De la CAF à France Travail : un État qui contrôle plus qu’il ne protège

En France, les dispositifs d’aide sociale sont de plus en plus marqués par une logique de suspicion et de surveillance. Loin d’être conçus comme des droits garantis, ils sont conditionnés à une série d’obligations bureaucratiques qui placent les bénéficiaires dans une position de dépendance et de précarité administrative. Cet encadrement tatillon et répressif reflète une vision paternaliste où l’État considère les allocataires non comme des citoyens autonomes, mais comme des individus à surveiller et à discipliner. Paradoxalement, ce traitement contraste avec l’indulgence dont bénéficient les entreprises et les contribuables aisés, pour qui les aides et allègements fiscaux sont octroyés sans contrôle excessif.
Des bénéficiaires coupables jusqu’à preuve du contraire
Les dispositifs sociaux, censés être des droits inconditionnels pour les plus précaires, fonctionnent sur une présomption de fraude qui transforme chaque bénéficiaire en suspect potentiel. Être pauvre, c’est d’abord prouver qu’on ne l’a pas fait exprès. Par exemple, la Cour des comptes signalait que les contrôles des allocations sociales avaient été intensifiés. Les fraudes sociales atteignaient 351 millions d’euros en 2022, ne représentant qu’une part infime des dépenses sociales : environ 1 à 3 % des prestations versées, bien loin des 80 milliards d’euros d’évasion fiscale annuels.
Être pauvre, c’est d’abord prouver qu’on ne l’a pas fait exprès
À France Travail (anciennement Pôle emploi), la logique de contrôle et de sanction s’est intensifiée ces dernières années, aboutissant à une explosion des radiations administratives. Dans la novlangue de France Travail, « accompagnement » signifie : dégage et ne reviens pas. Selon une enquête de Mediapart, près de 500 000 demandeurs d’emploi sont contrôlés voire radiés (plus de 58 000 pour le seul mois de novembre 2022) chaque année, soit environ 10 % des inscrits, souvent pour des motifs absurdes ou purement administratifs : un oubli de convocation, un retard dans l’actualisation mensuelle, ou même un simple malentendu avec un conseiller. En 2023, 216 400 radiations avaient été enregistrées par la Dares. Ces radiations ne traduisent pas une sortie effective du chômage, mais une invisibilisation statistique des précaires, permettant au gouvernement d’afficher une baisse factice du nombre de demandeurs d’emploi.
Dans la novlangue de France Travail, ‘‘accompagnement’’ signifie : dégage et ne reviens pas.
Cette stratégie de radiation massive s’inscrit dans une logique de surveillance, de contrainte et de discipline des populations marginalisées, notamment décrite par la politologue et militante Françoise Vergès dans son essai Un féminisme décolonial. Dans cette perspective, les radiations massives participent d’un dispositif où les chômeurs sont constamment mis sous pression, accusés d’être responsables de leur situation et contraints d’accepter n’importe quel emploi, quelle qu’en soit la qualité.
D’autres sociologues, comme Nicolas Duvoux ou Danièle Linhart, dénoncent également cette gestion coercitive du chômage. Duvoux explique que cette culture du soupçon autour des précaires repose sur une idéologie néolibérale qui valorise l’individu autonome et performant : si un demandeur d’emploi ne retrouve pas de travail, c’est forcément qu’il n’a pas fait assez d’efforts. De son côté, Linhart montre comment la précarisation du travail s’accompagne d’une domestication des chômeurs, où le contrôle administratif devient un outil d’asservissement.
Un bon demandeur d’emploi est un chômeur qui disparaît des statistiques.
Au lieu d’accompagner les individus vers un emploi stable et décent, France Travail agit comme un instrument de tri social, réservant les droits sociaux aux « méritants » et excluant les autres. Un bon demandeur d’emploi est donc un chômeur qui disparaît des statistiques. Cette politique de radiation massive ne résout en rien le problème du chômage, mais sert avant tout à discipliner les précaires et à faire du non-recours aux droits un levier politique biaisé.
France Travail : entretiens humiliants, flicage permanent et formations absurdes
Avec la transformation de Pôle emploi en France Travail, la gestion du chômage s’est encore durcie, rendant le parcours des demandeurs d’emploi plus pénible et aliénant que jamais. Dès le premier entretien, le ton est donné : au lieu d’un accompagnement bienveillant, les allocataires sont souvent confrontés à une approche inquisitoriale. Chez France Travail, on vous demande d’avoir de la motivation, mais jamais d’avoir des droits.
Les agents, soumis à des objectifs de radiation et de retour rapide à l’emploi, ne sont pas là pour écouter mais pour vérifier si le demandeur « joue le jeu ». Plusieurs témoignages illustrent le climat de culpabilisation ressenti par les demandeurs d’emploi. Par exemple, dans un article de Révolution Permanente, une personne raconte son expérience lors de son premier rendez-vous à Pôle emploi à Saint-Denis : « J’ai été accueillie avec une phrase des plus symptomatiques. L’employé, ne cachant pas son soulagement devant mon dossier « facile », me l’a clairement dit : « C’est rare d’avoir des gens comme vous ici. » Jeune, blanche, diplômée de grande université parisienne, je dénote dans la longue file d’attente. Ce sera la seule fois au cours des mois qui ont suivi qu’un peu d’honnêteté transparaîtra de cette grosse machine à chômage qu’est Pôle Emploi. »
De même, chez Frustration Magazine on rapportait déjà le cas de S.D., qui décrivait comment une conseillère de Pôle emploi l’a menée à la dépression. Ces récits mettent en lumière un sentiment de suspicion systématique envers les chômeurs, perçus comme paresseux ou profitant du système.

Ce contrôle ne s’arrête pas aux rendez-vous physiques : avec l’obligation de postuler via la plateforme France Travail, chaque démarche devient traçable et vérifiable, instaurant un flicage numérique permanent. L’objectif n’est pas d’aider mais de surveiller, quitte à pousser les demandeurs vers des offres précaires, mal rémunérées ou totalement inadaptées à leurs compétences. Les propos de Macron chez Médiapart, qui disait en substance « mieux vaut un emploi de mauvaise qualité que pas d’emploi du tout » résume assez bien cette logique.
Les formations imposées sont une autre illustration de cette machine bureaucratique inefficace. Délivrées par des organismes privés sous contrat avec l’État, elles sont souvent vides de sens et dénuées de débouchés réels. Parmi les plus absurdes recensées, on trouve des modules sur la « confiance en soi » ou des sessions expliquant comment se lever à l’heure pour un travail fictif. Pire encore, ces formations sont parfois un prétexte pour exclure les plus précaires : des demandeurs d’emploi non francophones ou en difficulté sociale se retrouvent contraints de suivre des modules inadaptés, sous peine d’être radiés.
Chez France Travail, on vous demande d’avoir de la motivation, mais jamais d’avoir des droits.
Enfin, la pression exercée sur les chômeurs pour qu’ils acceptent n’importe quel emploi ou stage non rémunéré transforme l’accompagnement en véritable exploitation. Certains demandeurs se voient proposer des missions proches du travail dissimulé, où ils effectuent des tâches professionnelles sans statut clair. Loin de lutter contre le chômage, France Travail agit comme une machine à précariser, en normalisant la radiation, la soumission et l’exclusion plutôt que la réelle réinsertion professionnelle.
Un contrôle bureaucratique qui humilie et appauvrit
Les contrôles de la CAF et de Pôle emploi sont non seulement excessifs, mais ils ont aussi des conséquences directes sur la vie des bénéficiaires. En 2020, la Défenseure des droits a alerté sur des cas de suspension d’allocations « brutales et injustifiées », laissant certains allocataires sans ressources du jour au lendemain. Un rapport de la Drees de 2023 montre que 30 % des bénéficiaires du RSA ont déjà subi une suspension d’allocation, souvent à cause d’un simple problème administratif.
L’obsession de l’État pour la traque des fraudeurs sociaux a une conséquence souvent passée sous silence : elle pousse des millions de personnes à ne pas demander les aides auxquelles elles ont pourtant droit. Cette insécurité financière organisée, alimentée par la peur des contrôles, les angoisses administratives et l’humiliation institutionnalisée, conduit à une auto-censure massive des précaires. Selon une autre enquête de la Drees, plus de 4 allocataires potentiels du RSA sur 10 ne font pas la demande, par peur du harcèlement administratif ou parce qu’ils anticipent un refus.
L’obsession de l’État pour la traque des fraudeurs sociaux a une conséquence souvent passée sous silence : elle pousse des millions de personnes à ne pas demander les aides auxquelles elles ont pourtant droit.
Ce phénomène, appelé « non-recours aux droits« , est loin d’être marginal : il touche également la prime d’activité (40 % de non-recours), les aides au logement (30 %) ou encore la couverture maladie universelle complémentaire (35 %).
Ces taux montrent que les personnes les plus fragiles sont celles qui bénéficient le moins des aides, alors même qu’elles en auraient le plus besoin. Contrairement au discours dominant sur l’ »assistanat », ce sont donc les pauvres qui financent involontairement notre État parasite en ne réclamant pas l’argent qui leur est dû. Cette situation ne résulte pas d’un simple hasard ou d’une maladresse bureaucratique, mais bien d’une stratégie d’intimidation institutionnelle visant à réduire artificiellement les dépenses sociales. Dans l’une de nos vidéos, Françoise Vergès analysait cette mécanique comme une forme de violence administrative, un outil de domination des classes populaires qui les contraint à accepter la précarité sans protester. En rendant l’accès aux droits complexe et humiliant, l’État s’assure que seuls les plus informés et les plus combatifs puissent réellement en bénéficier.
Les techniques de harcèlement administratif mises en place par la CAF, Pôle emploi ou les collectivités locales participent de cette logique de dissuasion : multiplication des documents à fournir, contrôles inopinés, convocations fréquentes, demandes absurdes (justificatifs de plusieurs années, attestation d’hébergement même pour les SDF, etc.). Ces pratiques créent un effet de découragement massif : selon le Secours catholique, près d’un tiers des bénéficiaires potentiels du RSA déclarent avoir abandonné leurs démarches face à la complexité du système.
L’État développe des outils de surveillance numérique, comme le croisement automatisé des fichiers bancaires ou le recours à l’intelligence artificielle, pour détecter les « anomalies » dans les déclarations des allocataires.
En parallèle, l’État développe des outils de surveillance numérique, comme le croisement automatique des fichiers bancaires ou le recours à l’intelligence artificielle pour détecter les « anomalies » dans les déclarations des allocataires. Ce contrôle permanent alimente un climat de peur, où le moindre faux pas peut entraîner une suspension brutale des aides. À l’inverse, une telle rigueur n’est jamais appliquée pour garantir que chaque citoyen perçoive ce qui lui est dû.
Ce non-recours massif permet à l’État de réaliser des économies substantielles, bien supérieures au coût réel de la fraude sociale. Selon l’Odenore (l’Observatoire des non-recours), les sommes non réclamées par les bénéficiaires potentiels de ces aides représentent environ 10 milliards d’euros par an, soit trois à quatre fois plus que la fraude aux prestations sociales. Pourtant, plutôt que de simplifier l’accès aux aides, le gouvernement persiste dans une logique punitive, avec des campagnes de communication stigmatisantes et la multiplication des sanctions.
En fin de compte, cette politique ne vise pas à lutter contre la fraude, mais à imposer une austérité déguisée en culpabilisant les précaires. Elle sert à légitimer une vision néolibérale du social, où l’aide devient une faveur et non un droit, et où l’accès aux prestations est conditionné à une obéissance totale à la machine administrative.
Le contraste avec le traitement des fraudes fiscales : une justice de classe
Alors que la fraude aux allocations est traquée avec un zèle sans précédent, celle des grandes fortunes et des entreprises est largement tolérée, voire encouragée par un système juridique complaisant. Le syndicat Solidaires-Finances des prélèvements obligatoires estime que l’évasion fiscale coûte à l’État entre 60 et 80 milliards d’euros par an, soit bien plus que le coût des fraudes aux prestations sociales, évalué entre 2 et 3 milliards d’euros selon Alternatives Économiques. Pourtant, les moyens mobilisés pour lutter contre ces fraudes sont sans commune mesure : 700 agents de la CAF sont affectés au contrôle des bénéficiaires des aides sociales, tandis que le service de lutte contre l’évasion fiscale de Bercy ne compte qu’environ 300 agents
Cette disparité témoigne d’une justice de classe, où les « petits fraudeurs » sont traqués avec une extrême sévérité tandis que les grandes entreprises et les ultra-riches bénéficient d’un traitement privilégié. La sociologue Monique Pinçon-Charlot, spécialiste de l’oligarchie, souligne que la répression fiscale est un instrument de domination qui s’exerce exclusivement sur les classes populaires, tandis que les classes dominantes disposent de toute une ingénierie financière pour échapper à l’impôt (Le président des ultra-riches, 2019). Les contrôles CAF, souvent automatisés grâce au croisement des fichiers bancaires, entraînent des suspensions immédiates des aides dès qu’un écart est détecté, même pour quelques dizaines d’euros. À l’inverse, les multinationales accusées de fraude fiscale, comme Amazon ou, Google parviennent à négocier des accords amiables avec l’État, leur permettant d’éviter toute sanction judiciaire.
Le syndicat Solidaires-Finances estime que l’évasion fiscale coûte à l’État entre 60 et 80 milliards d’euros par an, soit bien plus que le coût des fraudes aux prestations sociales, évalué entre 2 et 3 milliards d’euros selon Alternatives Economiques.
Le contraste est encore plus flagrant lorsque l’on compare les conséquences des fraudes sociales et fiscales : un allocataire du RSA soupçonné de fraude peut être radié du dispositif et se retrouver sans ressources du jour au lendemain, tandis qu’un milliardaire coupable d’évasion fiscale n’écope généralement que d’un redressement négocié, sans poursuites pénales. L’exemple des « Dubaï Papers » en 2018, révélant comment des dizaines de millionnaires français avaient dissimulé leur fortune dans des montages offshore sans subir de véritables sanctions, illustre cette impunité organisée.
Un système conçu pour discipliner les pauvres
Loin d’être un simple excès bureaucratique, l’infantilisation des citoyens précaires répond à une logique politique bien précise. En imposant des contrôles humiliants et en entretenant la peur du retrait des aides, l’État cherche à rendre les bénéficiaires dociles et dépendants. Cette stratégie permet d’imposer un modèle de société où l’assistance est perçue comme un privilège et non comme un droit, où les précaires doivent mériter leur survie tandis que les plus riches accumulent sans contrainte. En France, il n’y a pas d’argent magique, sauf quand il s’agit de subventionner ceux qui n’en ont pas besoin.
En France, il n’y a pas d’argent magique, sauf quand il s’agit de subventionner ceux qui n’en ont pas besoin.
La question n’est donc pas de savoir si ces dispositifs sont « efficaces », mais à qui ils profitent réellement. Tant que cette asymétrie perdurera, la lutte contre l’infantilisation des citoyens devra rester une priorité politique et sociale.
