« Le rĂ©el est rĂ©volutionnaire » â François BĂ©gaudeau X Frustration (II)
On peut connaĂźtre François BĂ©gaudeau comme romancier, critique de cinĂ©ma ou bien comme acteur dans le film Entre les murs, Palme dâOr Ă Cannes en 2008 et adaptĂ© de son ouvrage du mĂȘme titre basĂ© sur ses annĂ©es dans lâenseignement. Mais câest avec Histoire de ta bĂȘtise sorti en 2019, ouvrage Ă la fois drĂŽle et jouissif qui met en lumiĂšre lâhypocrisie et lâabsurditĂ© de la bourgeoisie culturelle, que nous avons dĂ©couvert chez cet Ă©crivain des affinitĂ©s importantes. François BĂ©gaudeau sâadonne ici Ă un tout autre genre : lâessai politique. Plume acerbe, ton caustique, il place le curseur sur ce que nous appelons chez Frustration la branche âde gaucheâ de la catĂ©gorie sociale plus gĂ©nĂ©rale de âsous-bourgeoisieâ, courroie de transmission entre la classe laborieuse et la bourgeoisie, en plus de revendiquer politiquement lâutilisation du concept de bourgeoisie en plein mouvement social et insurrectionnel des Gilets jaunes. Bref, les mĂȘmes obsessions semblent bel et bien nous animer et une rencontre sâimposait, naturellement.
On a ainsi saisi lâoccasion lors de la sortie de son nouvel essai en septembre dernier, Notre joie (Fayard), oĂč il met en scĂšne sa rencontre avec une bande de jeunes fachos de Lyon rencontrĂ©s dans un bar. FascinĂ©s par son prĂ©cĂ©dent bouquin, ils partent du principe quâils auraient donc un ennemi commun, le âbobo de gauche morale des centre-villesâ. Il analyse leur langage, leurs idĂ©es, leur fonctionnement rhĂ©torique tout pĂ©tĂ© et en quoi, au fond, il nâont quasiment aucun point commun politique. Il en profite Ă©galement pour Ă©voquer la gauche radicale et ses contradictions, les Gilets jaunes, la question des affects en politique (convoquer la âcolĂšreâ ou la âjoieâ ?), lâantiracisme, notre rapport Ă la justice, ses dĂ©ceptions et ses espoirs, les reproches que lâon peut lui faire ici ou lĂ âŠ
Alors, quoi de mieux que de rejouer la scĂšne de son livre, mais cette fois-ci avec toute lâĂ©quipe gauchiste de Frustration ? On lui a donc donnĂ© rendez-vous dans un bar du Xe arrondissement de Paris composĂ© de peintures militantes feutrĂ©es et ternes, de lumiĂšres tamisĂ©es qui renforcent un ton gĂ©nĂ©ral un peu austĂšre⊠et nous, dans un coin situĂ© au fond de la salle, accompagnĂ©s de nos pintes de biĂšres. Le bar, vide, nous donne lâimpression dâorganiser une rĂ©union clandestine entre dissidents politiques qui complotent entre eux. « Ăa fait bien rĂ©union de gauchistes !â, sâexclame François BĂ©gaudeau Ă son arrivĂ©e. On a discutĂ© longuement, environ trois bonnes heures. CâĂ©tait passionnant, parfois tendu avec des dĂ©saccords de fond mais, dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, tout aussi passionnĂ© des deux cĂŽtĂ©s. PremiĂšre partie de cette rencontre punchy et dĂ©finitivement pas comme les autres : les limites de la simple colĂšre comme affect mobilisateur, la rĂ©habilitation politique de la âjoieâ et lâhĂ©ritage du mouvement des Gilets jaunes.Â
Dans cette deuxiĂšme partie, il est question dâextrĂȘme-droite, de capitalisme, des perspectives rĂ©volutionnaires, de la prolophobie Ă lâĂ©cole et de FrĂ©dĂ©ric Lordon.
Dans le livre, le sentiment quâon a eu, câest davantage le cĂŽtĂ© âje fais un bilan de la gauche âradicaleâ et de certaines luttesâ plus quâautre choseâŠ
Câest vrai que le livre a un air, je vais pas dire de faux sujet parce que je le traite quand mĂȘme un peu â mais â dâailleurs câest trĂšs compliquĂ© avec les mĂ©dias mainstream de leur faire parler dâautre chose que de M. Puisque ça les arrange, câest le repoussoir facho habituel.
Pourquoi avoir mis en avant le personnage de âMâ ? Ils sont plutĂŽt minoritaires et dĂ©testĂ©s par tout le monde, ces crypto-soraliens antisĂ©mitesâŠ
Quand on Ă©crit un livre câest parce quâon estime avoir des choses intĂ©ressantes Ă dire. Jâavais lâimpression que ma façon de dissĂ©quer les affects autoritaires, je lâavais pas beaucoup lu ! Il faut toujours ĂȘtre prĂ©tentieux quand on Ă©crit. On Ă©crit parce quâon prĂ©tend avoir vu des trucs qui ont Ă©tĂ© peu dit. Je trouve que la dissection que je fais de lâaffect autoritaire nâest pas inintĂ©ressante, aller vers la morbiditĂ©, les choses un peu fondamentales, une haine du multiple⊠AprĂšs il y avait une autre raison, qui reviendrait Ă ce quâest la deuxiĂšme partie qui est effectivement plus sur la gauche et qui mĂ©caniquement fait revenir des gens comme M. ou S. aussi, parce que prĂ©cisĂ©ment câest ce que je vis depuis 15 ans (des M. jâen ai rencontrĂ©s plein avant !) : comme je le dis Ă un moment dans le livre, M. il y a 20 ans (avec la petite nuance que sa dĂ©termination sociologique le prĂ©disposait de toute façon Ă ĂȘtre de droite, mais ce bĂ©mol Ă©tant mis de cĂŽtĂ©), M., il y a 20 ans il est de gauche ! Il rentre au PC, ou Ă la LCR⊠Moi jâai vu depuis 15 ans des jeunes gens de 20-22 ans, dont je me suis toujours dit que leur Ă©nergie contestataire Ă une autre Ă©poque aurait Ă©tĂ© captĂ©e par la gauche radicale, maintenant elle a Ă©tĂ© captĂ©e par Alain Soral ou ses Ă©pigones. Donc ça devient un sujet pour nous aussi : comment ils nous Ă©chappent. Quâest-ce quâon a mal fait pour quâils nous Ă©chappent, ou quâest-ce quâeux font mal pour se laisser embarquer dans ces conneries.Â
StratĂ©giquement, Ă gauche, je crois quâil faudrait quâon arrĂȘte avec la notion dâextrĂȘme-droite.
Lâautre opĂ©ration, celle que jâappelle âlâopĂ©ration perverseâ de la premiĂšre partie du livre, câest pour ça quâil nâest pas chapitrĂ© : jâimaginais mon lecteur bourgeois, content, qui se dit : âcette fois ça va pas ĂȘtre pour ma gueuleâ (rires) et jâopĂšre tout un tas de glissements qui fait quâĂ la fin on se retrouve avec Macron, avec le libĂ©ralisme, ce âlibĂ©ral-autoritaireâ (mĂȘme si câest pas moi qui ai inventĂ© la notion) ! Maintenant stratĂ©giquement, Ă gauche, je crois quâil faudrait quâon arrĂȘte avec la notion dâextrĂȘme-droite. Elle nous fait du mal. Tous les dĂ©bats Ă gauche en ce moment sur âest-ce quâon est en fascisation de la sociĂ©tĂ©, est-ce quâon est Ă tel degrĂ© de fascismeâŠâ, ce sont des dĂ©bats Ă nâen plus finir, qui ne donnent rien.Â
Ce quâil faut dire actuellement sur Zemmour, ce que jâessaie de placer dans les quelques lucarnes mĂ©diatiques que jâai, câest quâil a le mĂȘme programme que Macron. Le seul truc Ă©conomique quâil a dit câest : âmoins dâimpĂŽts de productionâ.
On mâa dĂ©jĂ arrosĂ© parce que jâavais parlĂ© avec des fachos. Mais en fait je pense quâon perd notre temps parce quâon nâarrive jamais Ă dĂ©finir Ă quel degrĂ© de fascisme on est, et en fait on sâen fout. Je pense que la notion de libĂ©ral-autoritaire suffit Ă comprendre Ă qui on a affaire et Ă mettre dans le mĂȘme paquet objectif des gens entre lesquels les diffĂ©rences ne sont que de degrĂ©s. Entre lâautoritarisme de Wauquiez et de Macron, il nây a que des degrĂ©s. Moi jâappelle ça âdes petits dĂ©bats entre bourgeoisâ : âlâimmigration yâen a un peu tropâ â âoh mais tu peux pas dire ça, faut aussi les accueillir⊠â dit le mec qui est dâaccord pour bloquer les frontiĂšres. StratĂ©giquement et analytiquement, il faut quâon arrĂȘte dâĂȘtre obsĂ©dĂ© par âest-ce quâon va dans le fascisme ou pas?â. On est dans le libĂ©ralisme autoritaire, câest dĂ©jĂ trĂšs largement grave. Ce quâil faut dire actuellement sur Zemmour, ce que jâessaie de placer dans les quelques lucarnes mĂ©diatiques que jâai, câest quâil a le mĂȘme programme que Macron. Le seul truc Ă©conomique quâil a dit câest : âmoins dâimpĂŽts de productionâ.Â
Notre sujet, câest comment on va vers une sociĂ©tĂ© sans classes, lâĂ©mancipation⊠Les insurrections, ce nâest peut-ĂȘtre pas le truc Ă conserver absolument mais notre question, câest celle du changement social dâampleur. Toi tu dis dans une confĂ©rence que les gens de gauche sont super tristes car ils visent la fin du capitalisme qui nâarrivera jamais, et câest la dĂ©prime.
Je dis pas âles gens de gaucheâ, je dis âjâai vu teeellement de gens de gaucheâ⊠Je suis plus vieux que vous et ça compte beaucoup ! Petits cons ! (rires) Jâen ai vu beaucoup Ă placer la barre tellement haut du changement social radical et de sâĂȘtre pris des murs, Ă voir que ça marchait pas.. on les retrouve au mieux tristes, au pire rĂ©ac grincheux. On en a vu quand mĂȘme beaucoup des transfuges, de la gauche radicale Ă la droite rĂ©actionnaire.Â
Câest comme ça que tu lâexpliques ? A un moment tu parles des libĂ©raux libertaires, tu dis que ce concept nâexiste pas car on ne peut pas ĂȘtre Ă la fois libĂ©ral et libertaire, mais tu ne traites pas vraiment le sujet de tous ces gens qui Ă©taient militants Ă la gauche radicale et qui sont passĂ©s dans le camp rĂ©actionnaire.Â
Jâavais Ă©crit lĂ -dessus dans Transfuge, qui est une revue des annĂ©es 2000, je pourrais y revenir⊠Je peux vous donner un Ă©lĂ©ment quand mĂȘme : par exemple, Alain Finkielkraut nâa jamais Ă©tĂ© de gauche radicale. On dit de ces gens quâils lâĂ©taient, mais en fait non. MĂȘme Daniel Cohn- Bendit, car sa passion premiĂšre dĂšs 68, câĂ©tait surtout lâanticommunisme. Il a gardĂ© cette obsession mĂȘme si Ă lâĂ©poque ça pouvait ĂȘtre ĂȘtre anti-stalinien, et en tant que juif il avait raison de se mĂ©fier dâun antisĂ©mitisme au sein du Parti communiste. Tous les moyens Ă©taient bons pour emmerder les cocos. Ils Ă©taient dĂ©jĂ autoritaires, ils prĂ©textaient quâils voulaient exercer lâautoritĂ© sur la bourgeoisie pour la mettre hors dâĂ©tat de nuire. Un mec comme RĂ©gis Debray, câest ça, Ă©galement.Â
Donc tu as ceux qui Ă©taient des bourgeois dĂšs le dĂ©but. Dâautres qui se sont rendus malheureux Ă attendre un truc qui ne viendrait pas. Quâen est-il de cette possibilitĂ© ou pas dâun changement dâampleur ? Toi tu dis : âNe nous prenons pas la tĂȘteâ, car on risque de devenir comme les gars que tu as rencontrĂ© Ă Lyon.Â
Oui, aprĂšs câest une position qui nâengage que moi. Je me sens trĂšs proche de Lordon mĂȘme sâil est plus militant que moi dans lâĂąme. LâĂ©tat de base du monde câest lâhorreur : la condition, la mort, la finitudeâŠÂ
Dans la grande majoritĂ© des Ă©poques, il nây a pas de rĂ©volution. A priori, nous ne verrons pas de rĂ©volution.
Quâest ce qui nourrit la joie ? Tout ce qui peut arriver peut ĂȘtre une espĂšce de petite goutte de joie Ă©chappĂ©e de lâhorreur. Il faut avoir ça en tĂȘte car sinon on dĂ©veloppe des passions tristes. Jâen reviens Ă ce que je disais sur les prolos qui votent Ă droite. Dans la grande majoritĂ© des Ă©poques, il nây a pas de rĂ©volution. A priori, nous ne verrons pas de rĂ©volution. Si changement majeur il y a dans les rapports de production, ce sera par le fait de phĂ©nomĂšnes liĂ©s au dĂ©rĂšglement climatique : ça ne va pas ĂȘtre un pique-nique.Â
Dans les entreprises, tu as un pessimisme chevillĂ© au corps et qui se base sur des faits rĂ©els : le patron est toujours plus fort et il a une armĂ©e de consultants⊠Je le comprenais mais venant de militants CGT, ça me gonflait, je me disais que câest quand mĂȘme leur rĂŽle, quand bien mĂȘme vous nây croyez pas profondĂ©ment vous avez cette responsabilitĂ©. A quoi vous servez sinon ?
Gramsci dit : âPessimisme de la raison, optimisme de la volontĂ©â. Quand je fais mon anaphore ânous avons pu, nous avons pu, nous avons puâŠâ, je parle par exemple du dĂ©jĂ -lĂ communiste de Bernard Friot. Je suis un anti-utopiste, ce sont les gens dâextrĂȘme droite qui le sont. Et ils sont idĂ©alistes Ă©galement : voilĂ les deux scoops. A gauche, nous sommes rĂ©alistes.Â
Ce mĂ©tier de prof a dâabord comme vertu de transformer les humanistes en racistes. VoilĂ ce que jâai vu.
Je pense que pour la gĂ©nĂ©ration de mes parents, encartĂ©s au PC, une des raisons pour lesquels ils ont eu un dĂ©pit politique Ă 40-50 ans, câest quâils ont Ă©tĂ© contemporains de belles choses : le petit peuple communiste, encadrĂ© de toute une poĂ©tique idĂ©aliste via les chansons de Jean Ferrat. Ces gens-lĂ Ă©taient âprogressistesâ au sens vĂ©ritable de la croyance que le passage du temps accouche mĂ©caniquement Ă des progrĂšs sociaux. Câest ça qui les a foutu en lâair quand lâhistoire a commencĂ© Ă se renverser : 1983 (tournant de la rigueur libĂ©ral avec Mitterrand), 1986, etc. Ăa les a rendus dĂ©pressifs politiquement ou alors rĂ©actionnaires. Car un aspect de cet idĂ©al portait sur lâenseignement (je suis fils de prof). Câest cette naĂŻvetĂ© comme quoi la bourgeoisie avait accouchĂ© dâune institution qui serait une poche de gauche [lâĂ©cole], que nous avions entre les mains un outil pour les Ă©manciper, et quâon pouvait Ă©duquer tout le monde : ils constataient dâannĂ©es en annĂ©es que ça marchait pas, quâils avaient les mĂȘmes notes quâau dĂ©but. Ils dĂ©sespĂ©raient Ă la fois de leur mĂ©tier mais aussi du prolĂ©tariat, Ă faire de la pauvrophobie : jâai grandi lĂ dedans. âTu feras pas un Ă©talon avec des chevaux de labour, quand ça veut pas, ça veut pas !â, jâai entendu ça. Puis qui sâest transformĂ© en racisme car beaucoup de prolos arabes. Jâai enseignĂ© de 1996 Ă 2006, jâĂ©cris : câest dingue, mais ce mĂ©tier de prof a dâabord comme vertu de transformer les humanistes en racistes. VoilĂ ce que jâai vu.Â
On a dĂ©jĂ entendu ça chez des amis profs. Nous, dans nos familles respectives, on a pas du tout Ă©coutĂ© Jean FerratâŠ.
Mais câest pour ça que vous ne vous en rendez pas compte. Je suis un traumatisĂ© de Jean Ferrat ! Il faut mettre en avant non pas la possibilitĂ© du grand soir, mais les choses effectives, qui ont eu lieu. La littĂ©rature sert Ă pas grand-chose, mais au moins Ă raconter, comme vous le faites Ă Frustration.Â
Quand on raconte les alternatives comme la ZAD, que ça ne suffit pas mais que câest une volontĂ© humaine organisĂ©e qui peut changer la situation, et bien il faut quand mĂȘme y croire un minimum. Ou alors, on attend que ça se passe, le fameux âça va pĂ©terââŠÂ
Le âçavapĂ©tismeâ ! Ăa produit une logique du pire qui rend hyper chagrin : tu dĂ©croches un petit progrĂšs social mais eux ça les mettait mal car ça retardait le moment oĂč ça pouvait pĂ©ter. Comme si avec ce progrĂšs on nous avait donnĂ© un peu de vaseline.Â
Oui, par moment, le capitalisme a pu crĂ©er du progrĂšs social, et il faut regarder ça en face pour mieux caractĂ©riser lâennemi.
A 20 ans, jâĂ©tais bien marxiste orthodoxe, sauvĂ© par une petite fibre anar. Jâavais Ă©crit une chanson âLose is winâ : plus on sâenfonce et plus ça ira. Câest une chanson contre les minimas sociaux âça les rĂ©volte pasâ, alors quâĂ un moment tu es tellement dans la merde que tu ne te rĂ©voltes plus. Oui, par moment, le capitalisme a pu crĂ©er du progrĂšs social, et il faut regarder ça en face pour mieux caractĂ©riser lâennemi. Il est dâautant plus redoutable quâil a su par moment retourner la situation. Les machines Ă laver câĂ©tait pas pour libĂ©rer les femmes, mais lâincidence : ça a quand mĂȘme soulagĂ© beaucoup de corps fĂ©minins. Justement, ils instrumentalisent le fĂ©minisme, câest vrai : mais il y a certains effets vertueux du capitalisme. Eh oui, je fous la merde ce soir ! Ăa vaudrait pour toutes les luttes de minoritĂ©s.Â
La critique du « pinkwashing », oĂč des grosses boĂźtes comme Air France ou HSBC ont leur propre chars lors de la marche des fiertĂ©(e)s : ça nous apporte quoi ?Â
Oui avec cet exemple vous dites âquelle bande dâenfoirĂ©s qui sont capables de vampiriser toutes les belles luttes pour faire leur sauce marketingâ. Sauf que ça crĂ©e des bains idĂ©ologiques, des sujets de mentalitĂ©s de reprĂ©sentation, ça participe dâune banalisation de lâhomosexualitĂ©, et que y a moins dâhomophobes aujourdâhui quâil y a 40 ans.Â
Mais comment peut- on le savoir ou lâaffirmer, concrĂštement ?
Car je ne suis pas jeune et je me souviens de la TV de mon enfance.Â
On nâest pas certain de sa rĂ©elle influence, on valorise et surestime peut-ĂȘtre ses effets.Â
Sur ces questions lĂ , je trouve que si. Câest une affaire de reprĂ©sentations.
Il peut y avoir une forme de condescendance, comme si âles gensâ la regardaient au premier degrĂ©. MĂȘme si ça peut jouer quand mĂȘme, une atmosphĂšre gĂ©nĂ©rale, rien que dans les films, sur la question des agressions sexuelles, dans le 5e Ă©lĂ©ment de Luc Besson (accusĂ© de viol par lâactrice Sand Van Roy), il y a un baiser forcĂ©, par exemple. Dâun autre cĂŽtĂ©, tu avais des baisers forcĂ©s avant ces films : ça accompagne, câest plus une consĂ©quence quâune cause.
Oui, mais si le capitalisme tient, et sa force vient de lĂ , câest quâil produit des micro Ă©mancipations. Il y a un effet dâamplification disons. Les reprĂ©sentations des gays Ă la TV durant mon enfance, ce sont les fofolles dans La Cage aux folles.Â
Mais aujourdâhui quand on regarde une bonne partie des comĂ©dies françaises, dont Quâest-ce quâon a fait au bon Dieu, ces reprĂ©sentations clichĂ©es et discriminantes ont la vie dureâŠÂ
Oui mais il y a des contre-reprĂ©sentations quand mĂȘme. Plus belle la vie, y a un couple homo, ça normalise, jâavais pas ça dans mon enfance. Les seuls gays que je voyais câĂ©tait Ă la tĂ©lĂ© et seulement ça. Ăa ne me prĂ©disposait pas Ă avoir une vision Ă©galitaire et câest venu longtemps aprĂšs. Je nâaime pas la sĂ©rie mais sur certaines choses, dont ça, ça aide.
On relativise le pouvoir de la TV car justement, Plus belle la vie, si câest notre grand-mĂšre communiste qui regarde, elle va dire âah, câest gĂ©nialâ, et si câest mon grand-pĂšre facho, il trouvera pas ça cool. Il y a un biais cognitif trĂšs fort et la tĂ©lĂ© ou autre ira dans le sens dans lequel tu veux aller.Â
Les gens ont souvent une opinion pas trĂšs tranchĂ©e et vont davantage sâen imprĂ©gner. Peut-ĂȘtre que je parle aussi dâun ancien temps oĂč la TV Ă©tait beaucoup plus importante. Ăa ne changera pas ton grand-pĂšre. Mais ça opĂšre. Ils se sont passĂ©s, Ă droite, le concept de Gramsci que personne nâa lu Ă part Alain de Benoist, âdâhĂ©gĂ©monie culturelleâ, Ă gagner pour remporter les combats politiques. Moi en tant que matĂ©rialiste je ne pense pas ça mais en bon Gramsciste que oui, lâhĂ©gĂ©monie culturelle, qui est un concept trĂšs compliquĂ© mais utilisĂ© dans un bain gĂ©nĂ©ral flou, de discours, et plein de choses, finissent par opĂ©rer.Â
Gramsci est mis en avant aussi par la gauche du âpopulisme de gaucheâ Ă la thĂ©oricienne Chantale Mouffe, mais lâont-ils lu eux aussi ?
Si jâĂ©tais pas sĂ»r dâavoir Ă faire Ă des gens qui ont pas du fond sur les affaires Ă©conomiques et sociales, jâaurais pas perdu ma salive Ă dire âprenons en compte aussi les questions culturelles dans la donneâ, je nâai pas le mĂȘme propos avec les gens qui ont ces prioritĂ©s lĂ . Ils lâont pas beaucoup plus lu je pense. Mais ça lit quand mĂȘme beaucoup plus contrairement aux charlots de droite en face. Alain de Benoist disait Ă son interlocuteur lors dâune interview quâils nâont pas du tout gagnĂ© la bataille idĂ©ologique : âCitez moi un seul intellectuel de droite fort et puissant apparu ces derniĂšres annĂ©es ?â Son intervieweur Ă©tait incapable de rĂ©pondre. Jâai dĂ©battu avec quelques-uns et câest trĂšs facile de les coincer.Â
A gauche il y a des gens trĂšs intĂ©ressants, mais puissants avec une force de frappe, pas sĂ»râŠ
OĂč placez-vous âla puissanceâ ?
On ne sait pas, câest toi qui a employĂ© le terme ! Marx est âpuissantâ, par exemple ? Jacques RanciĂšre lui-mĂȘme ne se dĂ©clare pas comme âintellectuelâ. Toi non plus ? Comment dĂ©finis-tu âpuissantâ ?
Non moi non plus je nâaime pas ce mot. âPuissantâ, je lâentends sociologiquement. Tu produis du symbolique.Â
Les intellectuels de gauche nâimpactent pas plus le rĂ©el que ceux de droite.Â
Moi je parle en production de pensĂ©e.Â
Bourdieu câest âpuissantâ, par exemple, mĂȘme si ça commence Ă dater quand mĂȘme (rires) !
Deleuze, Badiou avec tous ses défauts, etc. Arrive les années 2000 : Lordon est trÚs puissant et digne de ses prédécesseurs.
Il y a peu de voix Ă droite contestataires, lâordre du monde allant dans leur sens. Ils ne produisent plus grand chose de novateur. Il ne leur reste quâune fausse pensĂ©e en rĂ©action Ă lâĂ©mancipation : contre les fĂ©ministes, les antiracistes, les âwokeâ afin de tout mettre dans le mĂȘme panier et crĂ©er un ânouveauâ concept Ă utiliser de maniĂšre obsessionnelle⊠Des combats qui semblent perturber leur ordre des choses.
Ce qui me frappe chez M dans mon livre que jâai rencontrĂ© Ă Lyon, ou des intellos de droite avec qui jâai dĂ©battu, câest cette intuition que la justesse ne les intĂ©resse pas, contrairement Ă moi. Je vendrais pĂšre et mĂšre pour ce que je perçois comme Ă©tant juste. Leur rapport Ă la langue Ă droite nâest pas convoquĂ© pour sa pertinence par rapport au rĂ©el, mais sa puissance incantatoire ou dĂ©miurgique, des fabriques Ă fantasme. Comme le roman national, il faut lâenseigner, mĂȘme si câest un peu faux. Ils disent : mais ce nâest pas le problĂšme ! Ils pensent comme des sergents-chefs. Câest pour ça que je me mĂ©fie de la parole incantatoire qui soulĂšve les foules : On sâen fout, câest pas vrai, lâimportant est de se soulever, quâon dĂ©fende la Franceâ. Câest un imaginaire militaire, une pensĂ©e troupiĂšre.
Câest ça qui fait leur puissance. Câest leur cĂŽtĂ© dĂ©complexĂ©. Câest Sarkozy⊠câĂ©tait la droite dĂ©complexĂ©e, Ă cĂŽtĂ© on avait la gauche complexĂ©e qui nâassumait rien de son hĂ©ritage, de ses revendicationsâŠ
Quel slogan vous produirez ?
Tu peux produire un slogan propulsif qui soit juste ! Ce nâest pas forcĂ©ment du bullshit, un truc qui soulĂšve les foules.Â
âUn autre monde est possibleâ est un slogan merveilleux, qui rĂ©sume assez bien la thĂšse de base. Ce monde nâest pas fatal, il nâest pas naturel. Mais on nâen voit pas beaucoup [des slogans comme ça].
Justement, parmi la gauche radicale, on peut parfois se dĂ©sintĂ©resser de ce travail-lĂ . Et on trouve parfois que ce nâest pas assez explicite, alors quâon peut dire simplement quâon aspire Ă une sociĂ©tĂ© sans classes, et quâon ne soit pas seulement dans âlâanti-ceci/celaââŠÂ Lâoffre en matiĂšre de slogans propulsifs est plutĂŽt faible.
Je suis dâaccord avec vous, jâinsiste sur le rĂ©el. Cette phrase gĂ©niale de 68 : âLe rĂ©el est rĂ©volutionnaireâ. Ou âsoyons rĂ©alistes, demandons lâimpossibleâ (il est magnifique, mais il peut quand mĂȘme induire en erreur). Quand tu lâĂ©tudies bien, tu pourrais le renverser, mais câest beau aussi parce que vous considĂ©rez comme impossible est peut-ĂȘtre le plus rĂ©aliste.Â
On adore ce slogan mais on sâest rendu compte que ça faisait vachement ado rebelle.Â
Au moins, il met au centre le réalisme.
Ăa peut se faire de mettre le rĂ©alisme au centre en Ă©tant trĂšs radical.
Je pense que le rĂ©el est radical ! Tout examen un peu consĂ©quent du rĂ©el mĂšne Ă la radicalitĂ©. Le rĂ©el, câest le centre, câest ça quâil faut rendre sexy. Lâexamen du rĂ©el est passionnant, joyeux ! Je jouis dâĂ©lucider le rĂ©el, quand ça mâarrive. Le rĂ©el est notre ami.Â
Je le rĂ©pĂšte car câest mon acte de foi numĂ©ro un : la valeur ajoutĂ©e de la gauche radicale câest le rĂ©el. DĂšs que je la vois dĂ©ployer des imaginaires rĂ©volutionnaires un peu hors-sol et un peu nostalgiques, je me dis câest dommage, câest un peu comme si je voyais Federer jouer au rugby !
Quand tu Ă©voques un problĂšme social, tâas souvent des gens qui affirment que âde toute façon, la solution, câest lâabolition du capitalismeâ en tapant du poing sur la table, dans les assemblĂ©es gĂ©nĂ©rales ou ce genre de choses. Câest gonflant !Â
Ce jour-lĂ , le capitalisme Ă©tait mal !Â
Oui, ils ont tremblĂ© dans le VIIIe arrondissement parisien ! (rires) Ceci dit, le rĂ©alisme pour nous câest un changement social un peu dâampleur et nĂ©cessaire pour sâen sortir. Tâes dâaccord avec ça ?
Bien sĂ»r ! Mais jâajoute immĂ©diatement, par pointillisme incurable : il faut faire la diffĂ©rence entre les slogans dont on se repaĂźt et les slogans qui sont justes. Lordon parle trĂšs bien de ça, câest son sujet en tant que spinozien : actuellement, il semblerait quand mĂȘme que beaucoup de gens le supportent [le rĂ©el]. Une anthropologie rĂ©aliste comme celle de Spinoza et de Lordon dirait : âIl semblerait que ce soit possible quâon vive comme ça, sans se rĂ©volter, puisquâon vit comme ça sans se rĂ©volterâ. Ăa donne des rĂ©actions qui commencent par âmais câest pas normal, au XXIe siĂšcleâŠ!â, mais il semblerait que ce soit normal.
Les phrases qui commencent par âau XXIe siĂšcleââŠ
Oui, câest lâidĂ©e que les siĂšcles passant, le XXIe siĂšcle serait bien plus humaniste que les prĂ©cĂ©dentsâŠÂ
Tu as raison, on est trĂšs habitĂ© quâon le veuille ou non par cet idĂ©al dâĂ©volution. Mais on peut tenir la position du rĂ©alisme sans ĂȘtre dans les excĂšs que tu dĂ©cris. Quand tu lis les rĂ©volutionnaires du XXe siĂšcle, ce qui est intĂ©ressant, câest quâavant les rĂ©volutions, ils sont exactement dans le mĂȘme Ă©tat mental que nous maintenant. Trotski dĂ©crit bien dans sa biographie que âpersonne nây croit, on fait ça, mais ça ne sert strictement Ă rien, ce sera dans 10 000 ansâŠâ et en fait, ça sâest passĂ© quinze ans plus tard. Câest peut-ĂȘtre pas exactement ça quâon veut [comme rĂ©volution], mais câest intĂ©ressant de voir que mĂȘme les rĂ©volutionnaires disent quâils nây arriveront jamais alors que ça arrive par moments.
Je ne sais pas jusquâĂ quel point câest opĂ©ratoire. Je me mĂ©fie un peu de la rhĂ©torique rĂ©volutionnaire en tant que rĂ©volutionnaire. Je le rĂ©pĂšte car câest mon acte de foi numĂ©ro un : la valeur ajoutĂ©e de la gauche radicale câest le rĂ©el. DĂšs que je la vois dĂ©ployer des imaginaires rĂ©volutionnaires un peu hors-sol et un peu nostalgiques, je me dis câest dommage, câest un peu comme si je voyais Federer jouer au rugby ! On est bien meilleurs lĂ -dessus [le rĂ©el]. Dans les dĂ©bats que je peux avoir avec des contradicteurs de droite, dĂšs que je les prends sur le rĂ©el, ils sont morts. Câest le coup droit fatal. DĂšs que je rentre dans des dĂ©bats dâidĂ©es, des abstractions / contre abstractions, statu quo, chacun fait son truc, et voilà ⊠Lâautre jour, jâai Alexandre Devecchio, journaliste aux pages idĂ©es du Figaro, en face de moi. Il peut faire son petit numĂ©ro, de lâabstraction genre âle rĂ©veil des peuplesâ, âles populismesâ⊠Je lui rĂ©ponds quââen ce moment, Victor Orban remet en cause le droit Ă lâavortement. Est-ce que tu penses aux femmes hongroises ? Comment elles sont en ce moment ? A lâheure oĂč je te parle, comment une femme hongroise se sent insĂ©curisĂ©e, avec un bĂ©bĂ© dans le ventre dont elle veut pas ?â Alors lĂ , il nây plus personne. Deux minutes de sidĂ©ration. Ăa fait des annĂ©es quâil pontife sur les populismes⊠LĂ câest un exemple presque un peu trop spectaculaire et Ă la limite de la malhonnĂȘtetĂ©. Le problĂšme Ă©tant quâĂ©videmment quand tu essaies de produire du mouvement, la justesse analytique de la gauche nâest plus trop dâactualitĂ©. Il faut produire une autre forme de littĂ©rature, une littĂ©rature de slogan.
Tu ne penses pas que ce soit compatible ?
Oui, câest compatible. Ăa nâengage que moi, mais ce ne sera pas mon chantier dans lâĂ©quipe collective, de faire des slogans. Je vous laisse ce chantier ! (rires)
A venir : troisiĂšme et derniĂšre partie de notre entretien
Rédaction