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Ce que les Epstein Files disent de la bourgeoisie états-unienne… et française


Rédaction
Rédaction
03/02/2026

Depuis que le ministère de la Justice américain a été contraint de publier les dossiers Epstein par une loi votée au Congrès, des millions de courriels et documents liés à l’affaire sont consultables en ligne. Cette avalanche d’informations révèle de multiples liens entre de nombreux membres de la classe dominante américaine mais aussi française avec le pédocriminel. Pourtant, la presse française reste très en retrait de cette actualité, à l’image du Monde qui annonce, grave : “Le poison de l’affaire Epstein se répand avec la publication de nouvelles archives.” Ce serait donc la défiance populaire, le poison, et non Epstein et ses nombreux complices ? Ce que les dossiers Epstein, que nous avons consultés, prouvent notamment, c’est que des gens haut placés ont entretenu des liens étroits avec Epstein malgré sa criminalité sexuelle connue et documentée, puisque la première accusation date de 1996 et que sa condamnation à de la prison et son inscription sur le fichier des délinquants sexuels datent de 2008. Pourtant, dans les années 2010 et jusqu’à sa mort en prison en 2019, de nombreuses personnalités de la bourgeoisie ont continué à le fréquenter. Aux États-Unis bien sûr. Mais aussi en France. Article signé Politicoboy et Nicolas Framont.

Homme d’affaires, agent de renseignements et criminel sexuel, qui était vraiment Jeffrey Epstein ?

Jeffrey Epstein est né à Brooklyn en 1953 et mort à Manhattan en 2019, dans la cellule de la prison où il avait été placé en détention provisoire suite à son inculpation pour trafic de mineurs. À la tête d’un patrimoine estimé à plus de 500 millions de dollars, cette personnalité mondaine a fait fortune dans la finance, de manière opaque et vraisemblablement illégale, en arnaquant d’innombrables clients et amis via des pyramides de Ponzi et autres fraudes plus directes.

Après avoir renoncé à ses études supérieures, il se fait embaucher comme professeur de mathématiques dans la Dalton School de l’Upper East Side, école élitiste new-yorkaise, en mentant sur ses diplômes. De là, il parvient à se rapprocher d’Alan Greenberg, PDG de la banque d’affaires Bear Stearns, qui lui offre un poste d’assistant-trader. Epstein gravit les échelons à une vitesse fulgurante et devient associé de la banque après seulement cinq ans d’ancienneté, avant d’être licencié pour faute professionnelle grave.

Epstein a alors 26 ans et il devient conseiller financier. Il se rapproche de riches clients puis travaille pour Steven Hoffenberg et son fonds vautour Towers Financial Corporation, spécialisé dans les OPA hostiles (Une Offre Publique d’Achat est une tentative de rachat d’une entreprise contre l’avis de sa direction, en achetant directement ses actions auprès des actionnaires). Il aide Hoffenberg à mettre au point une gigantesque escroquerie fonctionnant comme une pyramide de Ponzi (Expression qui désigne une arnaque financière où l’argent des nouveaux investisseurs sert à payer les anciens, sans vraie activité rentable — jusqu’à ce que le système s’effondre). Plus de 500 millions de dollars sont volés lorsque la justice américaine met fin à la fraude. Epstein n’est pas inquiété. Il fonde alors sa propre société de gestion de patrimoine. Il se rapproche du milliardaire Leslie Wexner à partir de 1987, patron de la marque de lingerie Victoria Secret. En 1991, Wexner lui confie la gestion de toute sa fortune, un privilège incompréhensible qui aurait permis à Epstein d’arnaquer son ami à hauteur d’une centaine de millions de dollars.

Jeffrey Epstein à l’âge de 27 ans

Ce succès lui permet de s’offrir une villa à Palm Beach, un hôtel particulier à Manhattan, un jet privé (surnommé par la presse à scandale le “Lolita Express”), une île dans les Caraïbes et un appartement à Paris. Une opulence qui l’aide à se construire un véritable réseau d’influence au cœur des cercles élitistes américains et internationaux. Non seulement en effectuant des donations à diverses causes, institutions et politiciens, mais aussi en pratiquant de multiples renvois d’ascenseurs avec ses contacts.

Sa correspondance témoigne d’échanges fréquents avec des hommes politiques, grands patrons, professeurs d’université, chercheurs, artistes et hauts fonctionnaires. Epstein semblait jouer le rôle d’intermédiaire et de conseillers, mettant en relation divers membres de la classe dominante, comme nous le verrons. Il s’est ainsi mouillé dans de nombreuses affaires et tractations, dont le scandale des contrats iraniens sous l’administration Reagan ou la négociation des accords Abrahams entre Israël et les Émirats arabes unis pendant le premier mandat Trump, ou plus directement des deals entre Israël et la Côte d’Ivoire ou la Mongolie.

Epstein semble avoir ainsi joué le rôle d’agent secret ou d’informateur (“asset” en anglais) pour le Mossad. Le dossier Epstein montre qu’il avait hébergé à de multiples reprises un agent de renseignement israélien dans son appartement de New York et effectué des virements bancaires pour son compte. Epstein était clairement investi dans les affaires israéliennes et semblait partager des vues sionistes, avec un indéniable appétit pour la guerre. Proche de l’ancien premier ministre Ehud Barak, criminel de guerre notoire, il a notamment aidé Netanyahou à finaliser un deal d’exploitation de gaz entre Israël et l’Égypte via la banque d’affaires JPMorgan.

Les accusations de crimes sexuels portées contre Epstein suggèrent qu’il ne se contentait pas de mettre en relation les membres de la classe dominante américaine et internationale tout en abusant lui-même de nombreuses jeunes femmes, parfois mineures, mais fournissait également des victimes esclavigisées sexuellement à une partie de ses relations.

Des crimes sexuels de masse

Filthy rich, le documentaire Netflix de 2020, résume parfaitement l’ampleur des crimes de Jeffrey Epstein. Entre 2005 et 2007, l’enquête de la police de Palm Beach révèle l’existence d’un système pyramidal. Epstein recrute des lycéennes de la région dans des établissements défavorisés et leur propose 150 dollars contre un massage de 30 minutes. Trois filles défilent quotidiennement dans sa villa, certaines sont abusées sexuellement ou violées. D’autres sont recrutées comme rabatteuses. Les victimes se comptent par centaines, certaines sont âgées de 14 ans.

Malgré l’accumulation d’indices et de témoignages concordants, le procureur de Floride choque les enquêteurs en décidant de soumettre l’inculpation d’Epstein à un jury, qui est privé d’une partie du dossier. Epstein est inculpé pour sollicitation de prostitution. Face au scandale, le FBI se saisit de l’enquête. Une fois de plus, Epstein est sauvé par ses relations. Ses avocats, dont le professeur à Harvard Alan Dershowitz (ancien avocat d’OJ Simpson), négocient un accord secret avec le procureur général des États-Unis, Jim Acosta (qui sera plus tard ministre du Travail de Trump). Epstein plaide coupable d’avoir payé une prostituée mineure et écope de 18 mois de prison. En violation de la loi fédérale, le deal est tenu secret. Il prévoit l’abandon de toutes poursuites liées à des crimes similaires, y compris pour les complices potentiels. Epstein n’effectue que 14 mois de prison dans des conditions inhabituellement favorables (il est autorisé à quitter la prison pour le travail, y compris pour se rendre à New York et sur son île en jet privé).

Epstein aurait recruté des détectives pour harceler les témoins à leur domicile et les intimider. Certaines disent avoir reçu de multiples menaces de mort et on dû déménager et changer de nom. D’autres auraient perdu leur travail suite aux pressions exercées sur leurs employeurs.

Pourtant, certaines victimes continuent de se battre, pendant que le travail d’une journaliste du Miami Herald documente l’ampleur des crimes. En 2018, un juge rend un verdict qualifiant de nul l’accord passé entre Epstein et le ministère de la Justice, pour illégalité de procédure. Le FBI ouvre de nouveau l’enquête puis inculpe Epstein en 2019 pour trafic de mineurs.

Les témoignages et accusations révèlent qu’Epstein se procurait des jeunes filles par divers canaux. Il participait à des jurys de concours de beauté, parfois privés, y compris dans la villa de Donald Trump (Mar-a-lago, à Palm Beach). Sa compagne, Ghislaine Maxwell (qui purge une peine de prison pour trafic de mineures depuis 2021, tout en bénéficiant elle aussi de conditions de détention exceptionnellement favorables), rabattait des filles rencontrées dans des boîtes de nuit new-yorkaises. Epstein promettait à ses victimes une aide financière, les hébergeait parfois dans un immeuble de la ville ou payait leurs études pour maintenir son emprise. Puis il les emmenait en voyage, y compris dans son avion privé et sur son île, où les filles devaient lui procurer des massages et auraient été fréquemment abusées ou violées par Epstein et ses invités. Le FBI a identifié un millier de jeunes victimes, américaines et étrangères, dont certaines âgées de seulement 13 et 14 ans.

Epstein est mort en prison quatre semaines après son inculpation, dans des circonstances douteuses. Le procès n’a jamais eu lieu, mais le dossier d’enquête du FBI est conservé dans les archives du ministère de la Justice. Le Congrès a récemment voté une loi obligeant ce dernier à publier la totalité des éléments rassemblés par les enquêteurs (correspondances d’Epstein, témoignages recueillis par les enquêteurs, procès-verbaux, documents saisis lors des perquisitions, etc.). Ce sont les fameux “Epstein files”. En théorie, le ministère de la Justice doit au préalable “éditer” les documents pour supprimer tout élément pouvant conduire à l’identification des victimes, ce qui prend du temps. Un premier volet de documents a ainsi été rendu public en décembre, et un second fin janvier. Avant cela, la presse avait publié des milliers d’emails d’Epstein et des élus démocrates membres d’une commission d’enquête avaient également déclassifié certains éléments du dossier.

L’affaire Epstein : un carburant du complotisme ?

Contrairement à ce que soutenaient de nombreux membres de l’administration Trump, Epstein n’a pas agi seul. Le FBI avait identifié au moins dix complices, dont sa compagne Ghislaine Maxwell, son ami Jean-Luc Brunel (retrouvé mort en 2022 dans sa cellule de prison en France, suicidé selon les autorités) et son ancien protecteur Leslie Wexner. Les autres noms ont été masqués par le ministère de la Justice américain.

On sait également que depuis 1996, le FBI avait connaissance du témoignage d’une victime affirmant que Epstein avait volé des photos nues de sa sœur âgée de 12 ans et les avait revendues à des contacts. Il existe donc bien des complices et des clients. Du reste, les éléments récemment publiés suggèrent également qu’Epstein fournissait des jeunes femmes à certains proches, dont le prince Andrew et un autre ami.

« Best Friends Forever », statue créée en 2025 par des activistes à Washington pour exposer la relation entre Trump et Epstein

De nombreux noms sont éclaboussés par le dossier Epstein : les géants de la Tech Peter Thiel, Elon Musk, Bill Gates, Larry Page et Reid Hoffman. Le sultan Bin Sulayem. L’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak. Bill Clinton et Donald Trump. Des ministres français. Des scientifiques et universitaires de renom (Stephen Hawking, Steven Pinker, Noam Chomsky…), des artistes (Woody Allen, Mike Jagger, Michael Jackson…). Et, plus significatif politiquement, l’éminence grise du mouvement pro-Trump Steven Bannon, avec qui Epstein entretenait des liens particulièrement étroits.

La manière dont ont été publiés les dossiers n’aide pas à calmer les complotistes. De nombreux éléments ont été noircis pour masquer des informations compromettantes, non pas pour protéger les victimes (souvent inutilement exposées, en violation de la loi votée au Congrès) mais les bénéficiaires et collaborateurs d’Epstein (on le sait, car certains documents avaient été noircis manuellement et pouvaient encore être lus en copiant/collant le texte noirci dans un autre document). Si on ajoute les circonstances suspectes de sa mort, le fait que le ministère de la Justice ait diffusé une vidéo de surveillance de sa prison après l’avoir éditée et les multiples revirements de l’administration Trump au sujet du dossier, difficile d’en vouloir à ceux qui veulent y voir plus qu’un simple aperçu du fonctionnement violent, parasitaire et interdépendant des élites dirigeantes.

Côté français, que nous apprennent les dossiers Epstein ?

Qu’a donné notre analyse de la base de données publiée par le ministère de la Justice états-unien, côté français ? Elle expose l’amitié forte et les liens d’intérêt, de renvoi d’ascenseur voire de collusion entre Jeffrey Epstein et Jack Lang, des années 2010 aux mois qui ont précédé l’arrestation du premier et son décès en prison. Jack Lang est un homme politique français socialiste, plusieurs fois ministre sous Mitterrand puis Chirac et, depuis 2013, président de l’Institut du monde arabe, basé à Paris. Dans la base de données qui regroupe la correspondance d’Epstein, le nom de Jack Lang apparaît des centaines de fois. Leur correspondance est nourrie, avec de nombreux témoignages d’affection, des rencontres, principalement à Paris, mais aussi des services rendus par Epstein à Lang. Lundi 2 février, Mediapart a relevé des liens financiers étroits entre la famille Lang et Jeffrey Epstein.

De notre côté, nous avons pu relever des échanges de bons procédés, qui donnent le sentiment que Lang était largement redevable d’Epstein. En avril 2017, l’homme d’affaires met son avion à disposition du couple Lang pour un déplacement au Maroc. L’immatriculation de l’appareil qui apparaît dans cet échange, N212JE, ne laisse aucun doute : il s’agit bien de l’avion d’affaires d’Epstein, un Gulfstream G-IV immatriculé sur sa fameuse île, Saint-Thomas. En septembre de la même année, rebelote : Lang explique à son ami qu’il doit se rendre à une fête donnée au domaine d’Aiglemont, un château situé à 60km de Paris, et lui demande de lui envoyer une voiture (Lang est rémunéré 9 250 euros bruts comme président de l’Institut, a priori de quoi se payer un taxi). Dans ce même mail, il le remercie pour une rencontre du côté d’Avignon et s’excuse d’abuser une fois de plus de leur amitié. 

Quelques mois plus tard, Lang a l’occasion de renvoyer l’ascenseur à Epstein. D’abord, dans un mail daté du 19 janvier 2018, Caroline Lang, la fille de Jack, transfère à Epstein (avec qui elle a fondé une société offshore deux ans plus tôt) un entretien avec France Info dans lequel Jack Lang apporte son soutien à Woody Allen, réalisateur états-unien et grand ami d’Epstein, accusé de multiples agressions sexuelles. En janvier 2018, la fille adoptive de l’artiste, Dylan Farrow, accuse Allen d’agression sexuelle lorsqu’elle avait… 7 ans. Dans ce court entretien à France info, Jack Lang parle d’une possible fausse accusation, d’une “chasse aux sorcières” et réitère son soutien à Allen.

Un second renvoi d’ascenseur intervient quelques mois plus tard. Jeffrey Epstein est désireux, en octobre 2018 d’aider son grand ami Thomas Pritzker, milliardaire à la tête de la chaîne d’hôtellerie Hyatt, depuis accusé de violences sexuelles par l’une des victimes de son réseau. Pour la remise d’un prix d’architecture qu’il préside, le milliardaire aimerait une cérémonie se déroulant au Palais de l’Elysée en la présence d’Emmanuel Macron. Epstein lui répond qu’il a un contact proche du gouvernement français et ce contact n’est autre que Lang, et la demande est traitée par les collaborateurs de Lang. La cérémonie a eu lieu en mai 2019, avec un discours de Macron qui rend hommage à Pritzker. La présence de Macron a été obtenue par Lang, comme l’atteste le mail ci-dessous, envoyé par Claude Mollard, conseiller spécial de Lang à l’Institut du monde arabe :

Qu’en est-il des liens entre Epstein et Macron ? Était-il présent à la cérémonie d’hommage à son ami milliardaire ? Rien ne permet de l’affirmer. Dans un échange de SMS daté du 29 mars 2019, quelques semaines avant la cérémonie, il prétend être à l’Elysée.

Dans un mail intitulé “Macron”, daté d’août 2018, il répond “OK” à un destinataire dont le nom est caviardé par le ministère de la Justice des Etats-Unis. La demande de l’inconnu est la suivante : “Il nous demande à chacun de lui présenter des idées intéressantes et disruptives. Au sujet d’un peu tout. Institutions, politiques, science, etc. Il veut diriger l’Europe. Peut-être le monde. Nous avons environ une semaine. Peut-on discuter ? Par SMS ou appel. Ce week-end ?” Les différentes mentions de Macron, dans la correspondance d’Epstein, ne permettent pas, à ce jour, d’établir de lien d’amitié ou de connaissance personnelle entre l’Américain et le président français, mais elles montrent qu’Epstein évoluait dans des cercles où le président français et plusieurs de ses proches collaborateurs apparaissent de manière récurrente.

Le nom de Macron revient dans un échange de SMS intéressant et très révélateur, au sujet de la révolte des Gilets jaunes. Epstein, qui entretient décidément de solides connexions dans le monde politique, échange avec le ministre d’un pays européen dont le nom est caviardé. Dans sa correspondance avec ce personnage politique, celui-ci raconte par exemple à Epstein son rendez-vous avec “le président” et “le Premier ministre” au sujet de sa possible démission, le 4 décembre 2018. Epstein commente les péripéties de son contact, lui donne quelques conseils politiciens et lui demande, le 7 décembre 2018, alors que le mouvement des Gilets jaunes vient de mettre à sac les beaux quartiers de Paris et que Macron a manqué de devoir fuir la capitale en hélicoptère : “La France va mal hein ?” “Très mal”, lui répond le ministre inconnu. “Tout le monde a peur de samedi”, ajoute-t-il. Il parle du lendemain, le 8 décembre, journée terrible où la répression a été inédite. 

Epstein : “Qu’est-ce que tu ferais toi ? Si le gouvernement tire sur la foule, ça ira encore plus mal. Cependant même s’ils ne font rien ça ira aussi mal.” “Macron s’est trompé sur sa population. Il est allé trop loin. Maintenant il recule et il est en train de perdre”, lui répond le ministre. Epstein : “Alors que peut-il faire ? Démissionner ? Combattre ? Guerre civile ?” “Trop tôt pour le dire. Mais ça sera dur pour lui de s’en remettre”. “Mais si tu es président et que tu affrontes de grandes émeutes. Comment tu équilibres la force et le calme.” C’est la question à un million de dollars, répond le ministre. Idéalement tu ne te mets pas dans une situation pareille. Maintenant il doit choisir entre deux mauvaises options. Mais il a montré de la faiblesse et ne pourra pas être fort à nouveau rapidement. Sauf s’il lance une intervention extérieure. C’est une bonne façon de ressouder la nation.”

“I’m in” (j’en suis), répond Epstein. 

Parmi les autres noms français qui apparaissent dans la correspondance d’Epstein, il y a l’ancien ministre des finances Bruno Le Maire. Dans un mail daté de mai 2018 et envoyé à Cédric Villani, Epstein dit ceci : “J’ai réalisé que Bruno Le Maire avait été dans ma maison de New York et je me demandais si tu pouvais lui transmettre une invitation pour qu’il vienne me voir à Paris.” A l’époque, Bruno Le Maire est ministre des Finances de la France et il se serait donc rendu dans l’immense résidence d’Epstein à New York. En novembre 2018, il tente à nouveau d’approcher “Bruno”, et demande à Olivier Colum, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, s’il le côtoie toujours. 

De nombreuses révélations ne tarderont pas à arriver une fois que les centaines de milliers d’échanges entre Epstein et ses centaines de contacts auront été épluchés par la presse d’investigation. Mais ce que ces échanges montrent d’ores et déjà, c’est qu’alors que Epstein était déjà connu et avait même été condamné pour des faits de violences sexuelles d’une gravité extrême, il était un contact fiable et de valeur pour Jack Lang, sa famille, ses collaborateurs à l’Institut du monde arabe et dans la bonne société parisienne. Cela nous montre d’abord l’immense tolérance de ce milieu à la violence sexuelle sous toutes ses formes. Nous le savions au sujet de Macron et de ses proches, qui n’ont eu de cesse de défendre des personnes accusées. Mais les ramifications autour d’Epstein montrent l’existence d’une véritable internationale bourgeoise de la défense des criminels et, potentiellement, une internationale de la violence sexuelle envers les femmes et les enfants. Ses messages échangés avec Lang nous montrent un groupe social grand bourgeois dont les membres sont interdépendants, avec des têtes de pont puissantes comme Epstein côté Etats-Unis et Jack Lang côté français, où les services matériels (prêts d’avions, de voitures avec chauffeur) garantissent des renvois d’ascenseurs politiques et médiatiques. L’organisation d’une cérémonie à l’Elysée, l’obtention d’un discours présidentiel pour un ami d’Epstein et la défense de Woody Allen par Lang s’inscrivent dans cette logique d’interdépendance où l’amitié ne semble qu’être la couverture d’une pratique sociale de don/contre-don. Epstein était un homme puissant car il en savait beaucoup et il se vantait, dans sa correspondance, de pouvoir faire tomber des gens puissants (“I am the one able to take him downécrit-il par exemple le 12 mars 2018 au sujet de Donald Trump). 

Il est logique que la sortie de milliers de documents qui comportent autant de zones d’ombres que d’information déchaîne les sphères conspirationnistes. L’idée d’un satanisme ou d’une dégénérescence des élites mondiales s’est emparée du réseau social X et elle nous empêche de regarder la réalité en face. De l’autre côté, des internautes et des influenceurs de gauche rappellent à juste titre que la criminalité sexuelle et la pédocriminalité touchent toutes les classes sociales. C’est vrai, mais la grande bourgeoisie dispose d’un système d’impunité et de moyens bien plus fort que le commun des mortels. Il est donc légitime d’avoir une inquiétude particulière à son égard. De plus, son fonctionnement ordinaire favorise des liens d’interdépendances où la défense mutuelle devient un principe de vie : on fait bloc, on se protège, on se menace éventuellement. Ce n’est pas un hasard si c’est dans le milieu social de Jeffrey Epstein, fait de milliardaires et de personnalités politiques, que s’est épanoui un système criminel d’ampleur. 

La domination adulte et la culture du viol traversent toutes les couches sociales mais un système d’opportunité et d’impunité existe au sommet de la pyramide sociale. Les échanges entre Epstein et ses partenaires français, entre autres, montrent ce fonctionnement. C’est un fonctionnement opaque qui s’extrait de la justice ordinaire. Il est important de le nommer et de le décrire, de mettre au jour le caractère néfaste, parasitaire et profondément contraire à l’intérêt de tous, à commencer par leurs victimes directes, de la classe dominante. C’est ce que le sociologue des élites états-unien Charles Wright Mills nomme “la haute immoralité”. Pour lui, elle est “un trait systématique de l’élite américaine”. “Certes, il y a peut-être des hommes corrompus au sein d’institutions saines, mais quand les institutions sont corruptrices, beaucoup d’hommes qui y vivent et qui y travaillent sont nécessairement corrompus” écrit-il dès 1956 son livre L’Élite au pouvoir. Il faut donc parler de la corruption morale – c’est-à-dire une tolérance élevée au franchissement des règles de vie commune et au non-respect des lois qui s’appliquent au commun des mortels – mais aussi du cadre social qui la favorise et la rend possible.

En refusant de le faire par peur de favoriser le conspirationnisme, on le nourrit très rapidement : c’est sur le vide des analyses de classe, balayées par le conformisme journalistique et la peur de la lutte des classes, qu’ont prospéré les complotistes. En mettant au jour les liens d’intérêts, les rapports de classe et l’existence d’un système d’impunité organisé, nous contribuons mieux que quiconque à les combattre.

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