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« Le rĂ©el est rĂ©volutionnaire » – François BĂ©gaudeau X Frustration (II)


Rédaction
Rédaction
‱ 01/12/2021

On peut connaĂźtre François BĂ©gaudeau comme romancier, critique de cinĂ©ma ou bien comme acteur dans le film Entre les murs, Palme d’Or Ă  Cannes en 2008 et adaptĂ© de son ouvrage du mĂȘme titre basĂ© sur ses annĂ©es dans l’enseignement. Mais c’est avec Histoire de ta bĂȘtise sorti en 2019, ouvrage Ă  la fois drĂŽle et jouissif qui met en lumiĂšre l’hypocrisie et l’absurditĂ© de la bourgeoisie culturelle, que nous avons dĂ©couvert chez cet Ă©crivain des affinitĂ©s importantes. François BĂ©gaudeau s’adonne ici Ă  un tout autre genre : l’essai politique. Plume acerbe, ton caustique, il place le curseur sur ce que nous appelons chez Frustration la branche “de gauche” de la catĂ©gorie sociale plus gĂ©nĂ©rale de “sous-bourgeoisie”, courroie de transmission entre la classe laborieuse et la bourgeoisie, en plus de revendiquer politiquement l’utilisation du concept de bourgeoisie en plein mouvement social et insurrectionnel des Gilets jaunes. Bref, les mĂȘmes obsessions semblent bel et bien nous animer et une rencontre s’imposait, naturellement.

On a ainsi saisi l’occasion lors de la sortie de son nouvel essai en septembre dernier, Notre joie (Fayard), oĂč il met en scĂšne sa rencontre avec une bande de jeunes fachos de Lyon rencontrĂ©s dans un bar. FascinĂ©s par son prĂ©cĂ©dent bouquin, ils partent du principe qu’ils auraient donc un ennemi commun, le “bobo de gauche morale des centre-villes”. Il analyse leur langage, leurs idĂ©es, leur fonctionnement rhĂ©torique tout pĂ©tĂ© et en quoi, au fond, il n’ont quasiment aucun point commun politique. Il en profite Ă©galement pour Ă©voquer la gauche radicale et ses contradictions, les Gilets jaunes, la question des affects en politique (convoquer la “colĂšre” ou la “joie” ?), l’antiracisme, notre rapport Ă  la justice, ses dĂ©ceptions et ses espoirs, les reproches que l’on peut lui faire ici ou là


Alors, quoi de mieux que de rejouer la scĂšne de son livre, mais cette fois-ci avec toute l’équipe gauchiste de Frustration ? On lui a donc donnĂ© rendez-vous dans un bar du Xe arrondissement de Paris composĂ© de peintures militantes feutrĂ©es et ternes, de lumiĂšres tamisĂ©es qui renforcent un ton gĂ©nĂ©ral un peu austĂšre
 et nous, dans un coin situĂ© au fond de la salle, accompagnĂ©s de nos pintes de biĂšres. Le bar, vide, nous donne l’impression d’organiser une rĂ©union clandestine entre dissidents politiques qui complotent entre eux. « Ça fait bien rĂ©union de gauchistes !”, s’exclame François BĂ©gaudeau Ă  son arrivĂ©e. On a discutĂ© longuement, environ trois bonnes heures. C’était passionnant, parfois tendu avec des dĂ©saccords de fond mais, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, tout aussi passionnĂ© des deux cĂŽtĂ©s. PremiĂšre partie de cette rencontre punchy et dĂ©finitivement pas comme les autres : les limites de la simple colĂšre comme affect mobilisateur, la rĂ©habilitation politique de la “joie” et l’hĂ©ritage du mouvement des Gilets jaunes. 

Dans cette deuxiĂšme partie, il est question d’extrĂȘme-droite, de capitalisme, des perspectives rĂ©volutionnaires, de la prolophobie Ă  l’école et de FrĂ©dĂ©ric Lordon.

Dans le livre, le sentiment qu’on a eu, c’est davantage le cĂŽtĂ© “je fais un bilan de la gauche “radicale” et de certaines luttes” plus qu’autre chose


C’est vrai que le livre a un air, je vais pas dire de faux sujet parce que je le traite quand mĂȘme un peu – mais – d’ailleurs c’est trĂšs compliquĂ© avec les mĂ©dias mainstream de leur faire parler d’autre chose que de M. Puisque ça les arrange, c’est le repoussoir facho habituel.

Pourquoi avoir mis en avant le personnage de “M” ? Ils sont plutĂŽt minoritaires et dĂ©testĂ©s par tout le monde, ces crypto-soraliens antisĂ©mites


Quand on Ă©crit un livre c’est parce qu’on estime avoir des choses intĂ©ressantes Ă  dire. J’avais l’impression que ma façon de dissĂ©quer les affects autoritaires, je l’avais pas beaucoup lu ! Il faut toujours ĂȘtre prĂ©tentieux quand on Ă©crit. On Ă©crit parce qu’on prĂ©tend avoir vu des trucs qui ont Ă©tĂ© peu dit. Je trouve que la dissection que je fais de l’affect autoritaire n’est pas inintĂ©ressante, aller vers la morbiditĂ©, les choses un peu fondamentales, une haine du multiple
 AprĂšs il y avait une autre raison, qui reviendrait Ă  ce qu’est la deuxiĂšme partie qui est effectivement plus sur la gauche et qui mĂ©caniquement fait revenir des gens comme M. ou S. aussi, parce que prĂ©cisĂ©ment c’est ce que je vis depuis 15 ans (des M. j’en ai rencontrĂ©s plein avant !) : comme je le dis Ă  un moment dans le livre, M. il y a 20 ans (avec la petite nuance que sa dĂ©termination sociologique le prĂ©disposait de toute façon Ă  ĂȘtre de droite, mais ce bĂ©mol Ă©tant mis de cĂŽtĂ©), M., il y a 20 ans il est de gauche ! Il rentre au PC, ou Ă  la LCR
 Moi j’ai vu depuis 15 ans des jeunes gens de 20-22 ans, dont je me suis toujours dit que leur Ă©nergie contestataire Ă  une autre Ă©poque aurait Ă©tĂ© captĂ©e par la gauche radicale, maintenant elle a Ă©tĂ© captĂ©e par Alain Soral ou ses Ă©pigones. Donc ça devient un sujet pour nous aussi : comment ils nous Ă©chappent. Qu’est-ce qu’on a mal fait pour qu’ils nous Ă©chappent, ou qu’est-ce qu’eux font mal pour se laisser embarquer dans ces conneries. 

StratĂ©giquement, Ă  gauche, je crois qu’il faudrait qu’on arrĂȘte avec la notion d’extrĂȘme-droite.

L’autre opĂ©ration, celle que j’appelle “l’opĂ©ration perverse” de la premiĂšre partie du livre, c’est pour ça qu’il n’est pas chapitrĂ© : j’imaginais mon lecteur bourgeois, content, qui se dit : “cette fois ça va pas ĂȘtre pour ma gueule” (rires) et j’opĂšre tout un tas de glissements qui fait qu’à la fin on se retrouve avec Macron, avec le libĂ©ralisme, ce “libĂ©ral-autoritaire” (mĂȘme si c’est pas moi qui ai inventĂ© la notion) ! Maintenant stratĂ©giquement, Ă  gauche, je crois qu’il faudrait qu’on arrĂȘte avec la notion d’extrĂȘme-droite. Elle nous fait du mal. Tous les dĂ©bats Ă  gauche en ce moment sur “est-ce qu’on est en fascisation de la sociĂ©tĂ©, est-ce qu’on est Ă  tel degrĂ© de fascisme
”, ce sont des dĂ©bats Ă  n’en plus finir, qui ne donnent rien. 

Ce qu’il faut dire actuellement sur Zemmour, ce que j’essaie de placer dans les quelques lucarnes mĂ©diatiques que j’ai, c’est qu’il a le mĂȘme programme que Macron. Le seul truc Ă©conomique qu’il a dit c’est : “moins d’impĂŽts de production”.

On m’a dĂ©jĂ  arrosĂ© parce que j’avais parlĂ© avec des fachos. Mais en fait je pense qu’on perd notre temps parce qu’on n’arrive jamais Ă  dĂ©finir Ă  quel degrĂ© de fascisme on est, et en fait on s’en fout. Je pense que la notion de libĂ©ral-autoritaire suffit Ă  comprendre Ă  qui on a affaire et Ă  mettre dans le mĂȘme paquet objectif des gens entre lesquels les diffĂ©rences ne sont que de degrĂ©s. Entre l’autoritarisme de Wauquiez et de Macron, il n’y a que des degrĂ©s. Moi j’appelle ça “des petits dĂ©bats entre bourgeois” : “l’immigration y’en a un peu trop” – “oh mais tu peux pas dire ça, faut aussi les accueillir
 ‘ dit le mec qui est d’accord pour bloquer les frontiĂšres. StratĂ©giquement et analytiquement, il faut qu’on arrĂȘte d’ĂȘtre obsĂ©dĂ© par “est-ce qu’on va dans le fascisme ou pas?”. On est dans le libĂ©ralisme autoritaire, c’est dĂ©jĂ  trĂšs largement grave. Ce qu’il faut dire actuellement sur Zemmour, ce que j’essaie de placer dans les quelques lucarnes mĂ©diatiques que j’ai, c’est qu’il a le mĂȘme programme que Macron. Le seul truc Ă©conomique qu’il a dit c’est : “moins d’impĂŽts de production”. 

Notre sujet, c’est comment on va vers une sociĂ©tĂ© sans classes, l’émancipation
 Les insurrections, ce n’est peut-ĂȘtre pas le truc Ă  conserver absolument mais notre question, c’est celle du changement social d’ampleur. Toi tu dis dans une confĂ©rence que les gens de gauche sont super tristes car ils visent la fin du capitalisme qui n’arrivera jamais, et c’est la dĂ©prime.

Je dis pas “les gens de gauche”, je dis “j’ai vu teeellement de gens de gauche”
 Je suis plus vieux que vous et ça compte beaucoup ! Petits cons ! (rires) J’en ai vu beaucoup Ă  placer la barre tellement haut du changement social radical et de s’ĂȘtre pris des murs, Ă  voir que ça marchait pas.. on les retrouve au mieux tristes, au pire rĂ©ac grincheux. On en a vu quand mĂȘme beaucoup des transfuges, de la gauche radicale Ă  la droite rĂ©actionnaire. 

C’est comme ça que tu l’expliques ? A un moment tu parles des libĂ©raux libertaires, tu dis que ce concept n’existe pas car on ne peut pas ĂȘtre Ă  la fois libĂ©ral et libertaire, mais tu ne traites pas vraiment le sujet de tous ces gens qui Ă©taient militants Ă  la gauche radicale et qui sont passĂ©s dans le camp rĂ©actionnaire. 

J’avais Ă©crit lĂ -dessus dans Transfuge, qui est une revue des annĂ©es 2000, je pourrais y revenir
 Je peux vous donner un Ă©lĂ©ment quand mĂȘme : par exemple, Alain Finkielkraut n’a jamais Ă©tĂ© de gauche radicale. On dit de ces gens qu’ils l’étaient, mais en fait non. MĂȘme Daniel Cohn- Bendit, car sa passion premiĂšre dĂšs 68, c’était surtout l’anticommunisme. Il a gardĂ© cette obsession mĂȘme si Ă  l’époque ça pouvait ĂȘtre ĂȘtre anti-stalinien, et en tant que juif il avait raison de se mĂ©fier d’un antisĂ©mitisme au sein du Parti communiste. Tous les moyens Ă©taient bons pour emmerder les cocos. Ils Ă©taient dĂ©jĂ  autoritaires, ils prĂ©textaient qu’ils voulaient exercer l’autoritĂ© sur la bourgeoisie pour la mettre hors d’état de nuire. Un mec comme RĂ©gis Debray, c’est ça, Ă©galement. 

Donc tu as ceux qui Ă©taient des bourgeois dĂšs le dĂ©but. D’autres qui se sont rendus malheureux Ă  attendre un truc qui ne viendrait pas. Qu’en est-il de cette possibilitĂ© ou pas d’un changement d’ampleur ? Toi tu dis : “Ne nous prenons pas la tĂȘte”, car on risque de devenir comme les gars que tu as rencontrĂ© Ă  Lyon. 

Oui, aprĂšs c’est une position qui n’engage que moi. Je me sens trĂšs proche de Lordon mĂȘme s’il est plus militant que moi dans l’ñme. L’état de base du monde c’est l’horreur : la condition, la mort, la finitude
 

Dans la grande majoritĂ© des Ă©poques, il n’y a pas de rĂ©volution. A priori, nous ne verrons pas de rĂ©volution.

Qu’est ce qui nourrit la joie ? Tout ce qui peut arriver peut ĂȘtre une espĂšce de petite goutte de joie Ă©chappĂ©e de l’horreur. Il faut avoir ça en tĂȘte car sinon on dĂ©veloppe des passions tristes. J’en reviens Ă  ce que je disais sur les prolos qui votent Ă  droite. Dans la grande majoritĂ© des Ă©poques, il n’y a pas de rĂ©volution. A priori, nous ne verrons pas de rĂ©volution. Si changement majeur il y a dans les rapports de production, ce sera par le fait de phĂ©nomĂšnes liĂ©s au dĂ©rĂšglement climatique : ça ne va pas ĂȘtre un pique-nique. 

Dans les entreprises, tu as un pessimisme chevillĂ© au corps et qui se base sur des faits rĂ©els : le patron est toujours plus fort et il a une armĂ©e de consultants
 Je le comprenais mais venant de militants CGT, ça me gonflait, je me disais que c’est quand mĂȘme leur rĂŽle, quand bien mĂȘme vous n’y croyez pas profondĂ©ment vous avez cette responsabilitĂ©. A quoi vous servez sinon ?

Gramsci dit : “Pessimisme de la raison, optimisme de la volontĂ©â€. Quand je fais mon anaphore ”nous avons pu, nous avons pu, nous avons pu
”, je parle par exemple du dĂ©jĂ -lĂ  communiste de Bernard Friot. Je suis un anti-utopiste, ce sont les gens d’extrĂȘme droite qui le sont. Et ils sont idĂ©alistes Ă©galement : voilĂ  les deux scoops. A gauche, nous sommes rĂ©alistes. 

Ce mĂ©tier de prof a d’abord comme vertu de transformer les humanistes en racistes. VoilĂ  ce que j’ai vu.

Je pense que pour la gĂ©nĂ©ration de mes parents, encartĂ©s au PC, une des raisons pour lesquels ils ont eu un dĂ©pit politique Ă  40-50 ans, c’est qu’ils ont Ă©tĂ© contemporains de belles choses : le petit peuple communiste, encadrĂ© de toute une poĂ©tique idĂ©aliste via les chansons de Jean Ferrat. Ces gens-lĂ  Ă©taient “progressistes” au sens vĂ©ritable de la croyance que le passage du temps accouche mĂ©caniquement Ă  des progrĂšs sociaux. C’est ça qui les a foutu en l’air quand l’histoire a commencĂ© Ă  se renverser : 1983 (tournant de la rigueur libĂ©ral avec Mitterrand), 1986, etc. Ça les a rendus dĂ©pressifs politiquement ou alors rĂ©actionnaires. Car un aspect de cet idĂ©al portait sur l’enseignement (je suis fils de prof). C’est cette naĂŻvetĂ© comme quoi la bourgeoisie avait accouchĂ© d’une institution qui serait une poche de gauche [l’école], que nous avions entre les mains un outil pour les Ă©manciper, et qu’on pouvait Ă©duquer tout le monde : ils constataient d’annĂ©es en annĂ©es que ça marchait pas, qu’ils avaient les mĂȘmes notes qu’au dĂ©but. Ils dĂ©sespĂ©raient Ă  la fois de leur mĂ©tier mais aussi du prolĂ©tariat, Ă  faire de la pauvrophobie : j’ai grandi lĂ  dedans. “Tu feras pas un Ă©talon avec des chevaux de labour, quand ça veut pas, ça veut pas !”, j’ai entendu ça. Puis qui s’est transformĂ© en racisme car beaucoup de prolos arabes. J’ai enseignĂ© de 1996 Ă  2006, j’écris : c’est dingue, mais ce mĂ©tier de prof a d’abord comme vertu de transformer les humanistes en racistes. VoilĂ  ce que j’ai vu. 

On a dĂ©jĂ  entendu ça chez des amis profs. Nous, dans nos familles respectives, on a pas du tout Ă©coutĂ© Jean Ferrat
.

Mais c’est pour ça que vous ne vous en rendez pas compte. Je suis un traumatisĂ© de Jean Ferrat ! Il faut mettre en avant non pas la possibilitĂ© du grand soir, mais les choses effectives, qui ont eu lieu. La littĂ©rature sert Ă  pas grand-chose, mais au moins Ă  raconter, comme vous le faites Ă  Frustration. 

Quand on raconte les alternatives comme la ZAD, que ça ne suffit pas mais que c’est une volontĂ© humaine organisĂ©e qui peut changer la situation, et bien il faut quand mĂȘme y croire un minimum. Ou alors, on attend que ça se passe, le fameux “ça va pĂ©ter”
 

Le “çavapĂ©tisme” ! Ça produit une logique du pire qui rend hyper chagrin : tu dĂ©croches un petit progrĂšs social mais eux ça les mettait mal car ça retardait le moment oĂč ça pouvait pĂ©ter. Comme si avec ce progrĂšs on nous avait donnĂ© un peu de vaseline. 

Oui, par moment, le capitalisme a pu crĂ©er du progrĂšs social, et il faut regarder ça en face pour mieux caractĂ©riser l’ennemi.

A 20 ans, j’étais bien marxiste orthodoxe, sauvĂ© par une petite fibre anar. J’avais Ă©crit une chanson “Lose is win” : plus on s’enfonce et plus ça ira. C’est une chanson contre les minimas sociaux “ça les rĂ©volte pas”, alors qu’à un moment tu es tellement dans la merde que tu ne te rĂ©voltes plus. Oui, par moment, le capitalisme a pu crĂ©er du progrĂšs social, et il faut regarder ça en face pour mieux caractĂ©riser l’ennemi. Il est d’autant plus redoutable qu’il a su par moment retourner la situation. Les machines Ă  laver c’était pas pour libĂ©rer les femmes, mais l’incidence : ça a quand mĂȘme soulagĂ© beaucoup de corps fĂ©minins. Justement, ils instrumentalisent le fĂ©minisme, c’est vrai : mais il y a certains effets vertueux du capitalisme. Eh oui, je fous la merde ce soir ! Ça vaudrait pour toutes les luttes de minoritĂ©s. 

La critique du « pinkwashing », oĂč des grosses boĂźtes comme Air France ou HSBC ont leur propre chars lors de la marche des fiertĂ©(e)s : ça nous apporte quoi ? 

Oui avec cet exemple vous dites “quelle bande d’enfoirĂ©s qui sont capables de vampiriser toutes les belles luttes pour faire leur sauce marketing”. Sauf que ça crĂ©e des bains idĂ©ologiques, des sujets de mentalitĂ©s de reprĂ©sentation, ça participe d’une banalisation de l’homosexualitĂ©, et que y a moins d’homophobes aujourd’hui qu’il y a 40 ans. 

Mais comment peut- on le savoir ou l’affirmer, concrùtement ?

Car je ne suis pas jeune et je me souviens de la TV de mon enfance. 

On n’est pas certain de sa rĂ©elle influence, on valorise et surestime peut-ĂȘtre ses effets. 

Sur ces questions lĂ , je trouve que si. C’est une affaire de reprĂ©sentations.

Il peut y avoir une forme de condescendance, comme si “les gens” la regardaient au premier degrĂ©. MĂȘme si ça peut jouer quand mĂȘme, une atmosphĂšre gĂ©nĂ©rale, rien que dans les films, sur la question des agressions sexuelles, dans le 5e Ă©lĂ©ment de Luc Besson (accusĂ© de viol par l’actrice Sand Van Roy), il y a un baiser forcĂ©, par exemple. D’un autre cĂŽtĂ©, tu avais des baisers forcĂ©s avant ces films : ça accompagne, c’est plus une consĂ©quence qu’une cause.

Oui, mais si le capitalisme tient, et sa force vient de lĂ , c’est qu’il produit des micro Ă©mancipations. Il y a un effet d’amplification disons. Les reprĂ©sentations des gays Ă  la TV durant mon enfance, ce sont les fofolles dans La Cage aux folles. 

Mais aujourd’hui quand on regarde une bonne partie des comĂ©dies françaises, dont Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu, ces reprĂ©sentations clichĂ©es et discriminantes ont la vie dure
 

Oui mais il y a des contre-reprĂ©sentations quand mĂȘme. Plus belle la vie, y a un couple homo, ça normalise, j’avais pas ça dans mon enfance. Les seuls gays que je voyais c’était Ă  la tĂ©lĂ© et seulement ça. Ça ne me prĂ©disposait pas Ă  avoir une vision Ă©galitaire et c’est venu longtemps aprĂšs. Je n’aime pas la sĂ©rie mais sur certaines choses, dont ça, ça aide.

On relativise le pouvoir de la TV car justement, Plus belle la vie, si c’est notre grand-mĂšre communiste qui regarde, elle va dire “ah, c’est gĂ©nial”, et si c’est mon grand-pĂšre facho, il trouvera pas ça cool. Il y a un biais cognitif trĂšs fort et la tĂ©lĂ© ou autre ira dans le sens dans lequel tu veux aller. 

Les gens ont souvent une opinion pas trĂšs tranchĂ©e et vont davantage s’en imprĂ©gner. Peut-ĂȘtre que je parle aussi d’un ancien temps oĂč la TV Ă©tait beaucoup plus importante. Ça ne changera pas ton grand-pĂšre. Mais ça opĂšre. Ils se sont passĂ©s, Ă  droite, le concept de Gramsci que personne n’a lu Ă  part Alain de Benoist, “d’hĂ©gĂ©monie culturelle”, Ă  gagner pour remporter les combats politiques. Moi en tant que matĂ©rialiste je ne pense pas ça mais en bon Gramsciste que oui, l’hĂ©gĂ©monie culturelle, qui est un concept trĂšs compliquĂ© mais utilisĂ© dans un bain gĂ©nĂ©ral flou, de discours, et plein de choses, finissent par opĂ©rer. 

Gramsci est mis en avant aussi par la gauche du “populisme de gauche” Ă  la thĂ©oricienne Chantale Mouffe, mais l’ont-ils lu eux aussi ?

Si j’étais pas sĂ»r d’avoir Ă  faire Ă  des gens qui ont pas du fond sur les affaires Ă©conomiques et sociales, j’aurais pas perdu ma salive Ă  dire “prenons en compte aussi les questions culturelles dans la donne”, je n’ai pas le mĂȘme propos avec les gens qui ont ces prioritĂ©s lĂ . Ils l’ont pas beaucoup plus lu je pense. Mais ça lit quand mĂȘme beaucoup plus contrairement aux charlots de droite en face. Alain de Benoist disait Ă  son interlocuteur lors d’une interview qu’ils n’ont pas du tout gagnĂ© la bataille idĂ©ologique :  “Citez moi un seul intellectuel de droite fort et puissant apparu ces derniĂšres annĂ©es ?” Son intervieweur Ă©tait incapable de rĂ©pondre. J’ai dĂ©battu avec quelques-uns et c’est trĂšs facile de les coincer. 

A gauche il y a des gens trÚs intéressants, mais puissants avec une force de frappe, pas sûr


OĂč placez-vous “la puissance” ?

On ne sait pas, c’est toi qui a employĂ© le terme ! Marx est “puissant”, par exemple ? Jacques RanciĂšre lui-mĂȘme ne se dĂ©clare pas comme “intellectuel”. Toi non plus ? Comment dĂ©finis-tu “puissant” ?

Non moi non plus je n’aime pas ce mot. “Puissant”, je l’entends sociologiquement. Tu produis du symbolique. 

Les intellectuels de gauche n’impactent pas plus le rĂ©el que ceux de droite. 

Moi je parle en production de pensée. 

Bourdieu c’est “puissant”, par exemple, mĂȘme si ça commence Ă  dater quand mĂȘme (rires) !

Deleuze, Badiou avec tous ses défauts, etc. Arrive les années 2000 : Lordon est trÚs puissant et digne de ses prédécesseurs.

Il y a peu de voix Ă  droite contestataires, l’ordre du monde allant dans leur sens. Ils ne produisent plus grand chose de novateur. Il ne leur reste qu’une fausse pensĂ©e en rĂ©action Ă  l’émancipation : contre les fĂ©ministes, les antiracistes, les “woke” afin de tout mettre dans le mĂȘme panier et crĂ©er un “nouveau” concept Ă  utiliser de maniĂšre obsessionnelle
 Des combats qui semblent perturber leur ordre des choses.

Ce qui me frappe chez M dans mon livre que j’ai rencontrĂ© Ă  Lyon, ou des intellos de droite avec qui j’ai dĂ©battu, c’est cette intuition que la justesse ne les intĂ©resse pas, contrairement Ă  moi. Je vendrais pĂšre et mĂšre pour ce que je perçois comme Ă©tant juste. Leur rapport Ă  la langue Ă  droite n’est pas convoquĂ© pour sa pertinence par rapport au rĂ©el, mais sa puissance incantatoire ou dĂ©miurgique, des fabriques Ă  fantasme. Comme le roman national, il faut l’enseigner, mĂȘme si c’est un peu faux. Ils disent : mais ce n’est pas le problĂšme ! Ils pensent comme des sergents-chefs. C’est pour ça que je me mĂ©fie de la parole incantatoire qui soulĂšve les foules : On s’en fout, c’est pas vrai, l’important est de se soulever, qu’on dĂ©fende la France”. C’est un imaginaire militaire, une pensĂ©e troupiĂšre.

C’est ça qui fait leur puissance. C’est leur cĂŽtĂ© dĂ©complexĂ©. C’est Sarkozy
 c’était la droite dĂ©complexĂ©e, Ă  cĂŽtĂ© on avait la gauche complexĂ©e qui n’assumait rien de son hĂ©ritage, de ses revendications


Quel slogan vous produirez ?

Tu peux produire un slogan propulsif qui soit juste ! Ce n’est pas forcĂ©ment du bullshit, un truc qui soulĂšve les foules. 

“Un autre monde est possible” est un slogan merveilleux, qui rĂ©sume assez bien la thĂšse de base. Ce monde n’est pas fatal, il n’est pas naturel. Mais on n’en voit pas beaucoup [des slogans comme ça].

Justement, parmi la gauche radicale, on peut parfois se dĂ©sintĂ©resser de ce travail-lĂ . Et on trouve parfois que ce n’est pas assez explicite, alors qu’on peut dire simplement qu’on aspire Ă  une sociĂ©tĂ© sans classes, et qu’on ne soit pas seulement dans “l’anti-ceci/cela”
  L’offre en matiĂšre de slogans propulsifs est plutĂŽt faible.

Je suis d’accord avec vous, j’insiste sur le rĂ©el. Cette phrase gĂ©niale de 68 : “Le rĂ©el est rĂ©volutionnaire”. Ou “soyons rĂ©alistes, demandons l’impossible” (il est magnifique, mais il peut quand mĂȘme induire en erreur). Quand tu l’étudies bien, tu pourrais le renverser, mais c’est beau aussi parce que vous considĂ©rez comme impossible est peut-ĂȘtre le plus rĂ©aliste. 

On adore ce slogan mais on s’est rendu compte que ça faisait vachement ado rebelle. 

Au moins, il met au centre le réalisme.

Ça peut se faire de mettre le rĂ©alisme au centre en Ă©tant trĂšs radical.

Je pense que le rĂ©el est radical ! Tout examen un peu consĂ©quent du rĂ©el mĂšne Ă  la radicalitĂ©. Le rĂ©el, c’est le centre, c’est ça qu’il faut rendre sexy. L’examen du rĂ©el est passionnant, joyeux ! Je jouis d’élucider le rĂ©el, quand ça m’arrive. Le rĂ©el est notre ami. 

Je le rĂ©pĂšte car c’est mon acte de foi numĂ©ro un :  la valeur ajoutĂ©e de la gauche radicale c’est le rĂ©el. DĂšs que je la vois dĂ©ployer des imaginaires rĂ©volutionnaires un peu hors-sol et un peu nostalgiques, je me dis c’est dommage, c’est un peu comme si je voyais Federer jouer au rugby !

Quand tu Ă©voques un problĂšme social, t’as souvent des gens qui affirment que “de toute façon, la solution, c’est l’abolition du capitalisme” en tapant du poing sur la table, dans les assemblĂ©es gĂ©nĂ©rales ou ce genre de choses. C’est gonflant ! 

Ce jour-là, le capitalisme était mal ! 

Oui, ils ont tremblĂ© dans le VIIIe arrondissement parisien ! (rires) Ceci dit, le rĂ©alisme pour nous c’est un changement social un peu d’ampleur et nĂ©cessaire pour s’en sortir. T’es d’accord avec ça ?

Bien sĂ»r ! Mais j’ajoute immĂ©diatement, par pointillisme incurable : il faut faire la diffĂ©rence entre les slogans dont on se repaĂźt et les slogans qui sont justes. Lordon parle trĂšs bien de ça, c’est son sujet en tant que spinozien : actuellement, il semblerait quand mĂȘme que beaucoup de gens le supportent [le rĂ©el]. Une anthropologie rĂ©aliste comme celle de Spinoza et de Lordon dirait : “Il semblerait que ce soit possible qu’on vive comme ça, sans se rĂ©volter, puisqu’on vit comme ça sans se rĂ©volter”. Ça donne des rĂ©actions qui commencent par “mais c’est pas normal, au XXIe siĂšcle
!”, mais il semblerait que ce soit normal.

Les phrases qui commencent par “au XXIe siùcle”


Oui, c’est l’idĂ©e que les siĂšcles passant, le XXIe siĂšcle serait bien plus humaniste que les prĂ©cĂ©dents
 

Tu as raison, on est trĂšs habitĂ© qu’on le veuille ou non par cet idĂ©al d’évolution. Mais on peut tenir la position du rĂ©alisme sans ĂȘtre dans les excĂšs que tu dĂ©cris. Quand tu lis les rĂ©volutionnaires du XXe siĂšcle, ce qui est intĂ©ressant, c’est qu’avant les rĂ©volutions, ils sont exactement dans le mĂȘme Ă©tat mental que nous maintenant. Trotski dĂ©crit bien dans sa biographie que “personne n’y croit, on fait ça, mais ça ne sert strictement Ă  rien, ce sera dans 10 000 ans
” et en fait, ça s’est passĂ© quinze ans plus tard. C’est peut-ĂȘtre pas exactement ça qu’on veut [comme rĂ©volution], mais c’est intĂ©ressant de voir que mĂȘme les rĂ©volutionnaires disent qu’ils n’y arriveront jamais alors que ça arrive par moments.

Je ne sais pas jusqu’à quel point c’est opĂ©ratoire. Je me mĂ©fie un peu de la rhĂ©torique rĂ©volutionnaire en tant que rĂ©volutionnaire. Je le rĂ©pĂšte car c’est mon acte de foi numĂ©ro un :  la valeur ajoutĂ©e de la gauche radicale c’est le rĂ©el. DĂšs que je la vois dĂ©ployer des imaginaires rĂ©volutionnaires un peu hors-sol et un peu nostalgiques, je me dis c’est dommage, c’est un peu comme si je voyais Federer jouer au rugby ! On est bien meilleurs lĂ -dessus [le rĂ©el]. Dans les dĂ©bats que je peux avoir avec des contradicteurs de droite, dĂšs que je les prends sur le rĂ©el, ils sont morts. C’est le coup droit fatal. DĂšs que je rentre dans des dĂ©bats d’idĂ©es, des abstractions / contre abstractions, statu quo, chacun fait son truc, et voilà
 L’autre jour, j’ai Alexandre Devecchio, journaliste aux pages idĂ©es du Figaro, en face de moi. Il peut faire son petit numĂ©ro, de l’abstraction genre “le rĂ©veil des peuples”, “les populismes”
 Je lui rĂ©ponds qu’“en ce moment, Victor Orban remet en cause le droit Ă  l’avortement. Est-ce que tu penses aux femmes hongroises ? Comment elles sont en ce moment ? A l’heure oĂč je te parle, comment une femme hongroise se sent insĂ©curisĂ©e, avec un bĂ©bĂ© dans le ventre dont elle veut pas ?” Alors lĂ , il n’y plus personne. Deux minutes de sidĂ©ration. Ça fait des annĂ©es qu’il pontife sur les populismes
 LĂ  c’est un exemple presque un peu trop spectaculaire et Ă  la limite de la malhonnĂȘtetĂ©. Le problĂšme Ă©tant qu’évidemment quand tu essaies de produire du mouvement, la justesse analytique de la gauche n’est plus trop d’actualitĂ©. Il faut produire une autre forme de littĂ©rature, une littĂ©rature de slogan.

Tu ne penses pas que ce soit compatible ?

Oui, c’est compatible. Ça n’engage que moi, mais ce ne sera pas mon chantier dans l’équipe collective, de faire des slogans. Je vous laisse ce chantier ! (rires)

A venir : troisiĂšme et derniĂšre partie de notre entretien


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