Canicule : la révolution ou la mort
Ce titre peut paraître outrancier et excessif alors que c’est l’apathie dépolitisante actuelle – celle des journalistes en quête de solution innovante pour isoler ses vitres, celle des politiques qui enchaînent les platitudes infantilisantes et celle des scientifiques qui montrent la catastrophe mais ne nomment jamais les responsables – c’est cette apathie coupable qui est outrancière est excessive. La survie de l’humanité et la viabilité des écosystèmes de régions entières sont mises en danger par des décennies de fuite en avant capitaliste. Longtemps rangé dans la catégorie des risques lointains – dans le temps et dans l’espace – le réchauffement climatique envahit nos appartements et il est en train de laminer notre système agricole. La vérité désormais c’est que sans changement rapide voire brutal de notre modèle économique, le réchauffement climatique ne sera jamais stoppé ou infléchi et l’adaptation – la fameuse, dont on entend beaucoup parler ces jours-ci – n’aura jamais lieu, comme l’état actuel des logements, des hôpitaux ou des écoles le montre. Ce dont nous avons besoin c’est d’une rupture franche et nette avec le capitalisme et sa classe parasite, sinon nous sommes tous condamnés à mort : en tant qu’individus – c’est déjà le cas pour une partie d’entre nous dans les mois et années à venir – et en tant qu’espèce, entraînant toutes les autres dans notre chute. L’objectif révolutionnaire – celui d’un bouleversement rapide de la société, ici comme ailleurs – est devenu le seul viable. Voici pourquoi et comment.
L’objectif de limitation de nos émissions carbone a été abandonné par les macronistes
« Des choses ont été faites pour réduire les émissions dans l’industrie, les mobilités. Mais sur la question de l’adaptation, on n’a pas été assez loin assez vite », a dit Gabriel Attal, ex-premier ministre et à divers postes de la macronie depuis 2017. Pour le Huffington Post (qui appartient à Xavier Niel et Matthieu Pigasse), “la canicule oblige les macronistes a un rare mea culpa”. On croît rêver en lisant cela puisque l’un des bilans les plus frappants de 9 ans de macronisme c’est l’enterrement de toute volonté politique de limiter ou stopper le changement climatique et nous adapter au changement existant. Non, “des choses” n’ont pas été faites “pour réduire les émissions dans l’industrie, les mobilités”. Rien que sur le premier quinquennat de Macron, le bilan était calamiteux. Comme le rappelait Greenpeace dans son étude des mesures prises, la plupart des projets de décarbonation ont été abandonnés, avec pour conséquence une stagnation des émissions de l’industrie et des transports (aucun journaliste n’a cependant contredit Attal). Au contraire, les gouvernements successifs ont massivement subventionné des secteurs polluants comme le transport aérien ou l’agro industrie. Les affichages médiatiques de Macron (“make our planet great again”) n’ont été suivi d’aucun effet puisque même les mesures les plus timides – comme la fin des vols commerciaux intérieurs – ont été abandonnées.
Pire : Macron et ses sbires nous entraînent plus vite dans la catastrophe. Ainsi, le modèle agricole français, qui est responsable de 20% de nos émissions de CO2, se radicalise dans ses défauts, alors même qu’ils portent préjudices aux paysans les plus modestes. Le gouvernement a facilité les élevages de grande taille via la loi Duplomb l’année dernière, il a réprimé violemment les mouvements écologistes pour permettre l’installation d’immenses réservoirs d’eau, les fameuses méga-bassines, et une nouvelle loi est en discussion au Parlement : la loi d’urgence agricole, qui passe inaperçue mais qui va encore faciliter l’augmentation de la taille des élevage et réduire les obligations réglementaires en la matière, faciliter le stockage et la monopolisation de l’eau par certaines exploitations et réintroduire les pesticides néonicotinoïdes, notoirement cancérigène et qu’une pétition de plus de 2 millions de personnes avait combattu l’année dernière. Elle sera vraisemblablement adoptée début juillet et elle radicalise un modèle agricole polluant, appauvrissant et pathogène pour les paysans comme pour les habitants des campagnes. Côté BTP, secteur également ultra polluant, le gouvernement vient de réduire les exigences environnementales en matière de construction neuve. Cela va s’appliquer… dès juillet.
Ainsi, non seulement la France ne cherche pas à limiter ses émissions carbone, mais elle augmente d’une façon générale les atteintes à l’environnement susceptible de porter atteinte à nos conditions de vie et à l’intégrité de notre écosystème. Ce qui est encore plus inquiétant c’est que dans la période caniculaire actuelle, si “le réchauffement climatique” est invoqué comme une cause, la possibilité de le stopper ou de le freiner n’est quasiment pas évoquée. Et c’est gravissime puisque si les émissions continuent d’augmenter selon la tendance actuelle, notre pays comme tant d’autres deviendra tout simplement invivable dans les décennies à venir.
Mais pour stopper le réchauffement climatique, il faut s’en prendre directement à la classe capitaliste, et mettre fin à ce système d’accumulation infini de profit. Non, il n’en va pas de notre “responsabilité collective” comme on peut le dire sous la plume de certains météorologues catastrophés. Ce n’est pas “l’Homme” qui a fait ça. C’est la grande bourgeoisie occidentale. Après des décennies de culpabilisation individuelle, d’appel aux petits gestes du quotidien, on le sait désormais : ce sont les gens qui ont un patrimoine financier qui sont les vrais responsables et dont le mode de vie mais surtout les décisions pèsent sur le réchauffement climatique. “Pour rester sous la barre des +1,5°C, les 1% les plus riches devraient ainsi réduire leurs émissions de 97% d’ici à 2030” selon l’ONG Oxfam. La confrontation est donc inévitable. Et toute personne qui évoque “la lutte contre le réchauffement climatique” sans parler de l’indispensable lutte des classes qu’elle comporte – la lutte de la majorité des gens contre une minorité bourgeoise dont les habitudes de vie et surtout les choix économiques sont en train de nous tuer à petit feu – contribue à nous entraîner dans l’abîme.
L’adaptation au réchauffement climatique ne se fait pas pour protéger les patrons et les propriétaires
Quant à la question de l’adaptation, celle dont on parle davantage, effaçant souvent celle de la réduction des émissions de CO2, la lutte des classes est flagrante. D’abord parce que l’affaiblissement des services publics – qui conduit le personnel hospitalier à recourir à des bricolages pour accueillir un tant soit peu dignement les personnes qui affluent ces jours-ci dans des établissements non climatisés – est la conséquence directe de la réduction de la fiscalité des plus riches, des entreprises privées et des immenses aides déployées pour elles et leurs actionnaires depuis le quinquennat de François Hollande. Les 270 milliards d’exonérations de cotisations, de réduction d’impôts et de subventions que touche le patronat représentent le premier poste de dépense de l’Etat. C’est autant d’argent que n’ont pas eu les écoles et les hôpitaux pour s’équiper. A l’hôpital de Saintes, une des villes les plus chaudes du pays ces jours-ci, il fait 35 degrés dans les salles de consultation. Les bureaux de la direction, eux, sont climatisés. Sur la porte qui y mène il est écrit « merci de laisser cette porte fermée pour que nous conservions la fraîcheur ». Le féodalisme managérial se porte bien, merci, à l’image de la répartition des ressources dans ce pays. Car c’est pour que les actionnaires se gavent que vos enfants transpirent et vos anciens meurent. C’est un fait, et on l’entend trop peu.
Ensuite, l’adaptation des logements n’a tout simplement pas eu lieu. Dans une France en surchauffe, dont les températures sont comparables cette semaine à celle du Sahara, rien n’a été fait pour que nos immeubles soient équipés… de volets. Le constat ne date pas d’hier : déjà en juillet dernier Le Monde rappelait que 40% des logements français n’avaient pas de protection solaire suffisante. En termes d’isolation, c’est la catastrophe : un logement sur deux serait une “bouilloire thermique”, c’est-à-dire perméable aux fortes chaleur. Des millions de gens vivent actuellement sous des températures nocives pour la santé, que le recours précipité à des climatisations souvent mobiles ne corrige que partiellement et qui ne constituent pas une adaptation viable à long terme. Pour autant, la climatisation a pris toute la place dans le débat médiatique et on ne parle pas du fait que le gouvernement a retiré l’isolation des murs de sa fameuse “Prime Rénov’” totalement rabotée ces dernières années. Mais surtout, accrochez-vous, qu’un projet de loi sur le logement va être discuté cet été et qu’il contient la remise sur le marché de centaines de milliers de logements classés comme passoires thermiques avec, en échange, un engagement de rénovation “sous 5 ans”.

Et que dire de l’adaptation du travail ? La lutte des classes est une lutte des corps, et on ne le ressent pas autant que lors des périodes caniculaires. Car pendant que les bourgeois évoluent dans des espaces intégralement climatisés (de leurs logements à leurs bureaux en passant par les véhicules qu’ils utilisent) et qu’ils se permettent de cracher sur les travailleurs, comme l’a fait l’avocat médiatique Charles Consigny qui parle sur RMC d’une “époque de fragiles et de victimes”, des millions de personnes subissent les températures extrêmes pour continuer de percevoir un salaire. C’est le cas des ouvriers du BTP, dont les horaires ont été parfois adaptés mais en vain : il fait 35 degrés le matin, ces jours-ci, en Nouvelle Aquitaine. Aucune politique nationale d’interdiction du travail en extérieur n’a été prise, et ce n’est que dans l’agglomération de Toulouse que la préfecture a stoppé les chantiers. Pourquoi pas ailleurs ? Pourquoi pas dans les régions encore plus touchées par la canicule comme les Pays de Loire ou l’ex-région Poitou-Charente ? Le code du travail ne prévoit aucune température maximale pour travailler. Des “mesures” sont réclamés en cas de canicule, mais laissées à l’appréciation de l’employeur. Les premiers témoignages qui nous remontent évoquent des aménagements minimes de temps de travail. A la RATP dans le sud de Paris, les conductrices et conducteurs de bus se sont vu offrir… des glaces, par leur direction. Mais attention “pensez aux collègues en vous servant pour qu’il y en ait pour tous”, précise l’affiche.

À Saintes en Charente-maritime, ville où les températures sont supérieures à 40 degrés depuis dimanche 21 juin, les chantiers de BTP sont maintenus. Mercredi 24 c’est 43 degré qui sont prévus. Aucune interdiction annoncée. Des patrons préfèrent exposer leurs salariés à des températures létales plutôt que de prendre du retard sur leurs chantiers. Jusqu’à quand ? Jusqu’à combien de morts ?
Les élèves de l’éducation nationale et son personnel sont soumis à rude épreuve, avec d’immenses inégalités entre établissements et une incapacité totale du gouvernement à mettre en place un processus clair. Le ministre de l’éducation nationale défend une adaptation dont “l’appréciation ne peut être que locale”. Partout des enseignants et des parents d’élèves se plaignent d’établissements qui n’ont jamais été rénovés pour faire face à des canicules, dont celle-ci est très loin d’être la première. Déjà en 2022, les mois de mai et juin mettaient les écoles, collèges et lycée, à rude épreuve, et rien n’a été fait. Cette semaine, les parents peuvent récupérer leurs enfants pour leur éviter de souffrir de la chaleur excessive. Mais cette mesure n’en est pas une, elle ne résout rien à la source et crée une énorme inégalité entre les jeunes dont les parents peuvent assurer un accueil digne, chez eux ou ailleurs, et ceux qui sont forcés de travailler et vivent dans des bouilloires thermiques. Une partie des jeunes doivent donc rester dans des bâtiments sans climatisation, parfois sans ventilateur ni rideau, avec des espaces extérieurs encore bitumés, comme le soulignait une camarade enseignante qui, avec ses collègues, a déjà proposé de nombreux aménagements pour rendre leur établissement plus adapté à la nouvelle donne climatique. En vain : l’Éducation nationale souffre d’un manque d’autogestion, avec des élèves qu’on écoute jamais, des parents d’élèves qui font plein de choses mais qui sont tout autant snobés (dans des dizaines d’école à Paris ce sont eux qui ont acheté et installé des couvertures de survie sur des fenêtres dépourvues de rideaux) des enseignants qu’on fait semblant d’écouter et une hiérarchie suspendue aux directives d’un ministre qui renonce de fait à exercer son mandat, en renvoyant tout à l’échelon local.
Comme lors de la pandémie de Covid, le piège de ce genre de période c’est de nous affronter les uns les autres, de nous culpabiliser (le débat “clim ou pas clim” tend vers ça) et de nous laisser manipuler par un gouvernement et une classe dirigeante et médiatique qui a intérêt à laisser le débat sur l’adaptation au réchauffement climatique devenir technique (“clim ou pas clim” encore une fois) ou métaphysique (“l’Homme court vers sa propre destruction” “que faire de son éco-anxiété” etc.). Seule la lutte nous permettra de sortir par le haut de ce qui est en train de devenir un enfer climatique. Plutôt que d’attendre que des dirigeants trouvent des solutions technologiques ou autres, ce qu’ils ne feront que dans la mesure où elles n’impacteront pas les revenus des patrons, des actionnaires ou des multipropriétaires – ce qui est donc impossible – il faut agir par nous-mêmes.
Que faire ?
On peut lutter au travail pour s’arrêter pendant les fortes chaleurs : n’importe quel salarié peut exercer son droit d’alerte, appelé aussi droit de retrait, de façon individuelle ou collective. Lorsqu’un salarié pense que sa situation de travail présente un danger grave et imminent pour sa santé ou sa sécurité, il peut alerter immédiatement son employeur et décider de quitter son poste de travail ou refuser de s’y installer. Voici la réglementation résumée ici. Sachez que l’employeur ne peut pas vous licencier ou cesser de vous payer sur ce motif. L’INRS estime par exemple que 30 degrés est le seuil à partir duquel la santé des salariés est menacée. Il faut démontrer le danger, en s’appuyant par exemple sur des manquements de mesures de protection. Un ami charpentier me racontait par exemple que sur le chantier où il était en contrat jusqu’à vendredi dernier, il n’y avait pas le moindre point d’eau… Il n’a pas renouvelé son contrat et se retrouve à nouveau sans travail. Il est possible et nécessaire de multiplier les droits de retrait, en s’appuyant sur la violence de la vague de chaleur, et dans le cas d’une bonne entente avec ses collègues et dans le but d’obtenir une vraie politique d’entreprise en période de canicule, puisque le code du travail ne dit quasiment rien., on peut aussi exercer son droit de grève. Voici la réglementation dans le secteur public et celle du secteur privé. Notez qu’il faut être au minimum deux et qu’il n’est pas nécessaire d’être syndicaliste ou représentant du personnel pour lancer une grève.

Côté logement, la lutte est la seule solution tant qu’une législation contraignant les propriétaires n’est pas mise en place. Et souvent, en matière de logement, ce sont les luttes collectives qui finissent par faire des lois. En France, nous nous laissons marcher dessus par nos multipropriétaires depuis trop longtemps, ne serait-ce qu’en termes de niveau des loyers. Pour des logements qui sont pour moitié des bouilloires thermiques ! N’est-ce pas la goutte d’eau ? Alors comment faire ? On peut commencer à l’échelle des immeubles : parler à ses voisins du manque d’équipement, par exemple des volets, dont nous sommes très nombreux à être privés. Des locataires lyonnais se sont ainsi unis et ont obtenu de leur bailleur un engagement à installer des stores : c’est un début. C’est un peu fatiguant de s’imaginer faire du porte à porte avec cette chaleur, mais cela pourrait être la première étape vers la création de syndicats de locataires, pour obtenir bien plus que des volets. On pourrait imaginer aller plus loin dans le rapport de force : et si tous les locataires d’un même propriétaire menacent de ne pas payer leur loyer début juillet, vu l’enfer que sont devenus leurs logements (quand on n’est pas obligé de les quitter pour aller dormir ailleurs) ? Quid d’une menace de grève nationale pour forcer la mise en place de mesures rapides pour adapter nos logements au réchauffement climatique ?
C’est bien d’une révolution dont nous avons besoin : à la fois pour limiter voire stopper le réchauffement climatique et aussi pour survivre à la donne climatique actuelle. Une révolution c’est un changement matériel rapide, qui passe par un abandon de notre mode de production capitaliste pour aller vers autre chose. Cet autre chose, on peut l’appeler éco-socialisme : une organisation économique et sociale plus juste, égalitaire, qui abolit le rapport d’exploitation entre le capital et le travail et qui subordonne la production de biens et de services à nos besoins réels, dans la limite des ressources disponibles. Pour nous, cela passe par un niveau élevé d’autogestion dans les entreprises et les entreprises conjugué à une planification de la production au niveau national ou international. La géographe Magali Reghezza-Zitt rappelle, dans Blast, qu’il est possible de s’en sortir, de limiter le réchauffement climatique et de sauver l’humanité et les écosystèmes qui l’entoure. Tout n’est pas foutu, comme on peut de plus en plus l’entendre. Mais on y arrivera jamais sans affronter direct et rapide avec la classe capitaliste.
Pour y parvenir, l’idée que c’est par de petits progrès, de petites indignations et des actions ultra locales a fait son temps. Nous savons désormais qu’à l’agressivité carbone de notre classe capitaliste, il faut répondre par de la radicalité et du rapport de force. Cela passe par la fin de notre crédulité et de notre attente qu’un gouvernement qui a travaillé 9 ans pour les intérêts des plus riches puisse, face au spectacle de nos corps épuisés par la catastrophe actuelle, faire autre chose que ce qu’il a fait jusqu’ici. Si nous ne pouvons pas dormir, pourquoi nous ne manifestons pas la nuit, et dans les beaux quartiers climatisés où vivent nos ministres, nos patrons et nos proprios ? Cessons de quémander poliment, brûlons plutôt de colère.
Nicolas Framont
Co-rédacteur en chef
