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“Avant mĂȘme l’arrivĂ©e au pouvoir de Mitterrand, le “tournant” de la rigueur Ă©tait dĂ©jĂ  prĂ©vu.” Rencontre avec les auteurs de la BD Le Choix du chĂŽmage (I)


Rédaction
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‱ 08/12/2021

Chez Frustration, ce qu’on prĂ©fĂšre plus que tout, ce sont les ouvrages qui nous apportent des idĂ©es, des connaissances ou des points de vue qu’on a lu nulle part ailleurs et qui sont utiles, d’une maniĂšre ou d’une autre, Ă  la lutte de classe. La BD Le choix du chĂŽmage en fait partie. Par son aspect pĂ©dagogique et agrĂ©able, mais Ă©galement par l’analyse trĂšs pointue qu’elle nous offre concernant les choix des socialistes au pouvoir en France, elle permet de mieux comprendre les Ă©checs passĂ©s et d’apprĂ©hender les possibilitĂ©s de ne pas rĂ©pĂ©ter le pire. Rencontre avec ses auteurs, Damien Cuvillier, dessinateur et BenoĂźt Collombat, journaliste, par Guillaume EtiĂ©vant et Nicolas Framont. 


Frustration : Aujourd’hui, il est assez rĂ©pandu de considĂ©rer que l’économie dicte les choix politiques, en particulier avec la financiarisation de l’économie, qui rendrait les hommes et femmes politiques impuissants face Ă  une certaine fatalitĂ© de l’économie. À la lecture de votre ouvrage, on a plutĂŽt le sentiment inverse : les choix Ă©conomiques semblent dictĂ©s par des considĂ©rations politiciennes, des alliances d’intĂ©rĂȘt, du lobbying, etc. À vous lire, on a l’impression que d’autres choix auraient Ă©tĂ© possibles. Avons-nous bien compris le sens de votre ouvrage en en rĂ©sumant la ligne directrice ainsi ? 

BenoĂźt Collombat : Oui, tout Ă  fait. C’était le point de dĂ©part du livre. Damien et moi avons voulu partir sur les traces des choix qui ont Ă©tĂ© faits et qui nous ont amenĂ©s dans la situation actuelle. Il y a une intimidation aujourd’hui sur le thĂšme du “on ne peut pas faire autrement”. Notre idĂ©e Ă©tait de rĂ©aliser une archĂ©ologie politique, Ă©conomique et sociologique pour retrouver les personnes, les dates, les moments, qui nous permettent de retracer la gĂ©nĂ©alogie de ces choix. Ils ont Ă©tĂ© dĂ©terminĂ©s par une grille particuliĂšre d’analyse et par une vision du monde bien spĂ©cifique. Ils auraient pĂ» ĂȘtre tout autre. Notre autre objectif Ă©tait de faire un livre qu’on n’avait encore jamais lu. C’était une dĂ©marche de lecteur frustrĂ©, ce qui rejoint le nom de votre magazine. 

Damien Cuvillier : Avant tout, au dĂ©part de cette aventure et de cette enquĂȘte, il y avait notre envie d’en savoir plus. Notamment, quand il est question d’économie, il y a aujourd’hui  une vĂ©ritable  intimidation intellectuelle, qui impose une maniĂšre particuliĂšre de voir l’économie. Ceux qui essayent de regarder les choses sous un autre angle sont accusĂ©s d’ĂȘtre irrationnels ou suspectĂ©s de complotisme. Nous avions la volontĂ© de nous plonger vraiment dans les racines de ce qui a construit la sociĂ©tĂ© dans laquelle nous vivons actuellement. Ces dĂ©cisions ne tombent pas du ciel. Elles sont prises par des gens, d’oĂč l’idĂ©e de faire une BD, pour incarner des figures. 

BenoĂźt Collombat : Ce livre est aussi un croisement entre nos deux expĂ©riences. Il y a dans la BD une mise en abyme pour Damien, qui a connu le chĂŽmage. Ce n’est pas mon cas, je n’ai jamais connu le chĂŽmage ; ma mĂšre Ă©tait instit’, mon pĂšre prof.  Mais j’avais beaucoup travaillĂ© sur l’envers du dĂ©cor de la vie politique, les scandales politico-financiers, etc. Je travaillais de plus en plus sur la sphĂšre politico-financiĂšre. Je me suis moi-mĂȘme mis sur ces sujets, car c’est lĂ  que se trouve le pouvoir aujourd’hui. J’aimais l’idĂ©e de rassembler les piĂšces du puzzle et surtout de rendre accessible cela au grand public. C’est fondamental, car au moment oĂč on donne des outils intellectuels aux lecteurs, ils deviennent des armes pour pouvoir se les approprier. 

Frustration : Votre BD est un livre objet, avec un titre complĂštement Ă  contre-courant et trĂšs fort. À gauche, on prĂ©sente souvent le chĂŽmage comme un flĂ©au, une fatalitĂ©, un grand dĂ©terminant Ă©conomique impossible Ă  maĂźtriser.  À l’inverse, vous mettez en avant une volontĂ© de la classe politique de maintenir un certain niveau de chĂŽmage. C’est une idĂ©e assez nouvelle, sous un angle qu’on lisait habituellement sur des sujets comme la dette, la mondialisation, mais pas sur le chĂŽmage en tant que tel. Le dĂ©veloppement du chĂŽmage a Ă©tĂ© un choix et aujourd’hui la lutte contre le chĂŽmage est le prĂ©texte Ă  toutes les rĂ©gressions, en particulier contre le droit du travail.  

Benoüt Collombat : Oui c’est la double peine en effet. 

Damien Cuvillier : On autorise tout et n’importe quoi pour le sacro-saint emploi. Pour lui, on est prĂȘt Ă  concĂ©der tout Ă  n’importe qui : entreprises polluantes, entreprises qui font du dumping social, etc. 

Alors, est-ce qu’ils y croient vraiment ? Certains oui, y croient vraiment, mais en mĂȘme temps ils n’ont jamais Ă©tĂ© vraiment contredits.

BenoĂźt collombat

Frustration : On parle d’ailleurs toujours de l’emploi et jamais du travail, qui est un oubliĂ© complet de la vie politique et mĂ©diatique. L’emploi est fĂ©tichisĂ©, quelles que soit les conditions de travail, les salaires, etc. 

BenoĂźt Collombat : Tout Ă  fait. Le terme d’employabilitĂ© s’est d’ailleurs gĂ©nĂ©ralisĂ© : il faut s’adapter au marchĂ© du travail. Dans le livre, la question du chĂŽmage est le fil rouge, mais elle n‘occulte pas le travail. DĂšs le dĂ©but du livre, on prĂ©cise que le chĂŽmage fait 14 000 morts par an et que les choix politiques que nous Ă©voquons dans le livre ont de graves consĂ©quences sociales. D’ailleurs, pour avoir beaucoup travaillĂ© sur la violence politique de droite dans les annĂ©es 60 et 70, qui Ă©tait sous-documentĂ©e, je trouvais intĂ©ressant de raconter la suite de l‘histoire. Cette pĂ©riode Ă©tait violente, y compris dans le monde syndical, mais le pouvoir politique avait encore certains leviers, qui ont Ă©tĂ© dĂ©mantelĂ©s dans les annĂ©es 1980. Et ce dĂ©mantĂšlement n’a pas Ă©tĂ© contraint : des choix ont Ă©tĂ© faits volontairement pour se conformer Ă  une certaine grille de lecture et pour aller dans le sens de certains intĂ©rĂȘts. Le pouvoir s’est dĂ©possĂ©dĂ© de certains outils qui lui permettaient d’agir sur l’économie et la monnaie. La violence qui a Ă©tĂ© gĂ©nĂ©rĂ©e par ces choix est au moins aussi ravageuse que la violence des barres Ă  mine des militants du service d’action civique du parti gaulliste. 

Frustration : Un point trĂšs intĂ©ressant dans votre livre est la focalisation sur les annĂ©es 1980, au dĂ©but desquelles se fait effectivement la grande rupture politique (dĂ©rĂ©glementation massive de la finance notamment). C’est quelque chose de trĂšs important et qu’on entend trĂšs rarement. Dans votre ouvrage, des personnages clefs de ce tournant politique s’’expriment et ne prĂ©sentent pas le moindre remords, alors que depuis on connaĂźt les dĂ©sastres sociaux et Ă©conomiques que ces choix politiques ont créés. Selon vous, est-ce que cette absence de remords est principalement liĂ©e Ă  une idĂ©ologie trĂšs puissante qui les empĂȘche de penser diffĂ©remment ou tout simplement Ă  leurs intĂ©rĂȘts personnels qui les empĂȘchent de rĂ©flĂ©chir contre eux-mĂȘmes?

BenoĂźt Collombat : C’est une question complexe et passionnante. On peut Ă©mettre des hypothĂšses, grĂące aux longs entretiens que nous avons eus et dont nous restituons certains moments. C’est vrai que nos interlocuteurs restent droits dans leur botte,  en ce qui concerne leur “magnifique bilan” et leurs choix qu’ils considĂšrent inĂ©luctables. On peut expliquer cette attitude par plusieurs facteurs. 

D’abord, la plupart de ces personnages sont toujours dans l’espace public. En France, on peut s’ĂȘtre toujours trompĂ©s, voire mĂȘme s’ĂȘtre rendus coupables de plagiats, et ĂȘtre pourtant  toujours crĂ©dibles et invitĂ©s rĂ©guliĂšrement dans les mĂ©dias. Il y a un quant-Ă -soi et une stature d’intellectuel Ă  prĂ©server. Avec nos bulles de BD, on dĂ©truit l’univers mental et la statue que ces personnages se sont Ă©difiĂ©e. D’une certaine maniĂšre, ils ne peuvent pas dire autre chose. Alors, est-ce qu’ils y croient vraiment? Certains oui, y croient vraiment, mais en mĂȘme temps ils n’ont jamais Ă©tĂ© vraiment contredits. Ils ont occupĂ© des postes importants au sein de la direction du TrĂ©sor par exemple ; le pouvoir politique  leur commande rĂ©guliĂšrement des rapports. Ils ont une rente de situation et ils ne peuvent pas se dĂ©juger, sinon ils perdraient cette position. 

Selon eux, il y a certes eu un peu de casse sociale, mais c’était pour le bien de la cause. Ils pensent qu’en France on a un État trĂšs gĂ©nĂ©reux, que les gens vont globalement bien. Évidemment, c’est facile pour eux de dire cela, ils ne seront jamais au RSA ou dans la difficultĂ©. 

Damien Cuvillier

Certains sont tout de mĂȘme traversĂ©s par des contradictions. C’est le cas notamment de Jean-Baptiste de Foucauld, collaborateur de Jacques Delors, qui a forgĂ© la notion de dĂ©sinflation compĂ©titive. Il a, en parallĂšle, dans les annĂ©es 80, créé une association d’aides aux chĂŽmeurs. Peut-ĂȘtre que sa conviction catholique l’amenait Ă  avoir conscience des dĂ©gĂąts sociaux qu’entraĂźnait la politique qu’il dĂ©fendait. 

C’est Ă©galement le cas de Pierre BĂ©rĂ©govoy. On restitue dans la BD un portrait gris clair de lui, sans l’exonĂ©rer de ses responsabilitĂ©s considĂ©rables dans la dĂ©rĂ©gulation financiĂšre. Nous avons pu documenter qu’à plusieurs moments dans des espaces privĂ©s, il se posait des questions et n’adhĂ©rait pas Ă  la  politique dominante. En particulier, il Ă©tait contre l’idĂ©e d’une banque centrale indĂ©pendante, il pensait que l’État devait avoir la main sur la monnaie et sur les taux d’intĂ©rĂȘt, il n’était pas sur les positions de Jacques Delors concernant la construction europĂ©enne, etc. L’hypothĂšse que j’émets, c’est que pour progresser dans l’état-major politique (jusqu’à devenir Premier ministre)  il faut embrasser cette idĂ©ologie-lĂ . 

Damien Cuvillier : Ils ont une certaine dĂ©connexion aussi. Est-ce qu’ils y ont vraiment cru? Ils se sont en tout cas créés des maniĂšres de se justifier en affirmant qu’ils n’ont pas Ă©tĂ© assez loin, et que c‘est pour cette raison que les effets positifs ne se voient pas pleinement. Je pense notamment Ă  Jean-Claude Trichet et Pascal Lamy qui assument leur politique et sont toujours aux affaires. Selon eux, il y a certes eu un peu de casse sociale, mais c’était pour le bien de la cause. Ils pensent qu’en France on a un État trĂšs gĂ©nĂ©reux, que les gens vont globalement bien. Évidemment, c’est facile pour eux de dire cela, ils ne seront jamais au RSA ou dans la difficultĂ©. 

BenoĂźt Collombat :  Il y a une citation trĂšs forte d’Upton Sinclair, qui est un journaliste amĂ©ricain qui a Ă©crit notamment La jungle, un ouvrage sur les abattoirs aux  Etats-Unis : “Il est difficile de faire comprendre quelque chose Ă  un homme lorsque son salaire dĂ©pend prĂ©cisĂ©ment du fait qu’il ne la comprenne pas”. C’est une phrase trĂšs actuelle qui fait partie des clefs de comprĂ©hension de ce que nous racontons dans le livre. Notre dĂ©marche a Ă©tĂ© de prendre au sĂ©rieux ces personnages, de lire leurs livres et leurs Ă©crits. C’est un Ă©norme travail qui n’est pas souvent fait. Les journalistes n‘ont pas le temps, pas l’envie, pas les moyens ou un mĂ©lange des trois. 

Par exemple, nous nous sommes plongĂ©s dans les Ă©crits de Tomaso Padoa-Schioppa, ce banquier italien qui a jouĂ© un rĂŽle trĂšs important dans la maniĂšre dont s’est modelĂ©e la construction europĂ©enne. C’est une forme de maĂźtre intellectuel. Ses Ă©crits sont facilement trouvables, il suffit d‘aller les chercher. Jacques Delors s’en recommande et le considĂšre comme un mentor. Autre exemple : nous sommes allĂ©s chercher dans les archives du Monde l’article rĂ©digĂ© par Jean-Baptiste de Foucauld sur le mode d’emploi de la dĂ©sinflation compĂ©titive. 

Nous avons fait le choix de longs entretiens qui pouvaient durer deux heures pour installer une vĂ©ritable confrontation intellectuelle, ce qui n’arrive quasiment jamais dans le champ politico mĂ©diatique. Le but Ă©tait de restituer leur pensĂ©e et d’aller les chercher pour les confronter Ă  la rĂ©alitĂ© concrĂšte des consĂ©quences de leurs choix. De nombreux journalistes ont une mĂ©moire de poisson rouge. Par exemple, Pierre Rosanvallon est en ce moment interviewĂ© sur toutes les antennes Ă  la faveur d’un nouvel ouvrage. Aucun journaliste n’évoque le fait qu’avec la Fondation Saint-Simon, il a participĂ© Ă  la conversion de la gauche socialiste au “rĂ©el” et au dĂ©veloppement du nĂ©olibĂ©ralisme dont il a Ă©tĂ© un rouage essentiel. Aujourd’hui il se permet de faire le bilan et d’analyser doctement les politiques menĂ©es, comme s’il n’avait rien Ă  voir avec  tout cela et sa responsabilitĂ© personnelle n’est jamais mise en avant par les gens qui l’interviewent. Les classes sociales pour Rosanvallon, ça n’existe pas. Il faut considĂ©rer les individus par rapport Ă  leurs affects. Que les journalistes le laissent parler sans jamais questionner ses propos et son point de vue, c’est fascinant et ça fait partie du problĂšme. 

Frustration :  Comment est-il possible que tout ait basculĂ© si vite au dĂ©but des annĂ©es 1980 ? Comment des personnes qui avaient un projet d’abandon du capitalisme se retrouvent en quelques mois Ă  tenir des propos d’une grande violence Ă©conomique, qui ne prennent plus du tout en compte la dimension de classe et les rapports de domination? Dans l‘univers militant, on entend beaucoup dire que c’est dĂ» au fait que les rapports de force de lâ€˜Ă©poque n’étaient pas favorables
 Les rapports de force Ă©tant bien plus durs aujourd’hui, on voit mal comment les mĂȘmes personnes peuvent prĂ©tendre ĂȘtre capable de mettre en Ɠuvre un programme de rupture
 Vous pensez que dans l’entourage de Mitterrand les dĂ©cideurs n’étaient pas prĂ©parĂ©s, ou alors prĂ©parĂ©s mais hypocrite, ou bien est-ce qu’il y a un fort effet sociologique d’un entourage technocratique qui fait valoir ses intĂ©rĂȘts? En bref, quelle est votre analyse sociologique de cette pĂ©riode? 

BenoĂźt Collombat : Ce que nous montrons dans la bande dessinĂ©e, c’est l’illusion d’un basculement. Il y a un peu cette image d’épinal, ce story telling du tournant de la rigueur, cette mĂ©taphore d’une voiture sur la route qui serait obligĂ© d’ĂȘtre dĂ©viĂ© du chemin qu’elle voulait atteindre. Le discours de politique gĂ©nĂ©rale de Pierre Mauroy du 8 juillet 1981 est Ă  ce titre Ă©clairant. MalgrĂ© l’image de socialiste qu’avait  Mauroy, la rigueur budgĂ©taire y est dĂ©jĂ  mentionnĂ©e clairement, ainsi que le refus de sortir du SystĂšme monĂ©taire europĂ©en par exemple. C’est oubliĂ© aujourd’hui, mais assez cohĂ©rent : Pierre Mauroy Ă©tait proche des idĂ©es de Delors, Jacques Peyrelevade Ă©tait dans son cabinet, etc.

Par ailleurs, il y a un storytelling sur les interrogations de François Mitterrand Ă  l’époque. Son  entourage (Jacques Delors et Jacques Attali notamment) pense depuis le dĂ©part que le programme commun est dĂ©raisonnable. Dans les rĂ©unions prĂ©paratoires organisĂ©es autour de Jacques Delors, avant mĂȘme qu’il ne soit ministre de lâ€˜Ă©conomie, on retrouve des gens qui sont dans l’appareil d’Etat et Ă  la direction du trĂ©sor, comme Daniel LebĂšgue entre autres. 

Pour avoir beaucoup travaillĂ© sur Jacques Attali (notamment pour mon livre Histoire secrĂšte du patronat), j’ai pu observer qu’il y avait avant mĂȘme l’arrivĂ©e au pouvoir de Mitterrand une structuration de la pensĂ©e nĂ©olibĂ©rale chez les socialistes,  notamment avec le rĂ©seau autour des cahiers de l‘IRIS. Le soi-disant tournant de la rigueur vient en fait de loin : Mitterrand qui est un fin tacticien avait compris qu’il devait faire des alliances avec les communistes, mais dans la coulisse, le “tournant” Ă©tait dĂ©jĂ  prĂ©vu. 

Dans ce soft power, les socialistes ont jouĂ© le jeu en faisant faussement les naĂŻfs, en faisant comme s’ils Ă©taient surpris par les consĂ©quences Ă©conomiques de leur politique. Au fond, ils Ă©taient en fait convaincus idĂ©ologiquement par les idĂ©es libĂ©rales. 

Damien Cuvillier

L’un des exemples saisissants que nous mentionnons dans la BD est celui des nationalisations. Nous montrons que ces nationalisations n’ont pas Ă©tĂ© prĂ©parĂ©es. Si vous arrivez au pouvoir avec un programme de rupture, mĂȘme trĂšs prĂ©parĂ© et avec une bonne vision des rapports de force, il sera trĂšs difficile Ă  mettre en Ɠuvre et nĂ©cessitera un fort appui du mouvement social. Mais si en plus vous n’avez rien prĂ©parĂ©, c’est sĂ»r que vous n’y arriverez pas. Dans le livre, François Morin tombe de sa chaise, car on lui demande d’écrire, quasiment sur un coin de table, le projet de loi de nationalisation. Mitterrand avait prĂ©fĂ©rĂ© rester dans le flou avant l’accĂšs au pouvoir, pour ne pas perdre une partie de sa base Ă©lectorale. 

Damien Cuvillier : On se demande aussi s’il n’y a pas un jeu qui se met en place. Dans la reprĂ©sentation collective, la gauche n’est pas raisonnable, ce sont de grands enfants comme nous l’a dit Jean Claude Trichet, il fallait â€œĂ©duquer” ces gens-lĂ , car lâ€˜Ă©conomie est trĂšs sĂ©rieuse. Dans ce soft power, les socialistes ont jouĂ© le jeu en faisant faussement les naĂŻfs, en faisant comme s’ils Ă©taient surpris par les consĂ©quences Ă©conomiques de leur politique. Au fond, ils Ă©taient en fait convaincus idĂ©ologiquement par les idĂ©es libĂ©rales. 

Je suis nĂ© en 1987, donc Ă  la fin de cette pĂ©riode, mais j’en subis directement les consĂ©quences, car j’ai le statut d’auteur de bande dessinĂ©e qui se met en place Ă  cette Ă©poque. Il est proche de celui d’auto-entrepreneur, c’est-Ă -dire le statut le plus merdique qui soit oĂč on ne cotise Ă  rien. Il a Ă©tĂ© créé dans ce contexte des annĂ©es 1980 oĂč pour le monde culturel, pour ĂȘtre moderne il faut bouger. Chacun doit devenir son propre chef, Ă  l’amĂ©ricaine, l’idĂ©e du collectif Ă©tant devenue un peu ringarde. 

BenoĂźt Collombat : J’ajouterais aussi un Ă©lĂ©ment : il y a une grille de lecture sociologique des socialistes. D’oĂč viennent ces personnes et quels intĂ©rĂȘts ils dĂ©fendent ? BĂ©rĂ©govoy n’avait pas fait de grandes Ă©coles. On relate dans la BD qu’il a dit Ă  un moment Ă  son ancien collaborateur Jacques Despont, qui Ă©tait le seul conseiller de Jacques Delors Ă  avoir acceptĂ© de rester dans le cabinet de BĂ©rĂ©govoy en juillet 1984: “Je sais bien pourquoi ils ne restent pas avec moi Delors est un directeur de la Banque de France, moi je suis un fils d’immigrĂ© avec un CAP d’ajusteur”. DerriĂšre, il a eu la foi du converti et a ensuite Ă©tĂ© un artisan zĂ©lĂ© de la dĂ©rĂ©gulation, pour prouver qu’il pouvait aussi la mener. La grille sociologique n’est pas Ă  nĂ©gliger, si vous faites le choix du capital contre le travail, c’est qu’il y a des raisons, et que cela correspond Ă  votre milieu social et relationnel.

Frustration : BĂ©rĂ©govoy, c’était le seul de la classe ouvriĂšre et c’est le seul qui est mort. 

BenoĂźt Collombat : Oui, et il a choisi de se suicider un premier mai, pas besoin d’en rajouter, tout le monde a compris. Dans la BD on Ă©voque la phrase de Jack Ralite, ancien ministre du travail, qui dit Ă  la veuve de BĂ©rĂ©govoy “Madame BĂ©rĂ©govoy, j’ai bien peur que celui qui a appuyĂ© sur la gachette le 1er mai 93, c’est l’ancien cheminot”.

FIN DE LA PARTIE I 


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