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« L’histoire n’est jamais Ă©crite, les choses ne sont jamais figĂ©es » – Rencontre avec les auteurs de la BD Le Choix du chĂŽmage (II)


Rédaction
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‱ 13/12/2021

Chez Frustration, ce qu’on prĂ©fĂšre plus que tout, ce sont les ouvrages qui nous apportent des idĂ©es, des connaissances ou des points de vue qu’on a lu nulle part ailleurs et qui sont utiles, d’une maniĂšre ou d’une autre, Ă  la lutte de classes. La BD Le choix du chĂŽmage en fait partie. Par son aspect pĂ©dagogique et agrĂ©able, mais Ă©galement par l’analyse trĂšs pointue qu’elle nous offre concernant les choix des socialistes au pouvoir en France, elle permet de mieux comprendre les Ă©checs passĂ©s et d’apprĂ©hender les possibilitĂ©s de ne pas rĂ©pĂ©ter le pire. Rencontre avec ses auteurs, Damien Cuvillier, dessinateur et BenoĂźt Collombat, journaliste, par Guillaume EtiĂ©vant et Nicolas Framont, deuxiĂšme partie (la premiĂšre partie est ici).


Frustration : L’imprĂ©paration volontaire que vous dĂ©crivez concernant Mitterrand, nous avons pu Ă©galement la constater plus rĂ©cemment, par exemple chez Syriza qui n’avait pas prĂ©parĂ© sĂ©rieusement de scĂ©nario de sortie de l’euro avant l’arrivĂ©e au pouvoir en GrĂšce, ou bien François Hollande, qui avait dit pendant la campagne prĂ©sidentielle “Mon adversaire c’est la finance”, mais n’avait volontairement prĂ©parĂ© aucune mesure concrĂšte allant dans ce sens, car Ă  aucun moment il n’a pensĂ© mettre en oeuvre des mesures concrĂštes derriĂšre ce slogan. A votre sens, comment est-ce qu’on pourrait Ă  l’avenir ne pas retomber dans la mĂȘme problĂ©matique et comment un gouvernement qui serait Ă©lu pour mettre en Ɠuvre vĂ©ritablement un programme de rupture avec le capitalisme pourrait se donner les moyens de le faire? Dans votre ouvrage, vous interviewez aussi des intellectuels de gauche, vous ont-ils donnĂ© des pistes en ce sens?

BenoĂźt Collombat : Effectivement, nous avons voulu dĂ©velopper un double regard dans le livre : un fil qu’on suit avec des dĂ©cideurs au coeur du pouvoir et un autre fil en contrepoint, avec le tĂ©moignage de sociologues, de chercheurs et d’économistes hĂ©tĂ©rodoxes, qui ont un autre point de vue et qui ont travaillĂ© sur ces sujets lĂ  et amĂšnent un contrepoint au discours dominant. Quand on les Ă©coute, on identifie bien les points de blocage. Les reprĂ©sentants de l’Etat ont sciemment choisi de dĂ©manteler les outils qui Ă©taient Ă  leur disposition. On peut travailler Ă  les rĂ©introduire. 

Un exemple concret mis en avant par le sociologue Benjamin Lemoine est le circuit du TrĂ©sor, qui pourrait ĂȘtre reconstituĂ© Ă  une Ă©chelle nationale. Qu’est-ce que cela implique au niveau bancaire? Pourrait-on renationaliser une banque au sein de l’Union europĂ©enne? Je ne dis pas que c’est simple, mais c’est faisable. Comment fonctionnent ces banques nationalisĂ©es, qu’est-ce que cela impliquerait sur la fabrication de la monnaie? Ces sujets ne sont jamais abordĂ©s par les responsables politiques y compris ceux qui prĂ©tendent avoir des idĂ©es radicales. Si on ne rentre pas dans ce niveau de dĂ©tail, ça ne sert Ă  rien, ils ne pourront jamais appliquer leur programme. La question du chĂŽmage est directement liĂ©e Ă  la question monĂ©taire et Ă  la question de la dette. Notre BD refait du lien entre des choses qui n’apparaissent pas connectĂ©es entre elles. Je ne doute pas qu’au sein de l‘Etat et de la fonction publique, beaucoup de personnes restent en faveur d’une rĂ©publique sociale et n’embrasse pas forcĂ©ment l’idĂ©ologie nĂ©olibĂ©rale. Il faut avoir conscience que c’est possible et l’organiser. 

Frustration : Beaucoup de dirigeants politiques et d’économistes expliquent qu’aprĂšs l’arrivĂ©e au pouvoir de Mitterrand, la politique de relance et de hausse des salaires a entraĂźnĂ© un dĂ©ficit commercial important, car les Français ont utilisĂ© leur pouvoir d’achats pour acheter des produits importĂ©s et que nos produits ont Ă©tĂ© plus chers Ă  l’exportation. DĂšs lors, Mitterrand a dĂ» trancher entre deux options : mettre fin Ă  l’application de son programme politique pour Ă©viter que les produits français continuent Ă  se renchĂ©rir (c’est le tournant de la rigueur qu’il a choisi) ou dĂ©valuer de maniĂšre importante le Franc pour compenser cette hausse du coĂ»ts des produits par une baisse des taux de change, ce qui aurait nĂ©cessitĂ© de sortir du SystĂšme monĂ©taire europĂ©en (SME).  Dans votre BD, l’un des interlocuteurs (Alain Boublil), indique qu’en fait le dĂ©ficit extĂ©rieur n’était pas dĂ» Ă  la politique de relance, mais au prix du pĂ©trole uniquement. Donc, cette vision d’un pouvoir politique obligĂ© de choisir entre sortir du SME ou mettre fin Ă  l’application de son programme politique est une réécriture de l’histoire, non ? 

BenoĂźt Collombat : C’est effectivement un point-clef : Alain Boublil n’était pas un bolchevique, il Ă©tait simplement favorable Ă  une politique industrielle et a mĂȘme validĂ© le tournant de la rigueur. Mais il a l’honnĂȘtetĂ© d’expliquer que celui-ci n’est pas dĂ» Ă  l’échec de l’application du programme de Mitterrand. 

Cela confirme le rapport de l’économiste amĂ©ricain Robert Eisner, commandĂ© par le MinistĂšre du plan en 1982, qui n’avait de plan que le nom d’ailleurs : il Ă©tait dirigĂ© par Michel Rocard et Dominique Strauss-Kahn y travaillait Ă©galement.  A l’époque, le PS commande ce rapport en pensant avoir dĂ©jĂ  la rĂ©ponse Ă  la question posĂ©e. Le rapport Eisner est introuvable aujourd’hui, mais nous avons trouvĂ© un article qu’il avait rĂ©digĂ© pour une revue amĂ©ricaine et qui en rĂ©sume le contenu.

Je reviens sur l’idĂ©e du soft power de l’économie : il y a un dĂ©cor graphique de l’économie libĂ©rale. Le mettre en dessin Ă©tait l’un de nos dĂ©fis.

Damien Cuvillier

Les socialistes s’attendaient Ă  ce que Robert Eisner leur dise que leur politique Ă©tait un Ă©chec et qu’ils allaient dans le mur.   Mais il Ă©crit l’inverse, en affirmant que la politique de relance par la demande fonctionne. Avec les outils Ă©conomiques qu’ils ont Ă  l’époque et leur majoritĂ© parlementaire, les socialistes peuvent, selon Eisner, aller vers le plein emploi en poursuivant leur politique et il les encourage donc Ă  la poursuivre. Par ailleurs, il indique, comme Alain Boublil, que sortir du SME est tout Ă  fait rĂ©alisable. Bref, tous les feux Ă©taient au vert pour mener une politique de plein emploi. Mais bien sĂ»r, son rapport n’était pas conforme au storytelling mis en avant par les socialistes, dans lequel le soi-disant Ă©chec de leur politique Ă©conomique Ă©tait le prĂ©texte Ă  son abandon. 

Frustration : C’est vraiment quelque chose qu’on dĂ©couvre grĂące Ă  votre BD.  Plein de gens ont l’intuition qu’on s’est fait avoir, mais ce passage de votre BD permet de prendre conscience que les grandes lois Ă©conomiques qui pĂšseraient sur les dĂ©cisions sont inventĂ©es pour lĂ©gitimer des dĂ©cisions politiques. Ce “tournant de la rigueur” qui aurait Ă©tĂ© stimulĂ© par une rĂ©alitĂ© Ă©conomique incontournable c’est ce qu’on nous apprend au lycĂ©e ! 

Damien Cuvillier : Oui, c’est pour ça qu’on fait une petite parenthĂšse sur l’invention du “Prix Nobel” d’économie, qui est vraiment un exemple du soft power. Or, ce qu’on raconte dans la BD, c’est qu’à l’époque, le congrĂšs Nobel n’a pas acceptĂ© que l’économie fasse partie des prix remis et c’est la banque de SuĂšde qui a crĂ©e ce prix “en hommage Ă  Alfred Nobel”.

Frustration : L’exemple de la rĂšgle des 3% qui a Ă©tĂ© inventĂ©e va dans ce sens


BenoĂźt Collombat : Eh oui, ce haut fonctionnaire Guy Abeille qui raconte comment, sur un coin de table, avec d’ailleurs un cousin de Dominique de Villepin, ils ont inventĂ© cette rĂšgle des 3% du PIB en dĂ©ficit public Ă  ne pas dĂ©passer. C’est une commande express de Mitterrand : « inventez-moi quelque chose pour empĂȘcher qu’il y ait trop de dĂ©pense, pour que je puisse dire Ă  mes ministres : arrĂȘtez ça suffit”. Et ils inventent cette rĂšgle. Il nous l’a racontĂ© : ils se posent, trouvent les 3% du PIB, le montre Ă  leur chef, qui leur dit tout simplement “c’est bon, merci”. Et c’est un outil qui sert encore, car il s’est retrouvĂ© dans le traitĂ© de Maastricht. C’est un autre exemple montrant l’absence de rationalitĂ© Ă©conomique. autour du discours “il n’y a pas d’alternative” . On utilise un outil frelatĂ© pour imposer une idĂ©ologie. C’est pour ça qu’on a tenu Ă  restituer dans la BD le formatage idĂ©ologique, qui prend toute sa place Ă  la tĂ©lĂ©vision comme dans cette Ă©mission “Vive la crise”, en 1984, oĂč on nous expliquait qu’avec la mondialisation il allait falloir s’adapter, se bouger etc.

Et de nos jours il n’y a mĂȘme plus besoin d’émission aussi caricaturale que celle-ci, ces idĂ©es sont lĂ . Avec Damien, on a mis en image une phrase d’Edouard Philippe qui dit “La France d’aujourd’hui se caractĂ©rise par un niveau de chĂŽmage encore important, se caractĂ©rise pas le fait que les Ă©tudes sont de plus en plus longues, les temps partiels et l’emploi prĂ©caire plus dĂ©veloppĂ©, on peut Ă  juste titre vouloir changer tout ça, revenir au plein emploi, limiter la prĂ©carité  mais c’est le monde dans lequel nous vivons, et il est sage de voir le monde tel qu’il est”. Les choses sont claires. Le renoncement Ă  changer ce monde et sa boussole capitaliste thĂ©orisĂ©.

La “fausse objectivitĂ©â€ dĂ©responsabilise le travail des journalistes. C’est plus que jamais vrai dans l’époque qu’on traverse oĂč le nĂ©ofascisme embrasse le nĂ©olibĂ©ralisme.

BenoĂźt Collombat

Comme on le montre sur la couverture de notre livre, la plupart des dĂ©cisions sont prises au grand jour. Or souvent, on ne les voit pas. Prenons le cas de François Hollande par exemple. En fait, Hollande n’a jamais cachĂ© ses positions sur sa vision trĂšs libĂ©rale de l’économie. On l’a lu dans ses chroniques des annĂ©es 80 dans le journal le Matin, il cosigne ensuite (sous pseudonyme) un livre avec des partisans de Jacques Delors (La gauche bouge), qui feront une “belle” carriĂšre politique par la suite notamment Jean-Yves Le Drian actuel ministre des Affaires Ă©trangĂšres
 Cette vision (en gros, la “troisiĂšme voie” de Tony Blair), Hollande et ses proches l’ont toujours assumĂ©e. Alors, bien sĂ»r, il y a eu des moments de positions tactiques comme le discours du Bourget (“mon adversaire c’est le monde de la finance”), mais globalement Hollande n’avait rien Ă  voir avec le socialisme historique.

Frustration : Mais il y a une mĂ©moire courte qui s’impose dans le dĂ©bat politique : les journalistes alimentent cette mĂ©moire courte. Ils devraient nous faire gagner du temps pour comprendre “l’offre” politique mais on n’a en fait jamais accĂšs aux positions Ă©conomiques rĂ©elles des candidats, Ă  ce qu’ils ont dĂ©fendu etc. (par exemple, ne jamais parler du programme de Christiane Taubira en 2002) Les gens ne peuvent pas faire des choix en connaissance de cause. Sur Hollande, bien sĂ»r que son parcours rĂ©el peut ĂȘtre connu, mais il n’est jamais rapportĂ© par des journalistes mainstream. Est-ce que chez certains de vos confrĂšres journalistes votre livre soulĂšve des rĂ©actions ?

BenoĂźt Collombat : Au final, le livre a Ă©tĂ© chroniquĂ© dans pas mal de mĂ©dias, mais ce sont vraiment les libraires qui l’ont portĂ©. Je crois Ă  la force du bouche Ă  oreilles. Mais la question que je me pose, sans doute naĂŻvement, c’est “pourquoi il n’y a pas plus de monde pour faire ce travail, Ă  son Ă©chelle ?”. Bien sĂ»r, ce n’est jamais facile quand on travaille dans un mĂ©dia mainstream de s’organiser pour sortir de la logique du “hamster dans sa cage” du traitement de l’actualitĂ©. Je l’ai moi-mĂȘme vĂ©cu. Les services publics sont attaquĂ©s de toute part. Mais si on essaye mĂȘme pas d’en prendre conscience et de s’organiser pour en sortir, on n’y arrivera jamais. Évidemment, quand 80 % des mĂ©dias sont contrĂŽlĂ©s par des milliardaires qui bĂ©nĂ©ficient dans le mĂȘme temps des aides publiques Ă  la presse, ça devient compliquĂ©. MalgrĂ© tout, il existe aujourd’hui un renouveau du journalisme indĂ©pendant Ă  travers de multiples mĂ©dias, qui reste encore Ă  la merci d’un modĂšle Ă©conomique prĂ©caire. La volontĂ© existe, mĂȘme si elle encore trop isolĂ©e..

Damien Cuvillier : Ca me fait penser Ă  un passage tĂ©lĂ© qu’on peut trouver sur internet, oĂč l’on montre Ă  Pierre Moscovici, dans je ne sais plus quelle Ă©mission, une vidĂ©o de Guy Abeille expliquant comment a Ă©tĂ© fixĂ©e la rĂšgle des trois pour cents et Moscovici rĂ©pond “oh c’est pas si simple que ça”. Et point. Et personne en face ne vient le relancer lĂ -dessus, sur une information aussi grave vu tout ce que ça gĂ©nĂšre en termes de politique publique. C’est aussi le format des Ă©missions qui fait ça. 

BenoĂźt Collombat :  Je considĂšre que le journalisme a une utilitĂ© sociale. C’est de l’artisanat qui nĂ©cessite de l’engagement, une certaine pugnacitĂ© et beaucoup de travail. Cela veut dire par exemple reposer la question si on n’obtient pas de rĂ©ponse. Et si au bout de la troisiĂšme fois la personne n’a pas rĂ©pondu, alors c’est une information.  L’écrivain Damasio utilise une image que j’aime bien Ă  propos de la littĂ©rature, il dit qu’une phrase ça doit ĂȘtre comme un beau dribble de football, on ne doit pas savoir oĂč elle va nous mener. C’est ce que devrait ĂȘtre normalement une bonne interview ! Ultra prĂ©parĂ© et imprĂ©visible. L’inverse de la plupart des interviews aujourd’hui, qu’il s’agisse d’interroger Pierre Rosanvallon qu’on Ă©voquait tout Ă  l’heure
 ou le gouverneur gĂ©nĂ©ral de la Banque de France.

Ce qu’on veut dire Ă  travers ce livre, c’est que l’histoire n’est jamais Ă©crite, les choses ne sont jamais figĂ©es. Il faut avoir un minimum de luciditĂ©, un minimum d’organisation : aprĂšs, tout est possible, mĂȘme le meilleur.

BenoĂźt Collombat

Il faut aussi sortir du sacro-saint “mythe” de “l’objectivitĂ©â€, qui interdirait d’insister, de creuser, de douter. L’objectivitĂ© ça n’existe pas : traiter un sujet, c’est dĂ©jĂ  un choix. Il faut assumer cette part de subjectivitĂ© mais qui doit ĂȘtre honnĂȘte, et archi rigoureuse : des faits, des faits, des faits, documenter ce qu’on dit, le contextualiser et ensuite assumer un point de vue lĂ  dessus. La “fausse objectivitĂ©â€ dĂ©responsabilise le travail des journalistes. C’est plus que jamais vrai dans l’époque qu’on traverse oĂč le nĂ©ofascisme embrasse le nĂ©olibĂ©ralisme. Il y a une phrase de l’historien Howard Zinn qui dit “on ne peut pas rester neutre quand on est dans un train en marche”.

Damien Cuvillier : Dans notre livre, il y avait une volontĂ© de situer : qui on est, d’oĂč on parle. Ce livre est aussi un journal de bord. Il commence en 2016 et se termine en 2020, il est le tĂ©moin de cette Ă©poque lĂ .

Frustration : Est-ce que tous ces entretiens réalisés pour « le choix du chÎmage » correspondaient à des choses auxquelles vous vous attendiez ?

Damien Cuvillier : Oui, enfin ça a surtout confirmĂ© des intuitions. Ce qui Ă©tait intĂ©ressant c’était aussi le cĂŽtĂ© sociologique : aller voir ces personnes lĂ  oĂč elles vivent. Pour le dessin c’est intĂ©ressant : le dessin raconte ça. Il y a une sociologie : moi je dessinais les lieux. Quand Jean-Claude Trichet ou Michel Candessus (ex gouverneur de la Banque de France) nous reçoivent dans les bureaux de la Banque de France, il y a tout un dĂ©corum. Et je reviens sur l’idĂ©e du soft power de l’économie : il y a un dĂ©cor graphique de l’économie libĂ©rale. Le mettre en dessin Ă©tait l’un de nos dĂ©fis.

Frustration : Ça marche trĂšs bien et ça participe de l’immersion. Et sociologiquement, ce qui nous a frappĂ©, c’est le physique et l’attitude des gens. Ces gens sont super vieux (tĂ©moins politiques des annĂ©es 80) mais se tiennent droit, sont en forme


BenoĂźt Collombat : Lors de notre travail de longue haleine et la collecte de “piĂšces Ă  conviction” comme on avait coutume de dire entre nous, il y a deux documents qui m’ont surpris : le premier c’est une note qu’on voit dans le livre de la banque amĂ©ricaine JP Morgan qui, en 1987, se fĂ©licite d’un taux de chĂŽmage de 11% et de la bonne voie empruntĂ©e par la politique Ă©conomique française. LĂ  c’est vraiment une piĂšce Ă  conviction de poids obtenue grĂące au sociologue Benjamin Lemoine (L’ordre de la dette, La DĂ©couverte, 2016).  Dans un autre document, JP Morgan indique par ailleurs que quel que soit le rĂ©sultat de la prĂ©sidentielle de 1988, ce sera la mĂȘme politique monĂ©taire qui sera menĂ©e donc tout va bien pour l’oligarchie financiĂšre, que cela soit Chirac ou Mitterrand qui l’emporte. Ce sera Mitterrand.

Et le deuxiĂšme document qui m’a Ă©tonnĂ© c’est une publicitĂ© Ă©lectorale du parti socialiste publiĂ©e dans le journal le Matin en 1986. “L’efficacitĂ© c’est la gauche” dit cette publicitĂ© “les Ă©conomies rapportent plus Ă  gauche qu’à droite” et aussi “le chĂŽmage augmente moins vite Ă  gauche qu’à droite”. Le PS ne fait mĂȘme pas semblant d’afficher un certain volontarisme en matiĂšre d’emploi : il “naturalise” dans un tract Ă©lectoral le choix d’une politique nĂ©olibĂ©rale et l’acceptation du chĂŽmage. Comme pour le-tournant-de-la rigueur-pris-tout-de-suite, ces annĂ©es-lĂ  n’ont jamais fait l’objet d’un retour critique du PS. On comprend pourquoi
.

Frustration : Et vous avez eu leurs réactions sur le livre ?

BenoĂźt Collombat : On a envoyĂ© tous les propos pour relecture, mais on n’a pas eu de retours des dĂ©cideurs politiques qu’on a rencontrĂ©s. En revanche, des retours positifs des sociologues ou des chercheurs qu’on a rencontrĂ©s pour le livre. 

Frustration : Je reviens sur la prĂ©tention au sĂ©rieux de ces gens, de ces hauts fonctionnaires, etc. Je me dis que l’idĂ©ologie que vous dĂ©crivez c’est aussi “oĂč est le sĂ©rieux, qu’est-ce qui est sĂ©rieux”. Il y a la clique des hauts fonctionnaires qui ont l’art de te faire passer pour un rigolo et de passer pour des gens sĂ©rieux. Ils arrivent Ă  marginaliser trĂšs vite quelqu’un dans la discussion et sortent du dĂ©bat politique pour t’amener sur un dĂ©bat technique. Et pour faire face Ă  ces gens lĂ  il faut ĂȘtre super armĂ©s et la plupart des gens ne le sont pas, mĂȘme les politiques. MĂȘme dans des organisations de gauche on voit ce genre de chose.

Votre livre permet en tout cas de lĂ©gitimer la critique et de dĂ©complexer les gens qui avaient des intuitions, comme cette idĂ©e que “le chĂŽmage est un choix”. Votre livre permet de montrer que c’est le cas : le chĂŽmage n’est pas seulement arrangeant pour la classe dominante, il est voulu. Et ça permet de sortir de cette idĂ©e que nos dirigeants sont des gens sĂ©rieux et techniciens.

BenoĂźt Collombat : Oui, quand on confronte les dĂ©cideurs aux consĂ©quences rĂ©elles de leurs choix, aux Ă©checs en rĂ©alitĂ© de leur raisonnement, on arrive Ă  des phrases franchement absurdes. Le bout de leur logique c’est de dire que si ça n’a pas marchĂ© “c’est parce qu’on n’est pas allĂ© assez loin”. L’idĂ©e que les rĂ©formes “de structures” n’ont pas Ă©tĂ© faites, etc. Or, un individu logique dotĂ© de raison devrait prendre en compte son Ă©chec et s’interroger. LĂ , non. Ce qui ne les empĂȘchent pas de continuer Ă  prĂ©tendre incarner “le camp de la raison”
 

Frustration : Il y a un cĂŽtĂ© totalitaire presque stalinien : leur idĂ©ologie bourgeoise a sa propre cohĂ©rence, qui n’a rien Ă  prouver tant que sa domination n’est pas totale. 

BenoĂźt Collombat : C’est pour ça qu’on finit le livre sur cette idĂ©e d’une impasse absolue : on voit bien une radicalisation, une colĂšre sociale, une tension qui monte au sein de la sociĂ©tĂ©. Mais comment pourrait-il en ĂȘtre autrement ? Les politiques nĂ©olibĂ©rales se radicalisent, avec la tentation de s’allier Ă  l’extrĂȘme-droite
 C’est ce qui se passe sous nos yeux mĂȘme si on n’est pas lĂ  pour donner des leçons. Ce qu’on veut dire Ă  travers ce livre, c’est que l’histoire n’est jamais Ă©crite, les choses ne sont jamais figĂ©es. Il faut avoir un minimum de luciditĂ©, un minimum d’organisation : aprĂšs, tout est possible, mĂȘme le meilleur.


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