« Moins de paysans c’est plus de malades »- Fleur Breteau
Fleur Breteau est fondatrice et porte-parole du collectif Cancer Colère, qui se décrit comme “un collectif ouvert de (ex et futurs) malades pour politiser le cancer et attaquer ses causes structurelles : pesticides et inégalités sociales”. Le 12 janvier, Fleur et son collectif ont participé à des actions au côté de la Confédération paysanne et des Soulèvements de la terre, en soutien au mouvement de colère agricole et contre le traité UE-Mercosur. A priori, cette alliance peut sembler étrange : pourquoi un mouvement qui dénonce le rôle de plus en plus avéré des pesticides dans l’épidémie de cancer qui frappe le pays soutient un mouvement de colère agricole dont une partie importante des participants réclament “moins de normes” sanitaires et écologiques ? Nous lui avons posé la question.
Pourquoi ton mouvement « Cancer colère » a-t-il rejoint le mouvement agricole lors d’une action sur le périphérique parisien ?
Les paysan·nes et les malades ont tout simplement les mêmes adversaires. Ceux qui travaillent à faire disparaître le métier de paysan sont ceux qui nous empoisonnent massivement aux pesticides : les industriels de l’agriculture. C’est un même mouvement : moins de paysan·nes, c’est plus de malades. Aujourd’hui, le capitalisme s’attaque au cœur de nos vies au travers de la terre et de nos corps, dont il s’agit de tirer un maximum de profits : les terres agricoles et l’eau sont accaparés par ces puissants acteurs économiques, ils les transforment en vastes monocultures ou fermes-usines qui détruisent la biodiversité et aggravent la maltraitance animale, imposent les prix agricoles et les technologies (machines, pesticides, OGM, drones…) pour maximiser les rendements et être compétitifs sur le marché international. Ils accaparent aussi le langage et la fabrication des lois : c’est au nom de la souveraineté alimentaire et contre « l’écologie punitive » qu’ils construisent leurs empires économiques qu’ils font fructifier à l’export, après avoir empoisonné nos terres et notre eau. Pourtant, les paysan·nes sont celles et ceux qui maîtrisent les techniques d’agroécologie, les seules qui permettent un monde vivant et une alimentation saine : ils incarnent notre guérison et notre espoir d’endiguer les épidémies de maladie qui frappent la France et tous les pays qui utilisent des pesticides. S’ils disparaissent, comment allons-nous guérir ? Comment endiguer les épidémies de maladies, comme les cancers, l’endométriose, le diabète, Parkinson, les maladies auto-immunes, dont on sait aujourd’hui qu’elles sont connectées aux pesticides ?
Je rappelle que depuis 1990, le nombre de malades du cancer a doublé alors que les consommations de tabac et d’alcool ont fortement baissé. Ce qui est inédit, c’est que le cancer touche toutes les catégories de population – notamment les jeunes et les enfants. Les scientifiques sont catégoriques : plus de la moitié des malades du cancer n’auraient pas dû tomber malades ! Les causes de l’épidémie sont environnementales. Néanmoins, depuis quelques semaines, le gouvernement et la Commission européenne font quelque chose d’inouï, d’extrêmement grave : avec le vote des Directives Omnibus, de la loi OGM et de la signature de l’accord avec le Mercosur, ils donnent carte blanche aux industriels pour nous contaminer en autorisant de manière illimitée les pesticides.
La conséquence directe de ces lois est gravissime : la prévention des cancers ne sera plus possible d’ici quelques mois puisque la violence chimique est actée comme un outil industriel massif, sans aucun garde-fou, sans contrôle des pouvoirs publics. Le collectif Cancer Colère est complètement sonné par cette politique menée par le gouvernement d’extrême centre, les droites et l’extrême droite tant au niveau français qu’européen : tous soutiennent les industriels au mépris des paysans et des populations. Et personne n’en parle. Personnellement, je suis en colère et déterminée à le faire savoir.
Et je n’oublie pas que l’agro-chimie marche main dans la main avec ces industriels : l’agro-chimie fabrique des pesticides et des traitements contre le cancer. Nos corps malades sont une source de profits. Sans une colère citoyenne large et massive, rien ne s’oppose plus à la destruction de nos corps.
Comment s’est passée votre action de blocage du périphérique parisien ?
Très bien ! D’une grande fluidité ! On voit bien que la Confédération paysanne et les Soulèvements de la terre sont doués pour des actions frappantes et joyeuses. Étaient aussi présents les étudiant·es en lutte de l’école Agro Paris Tech. C’est très puissant, cette convergence qui naît entre les paysan·nes, les malades et les étudiant·es. Aux aurores, nous avons bloqué le périphérique avec six tracteurs de la Confédération paysanne et une grosse centaine de personnes : l’idée était de faire une action symbolique commune et rapide, avant que les tracteurs n’entament une opération escargot.
Le mouvement agricole est aussi composé des membres de la Coordination rurale, qui militent activement pour la réduction des normes sanitaires en agriculture, et qui, localement (comme chez moi en Poitou-Charentes) s’en prennent aux agences de l’eau, aux associations écologistes etc. Comment, à Cancer Colère, vous faites face à ça ? Quelle est votre stratégie vis-à-vis de cette composition diverse du mouvement paysan ?
Aujourd’hui, il y a une grande confusion politique. Sur les réseaux sociaux, j’entends des agriculteurs de la Coordination rurale faire appel à Manon Meunier comme étant la seule élue qui les défende et les comprenne : elle est pourtant députée LFI de Haute-Vienne et la CR est un syndicat considéré comme proche de l’extrême droite. À Cancer Colère, nous partageons leur colère et pas leurs idées – mais nous comprenons aussi qu’ils sont enfermés dans un système productiviste depuis des décennies : on leur a dit qu’il fallait s’étendre, passer du polycultures-élevage à la monoculture, qu’il fallait utiliser un max de pesticides, acheter des machines technologiques. Ces agriculteurs sont dans une situation intenable : aujourd’hui, ils n’ont aucun pouvoir sur leur travail, ils ne contrôlent pas les prix et sont dépendants des coopératives et de la distribution, et super endettés. Ils ne peuvent même plus arrêter et changer de boulot à causes de leurs dettes ! C’est une situation humaine indigne, tragique qui montre bien que le ministère de l’Agriculture se moque totalement de leur situation et que les agriculteurs indépendants sont voués à disparaître.
Dans cet élan de colère, des discussions et des alliances se font sur le terrain. Ils ont peur de crever – nous aussi : ça rapproche. Mais une partie de ces agriculteurs a intégré le discours dominant qui accuse « l’écologie punitive » et les normes environnementales d’être la cause de leur mort lente – alors que ce sont les industriels, défendus par la FNSEA qui écrit les lois et co-gère la politique agricole en France -, qui les achève sans jamais régler l’enjeu de leur revenu digne, de leur santé, de leur liberté d’action. Et ça va désormais plus loin : c’est la FNSEA qui détermine la politique de santé publique sur le cancer notamment, puisque c’est ce syndicat qui exige de changer la législation pour obtenir une carte blanche sur les pesticides et assurer ses propres rendements. Que cela empoisonne les sols, l’eau, les agriculteurs et travailleurs agricoles, les riverains et leurs enfants, la population entière : ce n’est un sujet ni pour le gouvernement, ni pour une partie des parlementaires français et européens. C’est ahurissant !
La semaine passée, nous étions en pleine montée de colère, le traité du Mercosur a été signé : je ne peux pas deviner la suite, mais j’espère que la colère ne s’éteindra pas et que nous pourrons nous unir autour de la santé, un bien commun qui touche tout le monde – et les agriculteurs en premier lieu, puisque ce sont eux qui utilisent les pesticides. Et dans le même temps, j’espère que ces agriculteurs comprendront que les élus des droites et de l’extrême droite soutiennent sans faille leurs adversaires, qu’ils votent les lois fabriquées par les industriels, des lois qui les étouffent et ne règlent rien de leurs enjeux. Et que la fuite en avant vers l’accaparement de l’eau et l’usage massif des pesticides n’est pas la solution : nous ne voulons plus tomber malades. Personne ne veut tomber malade pour sauver une filière. Nous devons exiger un débat citoyen sur l’agriculture et la souveraineté alimentaire. L’État doit soutenir massivement les agriculteurs dans la transformation de leurs pratiques vers l’agro-écologie en leur assurant un revenu digne. C’est à nous toutes et tous de décider de notre alimentation, pas aux lobbies.
Pour finir, quand on constate que les pensées d’extrême droite ont contaminé les partis politiques de droite, à Cancer Colère, on se dit qu’il va être très compliqué de lier l’épidémie de cancer à l’immigration : quel rapport entre les immigrés et les métastases ? C’est peut-être le débat sur la santé publique qui pourra démasquer ces industriels et politiques qui travaillent à nous détruire en agitant le racisme pour distraire les gens de leurs agissements.
Cancer Colère est très confiant sur une chose : il existe des milliards d’euros versés chaque année aux multinationales de l’agro-business. Supprimons ces aides et versons-les aux agriculteurs indépendants pour qu’ils revivent, pour supprimer leurs dettes et les soutenir dans la transformation de leurs pratiques, qu’ils sortent des pesticides – pour leur bien à eux et pour le nôtre. Mais pour en arriver là, on doit massifier la colère et unir nos désirs de vivre : nous sommes bien plus nombreux que les industriels et les politiques qui nous détruisent. Pour sauver notre peau, il faut aller plus loin. Est-ce que les deux millions de Françaises et Français qui ont signé la pétition contre la loi Duplomb sont prêts à s’allier aux paysans et à sortir de chez eux ?
Rédaction
