Lors de notre travail de longue haleine et la collecte de âpiĂšces Ă convictionâ comme on avait coutume de dire entre nous, il y a deux documents qui mâont surpris : le premier câest une note quâon voit dans le livre de la banque amĂ©ricaine JP Morgan qui, en 1987, se fĂ©licite dâun taux de chĂŽmage de 11% et de la bonne voie empruntĂ©e par la politique Ă©conomique française. LĂ câest vraiment une piĂšce Ă conviction de poids obtenue grĂące au sociologue Benjamin Lemoine (Lâordre de la dette, La DĂ©couverte, 2016). Dans un autre document, JP Morgan indique par ailleurs que quel que soit le rĂ©sultat de la prĂ©sidentielle de 1988, ce sera la mĂȘme politique monĂ©taire qui sera menĂ©e donc tout va bien pour lâoligarchie financiĂšre, que cela soit Chirac ou Mitterrand qui lâemporte. Ce sera Mitterrand.
Et le deuxiĂšme document qui mâa Ă©tonnĂ© câest une publicitĂ© Ă©lectorale du parti socialiste publiĂ©e dans le journal le Matin en 1986. âLâefficacitĂ© câest la gaucheâ dit cette publicitĂ© âles Ă©conomies rapportent plus Ă gauche quâĂ droiteâ et aussi âle chĂŽmage augmente moins vite Ă gauche quâĂ droiteâ. Le PS ne fait mĂȘme pas semblant dâafficher un certain volontarisme en matiĂšre dâemploi : il ânaturaliseâ dans un tract Ă©lectoral le choix dâune politique nĂ©olibĂ©rale et lâacceptation du chĂŽmage. Comme pour le-tournant-de-la rigueur-pris-tout-de-suite, ces annĂ©es-lĂ nâont jamais fait lâobjet dâun retour critique du PS. On comprend pourquoiâŠ.
Frustration : Et vous avez eu leurs réactions sur le livre ?
BenoĂźt Collombat : On a envoyĂ© tous les propos pour relecture, mais on nâa pas eu de retours des dĂ©cideurs politiques quâon a rencontrĂ©s. En revanche, des retours positifs des sociologues ou des chercheurs quâon a rencontrĂ©s pour le livre.Â
Frustration : Je reviens sur la prĂ©tention au sĂ©rieux de ces gens, de ces hauts fonctionnaires, etc. Je me dis que lâidĂ©ologie que vous dĂ©crivez câest aussi âoĂč est le sĂ©rieux, quâest-ce qui est sĂ©rieuxâ. Il y a la clique des hauts fonctionnaires qui ont lâart de te faire passer pour un rigolo et de passer pour des gens sĂ©rieux. Ils arrivent Ă marginaliser trĂšs vite quelquâun dans la discussion et sortent du dĂ©bat politique pour tâamener sur un dĂ©bat technique. Et pour faire face Ă ces gens lĂ il faut ĂȘtre super armĂ©s et la plupart des gens ne le sont pas, mĂȘme les politiques. MĂȘme dans des organisations de gauche on voit ce genre de chose.
Votre livre permet en tout cas de lĂ©gitimer la critique et de dĂ©complexer les gens qui avaient des intuitions, comme cette idĂ©e que âle chĂŽmage est un choixâ. Votre livre permet de montrer que câest le cas : le chĂŽmage nâest pas seulement arrangeant pour la classe dominante, il est voulu. Et ça permet de sortir de cette idĂ©e que nos dirigeants sont des gens sĂ©rieux et techniciens.
BenoĂźt Collombat : Oui, quand on confronte les dĂ©cideurs aux consĂ©quences rĂ©elles de leurs choix, aux Ă©checs en rĂ©alitĂ© de leur raisonnement, on arrive Ă des phrases franchement absurdes. Le bout de leur logique câest de dire que si ça nâa pas marchĂ© âcâest parce quâon nâest pas allĂ© assez loinâ. LâidĂ©e que les rĂ©formes âde structuresâ nâont pas Ă©tĂ© faites, etc. Or, un individu logique dotĂ© de raison devrait prendre en compte son Ă©chec et sâinterroger. LĂ , non. Ce qui ne les empĂȘchent pas de continuer Ă prĂ©tendre incarner âle camp de la raisonââŠÂ
Frustration : Il y a un cĂŽtĂ© totalitaire presque stalinien : leur idĂ©ologie bourgeoise a sa propre cohĂ©rence, qui nâa rien Ă prouver tant que sa domination nâest pas totale.Â
BenoĂźt Collombat : Câest pour ça quâon finit le livre sur cette idĂ©e dâune impasse absolue : on voit bien une radicalisation, une colĂšre sociale, une tension qui monte au sein de la sociĂ©tĂ©. Mais comment pourrait-il en ĂȘtre autrement ? Les politiques nĂ©olibĂ©rales se radicalisent, avec la tentation de sâallier Ă lâextrĂȘme-droite⊠Câest ce qui se passe sous nos yeux mĂȘme si on nâest pas lĂ pour donner des leçons. Ce quâon veut dire Ă travers ce livre, câest que lâhistoire nâest jamais Ă©crite, les choses ne sont jamais figĂ©es. Il faut avoir un minimum de luciditĂ©, un minimum dâorganisation : aprĂšs, tout est possible, mĂȘme le meilleur.
Rédaction