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Bretons, Kabyles : l’improbable amitié


Mon père a passé une bonne partie de sa vie à mettre Tri Yann à fond sur l’autoroute du soleil. Des Nantais qui chantent en breton et en français des histoires de soldats morts dans la boue, des lettres d’amour échangées avec leurs épouses restées à Nantes. Personne ne lui a jamais demandé pourquoi. Ça semblait évident et il nous l’a simplement transmis à mon frère et moi. Pourtant, mon père n’est pas particulièrement breton. Il est d’origine amazigh et issu de la première génération de descendants d’immigrés algériens. Des années plus tard, dans la France à Macron, je tombe sur un reel Instagram qui cartonne : une salle des fêtes parisienne, des Kabyles et des Bretons en costumes traditionnels qui dansent ensemble, 4 000 partages. Et la question que j’aurais dû poser depuis longtemps s’est enfin formulée : c’est quoi, ce truc ? Eh bien c’est le résultat d’une histoire longue et politique, celle de deux peuples à qui la France et l’Algérie ont dit la même chose : vous n’existez pas, rangez votre langue, oubliez votre nom.

La France, championne toutes catégories de l’écrasement des peuples

Il faut d’abord nommer les choses correctement, et c’est plus compliqué qu’il n’y paraît, parce qu’il y a ici deux politiques distinctes qui se ressemblent sans être identiques. Ce que la Bretagne a subi, c’est le jacobinisme, du nom du club révolutionnaire qui, dès 1793, pose comme principe que la République est une et indivisible : une seule langue, une seule loi, un seul peuple. Ce que la Kabylie a subi, c’est d’abord le colonialisme de la France en Algérie, au sens strict et historique du terme : une conquête militaire, une occupation étrangère, un système de domination raciale et économique codifié dans la loi, avec ses colons, ses terres volées, et son cortège de violences qu’on ne peut pas mettre sur le même plan qu’une politique scolaire humiliante. Confondre les deux serait une erreur intellectuelle et une injustice envers l’histoire algérienne. Mais les distinguer ne suffit pas non plus à expliquer pourquoi ces deux histoires se regardent dans les yeux depuis un siècle. Parce que sous leurs différences de nature et d’échelle, elles partagent un mécanisme commun : l’État français, républicain chez lui, colonial ailleurs, et souvent les deux en même temps, commence toujours par la même opération. Il s’attaque à la langue. Il efface le nom. Il décide que certains peuples n’existent pas en tant que tels.

Pour la Bretagne, ce mécanisme prend la forme d’une entreprise méthodique d’éradication culturelle qui dure deux siècles. Le breton, langue celtique parlée par des millions de personnes, est interdit dans les écoles publiques dès les grandes lois Ferry de 1881-1882, celles-là même qu’on célèbre comme le triomphe de la laïcité et du progrès. Les instituteurs sont chargés d’une mission de « civilisation » : faire entrer les enfants bretons dans la langue nationale par tous les moyens, y compris humiliants. Le symbole de cette époque, c’est le symbole justement, un objet (sabot, caillou, brique selon les versions) qu’on accrochait au cou de l’élève surpris à parler breton, et dont il ne pouvait se débarrasser qu’en dénonçant un camarade. Un mécanisme de surveillance mutuelle. La fameuse plaque « il est interdit de cracher par terre et de parler breton », dont l’authenticité exacte est débattue mais dont la réalité symbolique est totale, cristallise cette équivalence : la langue d’un peuple mise au niveau d’un crachat. Et pendant qu’on effaçait la langue, on effaçait aussi les gens : le mot « plouc », aujourd’hui insulte générique pour désigner un “rustre inculte”, vient directement des toponymes bretons commençant par Plou-  (du latin plebs) la communauté paroissiale comme Plougastel, Plouarzel ou Ploumanac’h. Quand les paysans bretons débarquaient à Paris au XIXe et XXe siècles, on se moquait d’eux en les appelant « les gens de Plou-quelque-chose ». La langue d’un peuple était devenue une blague. Son identité, une tare. À côté de l’éradication culturelle, la désindustrialisation des années 1960-70 achève le travail : la planification économique gaulliste sacrifie délibérément les régions périphériques, la Bretagne en tête, pour concentrer les investissements en Île-de-France. Les Bretons partent. Ils s’entassent dans les banlieues parisiennes. Déracinés, moqués, invisibilisés. Ce n’est pas du colonialisme. Mais quand on regarde les outils, interdire la langue, moquer l’identité, vider le territoire de sa population, on comprend pourquoi certain.es militant.es breton.nes des années 60 ont lu Fanon et se sont reconnus dans certaines pages.Ce schéma est la marque de fabrique de l’État français où qu’il pose ses valises coloniales, y compris, et surtout, de l’autre côté de la Méditerranée. Quand la France débarque en Algérie en 1830, elle y pratique quelque chose d’une tout autre nature que ce qu’elle a fait en Bretagne : une conquête militaire brutale, un système de spoliation des terres codifié dans la loi, une hiérarchie raciale explicite entre colons et colonisés, des massacres. C’est du colonialisme au sens plein du terme. Pour les Algériens dans leur ensemble, la domination française c’est d’abord ça : un régime d’infériorisation légale, économique et physique qui dure cent trente-deux ans. Mais dans ce cadre colonial, il y a un peuple qui subit une couche supplémentaire d’effacement, et c’est là que la mécanique devient familière. Les Imazighen, les peuples indigènes d’Afrique du Nord qui se nomment ainsi, « les hommes libres », que les Romains appelaient déjà “Berbers” et dont les Kabyles forment la communauté la plus nombreuse, voient leur langue, Tamazight, niée par la France coloniale au profit du français, langue du dominant. D’ailleurs, chez  les romains, on relèvera que la racine du mot berbers vient du latin barbarus. Lui-même issu d’une onomatopée grecque, bar-bar, qui imitait le son de ceux qu’on n’arrivait pas à comprendre. Un « bla-bla » moqueur pour désigner quiconque ne parlait pas grec ou latin. Même logique qu’en Bretagne donc, même outil : écraser la langue pour écraser le peuple. La Kabylie résiste, âprement, durablement, en témoignent les insurrections du XIXe siècle, la participation forcée aux deux guerres mondiales dans des troupes coloniales, puis l’engagement massif dans la guerre d’indépendance algérienne. La logique voudrait qu’après 1962, l’État algérien reconnaisse enfin ce peuple. Il n’en fait rien. Pire : il reprend le même dispositif et le retourne contre les siens. L’arabisation forcée devient politique d’État, l’arabe classique, langue que ne parlent spontanément ni les Algériens arabophones ni les Kabyles, est imposé dans l’administration, l’école, la vie publique. Tamazight est effacée des programmes scolaires, des actes officiels, de l’espace public. Quand les Kabyles descendent dans la rue en avril 1980 pour réclamer la reconnaissance de leur langue et de leur culture, c’est ce qu’on appellera le Printemps berbère, les forces algériennes les matraque. Le parallèle n’est plus seulement avec la France coloniale, c’est avec la France dans son ensemble, jacobine et coloniale à la fois, qui a toujours su manier les deux outils ensemble : la conquête militaire pour les uns, l’éradication culturelle pour les autres, et souvent les deux pour les mêmes. Deux États, deux histoires, deux légitimités opposées, mais le même message adressé aux communautés.

Pendant la guerre d’Algérie, certains Bretons ont fait le lien

Pour comprendre pourquoi une partie du mouvement breton regarde la guerre d’Algérie autrement que le reste de la France (et surtout pourquoi mon daron est fan de musique bretonne), il faut d’abord comprendre ce que Tri Yann font vraiment quand ils jouent. Tri Yann est un groupe qui fouille les archives, les vieux poèmes, les chants de conscrits, les textes que la République préférerait qu’on oublie, et qui les remet debout sur scène. Kerfank 1870, parue sur l’album Urba en 1978, en est l’exemple parfait. La chanson raconte un épisode réel, tragique et soigneusement ignoré par l’histoire officielle : en 1870, une Armée de Bretagne est levée pour combattre la Prusse. L’état-major parisien ne l’envoie pas au front. Il la laisse pourrir des mois dans la boue d’un camp de la Sarthe, à Conlie, que les soldats bretons surnomment Kerfank, la ville de boue. Ils y meurent de froid et de malnutrition. Le détail qui tue : quand les soldats supplient leur général de les renvoyer chez eux en criant « d’ar gêr ! » (“à la maison”) le général français croit les entendre réclamer la guerre, « d’ar ger » sonnant vaguement comme « à la guerre » à une oreille qui ne parle pas breton. Il loue leur ardeur combative. Ils crèvent dans la boue. C’est ça que Tri Yann chante : la Bretagne envoyée mourir pour une France qui ne comprend même pas sa langue, et s’en fout. Ce n’est pas du folklore. C’est un réquisitoire. Et le réquisitoire ne s’arrête pas à 1870, parce que la France n’a pas arrêté d’envoyer mourir les peuples qu’elle dominait. En 1910, le lieutenant-colonel Charles Mangin publie La Force noire, dans lequel il théorise le recours massif aux soldats des colonies africaines pour compenser la faiblesse démographique française face à l’Allemagne. Il voit dans l’Afrique coloniale un « réservoir inépuisable de soldats », constituant selon lui une « incomparable puissance de choc ». Le raisonnement de Mangin est doublement raciste. D’un côté, il considère que les soldats africains et nord-africains ont une disposition “naturelle”, quasi-biologique, pour le combat : une ardeur guerrière innée, un rapport à la mort différent, une endurance physique supérieure. C’est le regard raciste scientifique de l’époque : les Noirs feraient de bons soldats parce qu’ils seraient intrinsèquement adaptés à la guerre, une « race de guerriers ». Ce que Mangin habille en éloge, “vous êtes de formidables combattants”, est en réalité une négation : vous n’êtes pas des citoyens, vous n’êtes pas des hommes à protéger, vous êtes une ressource militaire à consommer. C’est le même mécanisme que Conlie, mais en miroir : le général français croit comprendre ses soldats bretons qui crient d’ar gêr, il entend « à la guerre » là où ils supplient qu’on les renvoie chez eux, et les laisse crever dans sa méprise. Mangin croit comprendre ses tirailleurs aussi, il pense lire en eux une nature guerrière, une ardeur innée, et les envoie crever dans sa certitude. Dans les deux cas, c’est la même structure : un État qui projette sur les corps dominés ce dont il a besoin, et appelle ça de la connaissance. Les tirailleurs algériens, sénégalais, marocains, dont de nombreux Kabyles, sont envoyés dans les tranchées de la Première Guerre mondiale puis de la Seconde, au nom d’une France qui, entre deux conflits, continuait de nier leur langue, leurs droits, leur existence. Le soldat breton mort de froid dans la boue de Conlie et le tirailleur kabyle fauché au Chemin des Dames ne se connaissaient pas. Mais ils avaient le même employeur. Et le même statut : de la chair à canon pour un État qui ne les comptait pas vraiment parmi les siens.

“Gambetta nous avait promis
Qu’on serait bientôt, libérés dans nos campagnes
Gambetta nous avait promis
Qu’on serait bientôt, libérés dans nos campagnes

Gambetta, tu nous as menti
Tu nous tiens parqués dans la boue devant Conlie
Gambetta, tu nous as menti
Tu nous tiens parqués dans la boue devant ConlieFéniassant de fauteuils en lits, tu nous vois d’en bas
Vive la Prusse et la France !
Gambetta, tu nous as trahi, on te voit d’en haut
À bas Guillaume et Chanzy “

Kerfank 1870, Tri Yann, 1978

Le mouvement breton qui écoute ça et qui, vingt ans plus tard, regarde la guerre d’Algérie, est un mouvement politique fracturé, traversé de tensions idéologiques profondes, dont l’aile gauche est en train d’opérer une mue radicale. D’un côté, il y a l’héritage encombrant d’un nationalisme breton de droite, voire d’extrême droite, qui a compromis une partie du mouvement pendant l’Occupation, certains militants ayant collaboré avec l’Allemagne nazie dans l’espoir d’une autonomie bretonne, une tache indélébile que la gauche bretonne d’après-guerre devra porter et refuser. De l’autre, une nouvelle génération de militants qui lisent Frantz Fanon, qui suivent les décolonisations en Afrique et en Asie, et qui font une connexion théorique explosive : “ce que la France fait en Algérie, elle le fait chez nous depuis des siècles, à une échelle et avec une violence différentes, mais avec le même logiciel”. Ce cadre d’analyse a un nom, forgé dans ces années-là par des intellectuels occitans et bretons : le « colonialisme intérieur », concept qui s’appuie directement sur les théories anticoloniales de Fanon et d’Aimé Césaire pour décrire la domination culturelle, économique et linguistique exercée par le centre (Paris) sur ses périphéries (Bretagne, Occitanie, Pays Basque). C’est dans ce contexte qu’en 1964 est fondée l’UDB, l’Union Démocratique Bretonne, organisation explicitement socialiste et anti-impérialiste, dont les textes fondateurs établissent sans ambiguïté le parallèle entre la cause bretonne et les luttes de libération nationale dans le monde. L’UDB ne cache pas ses références : tiers-mondisme, critique du capitalisme, solidarité avec les peuples colonisés. La Bretagne est une pièce du puzzle mondial de la domination des États-nations sur les peuples sans État. (Ndlr : pour des sources primaires sur l’UDB et ses positions, les archives du journal Le Peuple breton, organe de l’UDB fondé en 1964, sont la référence directe, consultables en partie à la Bibliothèque nationale de France.)C’est dans cette effervescence intellectuelle que le livre-manifeste arrive, celui qui cristallise tout : Comment peut-on être Breton ?, publié en 1970 aux éditions du Seuil par Morvan Lebesque, journaliste au Canard Enchaîné et Breton de cœur autant que d’histoire personnelle. Le titre pastiche Montesquieu, Comment peut-on être Persan ?, et c’est tout sauf innocent : Lebesque retourne l’outil de la culture française dominante contre elle-même pour poser la question de la légitimité de l’existence des peuples niés. Il y formule ce que les militants bretons de gauche pensaient depuis dix ans : la France a tenté d’effacer la Bretagne. Le livre fait explicitement le lien avec la guerre d’Algérie, avec les indépendances africaines, avec toutes les luttes où un État central écrase une identité périphérique, et devient une référence pour une génération entière, y compris au-delà de la Bretagne, les Occitans de Robert Lafont, les Basques, les Corses s’en emparent. Ce qui est frappant, avec le recul, c’est que ce texte ne parle pas seulement aux Bretons. Il parle à tous ceux que la République a effacés en souriant. Et dans les foyers kabyles où des pères faisaient tourner les vinyles d’Alan Stivel, quelque chose dans ce refus-là, cette façon de dire on existe et on ne lâchera pas notre langue, résonnait comme un écho familier. Il faut d’ailleurs mesurer à quel point Tri Yann et Lebesque formaient, dans ces années-là, un seul et même geste politique : en 1976, le groupe met en musique des extraits directs de Comment peut-on être Breton ? pour en faire la chanson titre de leur album, La Découverte ou l’Ignorance. Le livre devient chanson, la chanson tourne sur les platines, et la question de Lebesque, suis-je même Breton ? Et d’abord, pourquoi l’être ? sort des librairies militantes pour entrer dans les cuisines, les voitures, les autoroutes du retour. Ce passage du texte à la musique n’est pas anodin : c’est exactement ce que font, au même moment, les poètes et chanteurs kabyles. Idir met en musique des textes traditionnels, Lounès Matoub fait de ses chansons des tracts. La musique se fait le véhicule de ce que l’État ne veut pas laisser circuler autrement.

Le chanteur et musicien Lounès Matoub

Aujourd’hui : une fraternité qui s’assume

Le reel de zayen_chanteur_ qui tourne en ce moment sur Instagram montre une salle des fêtes parisienne, des gens en costumes traditionnels bretons et kabyles qui dansent ensemble, une annonce pour un événement dans le 14e arrondissement. Et il cartonne.Il cumule près de 4 000 likes, 200 commentaires, 4 000 partages. Ce n’est pas anodin. Ce succès-là dit quelque chose de précis sur ce que les gens reconnaissent dans cette image, sur ce qu’elle active. Paris est depuis un siècle le lieu où se croisent plusieurs diasporas construites par la même logique d’arrachement parmis elles : les Bretons déracinés par la désindustrialisation et l’exode rural, anciennement entassés à Montparnasse et dans les banlieues ouvrières du Nord et de l’Ouest parisien, et les algériens immigrés par la misère coloniale puis postcoloniale, dans les mêmes banlieues, souvent les mêmes immeubles, souvent les mêmes usines. Dans Paris, loin de leurs terres et dans la même position de minoritaires culturels face à un État qui ne les a jamais vraiment vus, ces deux communautés ne se sont pas ignorées. Elles se sont reconnues. Et ce que le reel documente en 2026, c’est que cette reconnaissance n’est pas restée informelle, elle se célèbre désormais dans des espaces dédiés, en costumes, en musique, en danses.

Le reel posté par @zayen_chanteur_ sur Instagram

Ce qui est peut-être le plus politique dans tout ça, c’est précisément ce que cette fraternité refuse d’être. Elle refuse d’être le folklore digeste qu’on programme dans les festivals d’été pour faire couleur locale. Elle refuse d’être le multiculturalisme de façade que les mairies instrumentalisent dans leurs campagnes de communication. Elle se construit en dehors des institutions qui ont passé des décennies à nier ces deux cultures, et elle n’a pas besoin de leur validation pour exister. En 2016, après des décennies de lutte, Tamazight a été reconnue langue officielle en Algérie, tout en restant juridiquement inférieure à l’arabe. En France, la Constitution reconnaît depuis 2008 que les langues régionales « appartiennent au patrimoine » du pays, formule de musée qui range le breton dans la même vitrine que les châteaux de la Loire. Les deux peuples n’ont pas fini leur combat. Mais ils ont trouvé, dans cette salle des fêtes du 14e arrondissement, quelque chose que les États ne peuvent ni leur accorder ni leur retirer : la certitude partagée qu’ils ne sont pas seuls à tenir bon et qu’il y aura toujours, je l’espère, une mère ou un père pour transmettre ça à leurs enfants dans une bagnole.

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Farton Bink
Farton Bink
Vidéaste et co-rédactrice en chef
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