« La bourgeoisie croit toujours que sa position est désirable » Bégaudeau X Frustration (III)
TroisiĂšme et derniĂšre partie de notre entretien â discussion avec François BĂ©gaudeau autour de son dernier livre Notre joie. La premiĂšre et la seconde partie sont dĂ©jĂ en ligne. Lors de la fin de notre discussion, le ton est parfois un peu montĂ© et il semble quâon soit tombĂ© sur des points de divergence, notamment sur le rĂŽle des « intellectuels » et de la pensĂ©e dans un processus politique rĂ©volutionnaire. Rassurez-vous, ça se finit bien.
Je vois tout Ă fait que câest du sale boulot [ndlr : BĂ©gaudeau venait de dire, Ă la fin de la partie prĂ©cĂ©dente, quâil nous laissait le chantier de trouver des slogans propulsif car lui ce nâĂ©tait pas son rayon], câest vachement de travail si tu veux faire les choses bien. Câest plus facile dâĂ©crire un bouquin ! (rires) Ce nâest pas la mĂȘme cible en fait. Car quelle est ta cible quand tu Ă©cris Notre joie ou Histoire de ta bĂȘtise ? Tu tâadaptes Ă ton lectorat : tu cites la philosophe Simone Weil en Ă©crivant Simone, sans dire explicitement ce quâelle pense, comme si tout le monde savait ce quâelle pensait. Câest plus facile pour toi, tu es dans ton Ă©lĂ©ment et tu tâadresses Ă des gens qui sont dans ton Ă©lĂ©ment aussi. Quand on pense Ă des slogans, on sâadresse Ă beaucoup plus large.Â
Oui, ce nâest pas la mĂȘme stratĂ©gie. Jâai une position trĂšs radicale sur les livres : ils servent dâabord Ă celui qui les Ă©crit. Je ne me pose jamais la question de lâutilitĂ© dâun livre. Je me pose la question de son intĂ©rĂȘt et de sa beautĂ©. Câest un truc dâesthĂšte, mais on ne se refait pas. Son intĂ©rĂȘt, câest sa justesse et sa pertinence. Sa beautĂ©, câest au niveau de la forme, du style. Ce qui me dĂ©clenche pour Ă©crire un livre, câest si je sens que jâai quelque chose dâintĂ©ressant Ă dire et que par ailleurs, la composition peut ĂȘtre intĂ©ressante. Quand je suis dans le dĂ©tail dâune page en revanche, jâessaie dâĂȘtre le plus clair possible, de pas trop multiplier les rĂ©fĂ©rences. Il y en a un peu plus que dâhabitude dans Notre joie, peut-ĂȘtre un peu trop, je ne sais pas. Mon but est quand mĂȘme de dĂ©coder.
AprĂšs, Ă©videmment quâun livre est segmentant, tu nâas pas tout le monde [qui lit], Ă un certain niveau de sophistication de la pensĂ©e tout le monde ne suivra pas. Je rencontre pas mal de gens qui disent : âOlala Lordon, câest Ă©nervant, il est pas clair !â Je ne suis pas âLordofanâ tout le temps, mais je dĂ©fends le fait quâil y a certains problĂšmes quâaborde Lordon qui sont des problĂšmes philosophiques et anthropologistes, sous tutelle spinoziste, qui ne peuvent pas ĂȘtre Ă©crits autrement. Il faut savoir ce quâest la philo⊠peut-ĂȘtre que câest vain.Â
On lâavait justement interrogĂ© sur lâaccessibilitĂ© de son Ă©criture lors dâun entretien.Â
Câest un philosophe, il va dans le jargon. Il est plus universitaire que moi qui viens plutĂŽt de la littĂ©rature. Je serais incapable dâĂ©crire du Lordon, je nâai pas lâarmature philosophique pour ça. Lordon il lâa, et il en est un peu victime, ça va un peu plomber sa prose. Mais il y a des pages qui sont merveilleuses ! Il pose des problĂšmes fondamentaux, ontologiques : par exemple, quâest-ce quâun corps social ? Câest pour ça que parfois les militants sont un peu déçus, ils lâont entendu parler Ă Nuit debout, oĂč il est bon comme orateur, et aprĂšsâŠÂ
Il y a toujours le risque de la violence symbolique quand mĂȘme. Quand des gens de gauche gĂ©nĂšrent de la violence symbolique, je me dis quâils ajoutent de la violence Ă la violence. Câest difficile de jauger⊠Et puis au-delĂ de cette violence, il y a cette aspect concurrentiel Ă gauche, de âmarchĂ© de la contestation socialeâ, comme nous disait la sociologue Monique Pinçon-Charlot dans un entretien elle aussiâŠ
Je ne mesurais pas cet aspect-lĂ du problĂšme, dâaccord, câest vrai. Et bien sĂ»r que câest dĂ©sespĂ©rant, dâune tristesse absolue cette logique concurrentielle⊠Une des raisons pour lesquelles il y en a pas mal que jâĂ©nerve (et je comprends, ça ne veut pas dire que jâadhĂšre mais je comprends) : moi, mon truc, ce sont les romans, toujours en rapport avec le rĂ©el social, Ă©crivain de gauche quoi. Je nâĂ©tais jamais allĂ© de plein-pied dans lâessai politique agressif et conflictuel.
Câest vrai que les petites querelles de boutiquiers, câest dĂ©sespĂ©rant pour les marxistes.
Je le fais dans Histoire de ta bĂȘtise : je mets un pied lĂ -dedans, bingo Ă©ditorial ! Jâen vends 50 000, ce qui est stupĂ©fiant pour un essai, et en plus jâai une certaine visibilitĂ©, un certain capital sympathie dans la gauche radicale⊠Câest hyper Ă©nervant pour les mecs qui tiennent la place ! Câest un peu comme si Zidane joue au foot et se met Ă jouer au rugby, et il gagne tout de suite le championnat dâEurope : les rugbymans sont verts ! Câest Ă©nervant ! IndĂ©pendamment de mon cas, il y a vraiment un truc de part de marchĂ© : marchĂ© symbolique, mais marchĂ© en espĂšces sonnantes et trĂ©buchantes aussi [ndlr : la tune quoi]. Il y a des gens qui ne sont pas bien disposĂ©s Ă mon Ă©gard au sein de la gauche radicale.
DâaprĂšs ce quâon a compris, ce sera le sujet du prochain livre ?
Oui, entre autres choses. Ce sera plus large. Pas sur le mode âje rĂšgle mes comptesâ, mais sur le mode âquâest-ce qui les Ă©nerve tantâ â des choses que jâamorce Ă la fin de Notre joie. Mais câest vrai que les petites querelles de boutiquiers, câest dĂ©sespĂ©rant pour les marxistes. Ils nâen vivent pas forcĂ©ment, câest du capital symbolique, par exemple chez les chercheurs qui souffrent dâun manque de visibilitĂ©. Tâes chercheur, tu passes ta vie Ă faire des trucs sĂ©rieux, personne ne te lit. LĂ tâas un petit branleur qui nâa jamais rien fait de sa vie, qui nâa pas fait de thĂšse, qui arrive et qui pond 200 pages comme ça, et il est trĂšs Ă©coutĂ© par tout un pan de la gauche, câest trĂšs Ă©nervant. Câest trĂšs Ă©nervant aussi quâils nâaient pas eux-mĂȘmes de luciditĂ© sur leurs propres affects.
Ils ne seraient pas assez âsexyâ, pour faire court ?
Ce serait intĂ©ressant de rĂ©flĂ©chir Ă comment ĂȘtre sexy, je pense beaucoup à ça. Il me semblait que la capacitĂ© oratoire de Lordon Ă©tait sexy. Beaucoup de jeunes gens lâaiment beaucoup. Pour finir lĂ -dessus [ndlr : la gauche radicale intellectuelle], il faut mettre les pieds dans le plat. Je reprends lâexemple de Lordon : je pense, Ă tort ou Ă raison (pour moi Ă raison), quâil se sent une puissance. Je ressens sa puissance. Je ne connais pas dâorateur comme lui. Sa capacitĂ© oratoire, je trouve que câest presque un phĂ©nomĂšne surnaturel. Je ne sais pas comment marche son cerveau, mais ça me fait le mĂȘme effet que quand je vois les vidĂ©os de lâhistorien Henri Guillemin ! Le mec nâa pas de notes, il est face camĂ©ra, comme ça, sans jamais bĂ©gayer, je trouve ça dingue ! Lordon, il a une puissance : articuler des concepts, des pensĂ©es. Je pense quâil a dĂ©vouĂ© sa vie au service de cette puissance. Il faut le comprendre ! Il commence dâailleurs par lâĂ©conomie, il aurait pu, comme tout le monde, prospĂ©rer sur lâĂ©conomie. Simplement, il voit bien quâil a une autre capacitĂ© : quand il lit Spinoza, Deleuze⊠il les comprend. Il a une capacitĂ© philosophique, il bascule dans la philo. Son truc, câest de faire des beaux livres de philo. Et en plus, il veut faire la rĂ©volution.
Et quels en seraient les effets politiques (sâil doit yâen avoir) ?Â
On revient Ă lâhistoire de lâutilitĂ© des Ă©crits. Jâentendais lâautre fois le grand chef des Lip, catho de gauche Ă la base, qui disait quâils nâavaient rien lu quand ils ont lancĂ© lâautogestion de Lip. Il ne faut pas surestimer la place des intellectuels dans cette affaire ! Si Lordon Ă©tait plus clair, plus accessible, ça ne changerait rien.
Revendiquer auprĂšs du pouvoir (comme recourir Ă la justice), câest prĂ©supposer chez ce pouvoir le fait quâil pourrait mâĂ©couter et satisfaire mes revendications. Mais ce nâest pas ĂȘtre rĂ©volutionnaire ou anticapitaliste, dans ce cas.
 Il y a une double injonction paradoxale qui nous est faite Ă nous, les intellectuels : engagez-vous les mecs, on a besoin de vous ! Ok, pourquoi pas. Si je mâengage comme intellectuel, si câest pour aller dire au micro des trucs que dâautres gens disent et quâon nâa pas besoin de moi, pas la peine que jâen sois. Si je prends le micro, câest que je me dis que jâai un truc Ă dire que dâautres ne disent pas ! Sociologiquement, je suis un intellectuel, et donc jâai le temps de turbiner. Câest bien en tant quâintellectuel que je vais mâexprimer. Quand Lordon dit « nous ne revendiquons rien », câest une pensĂ©e trĂšs intĂ©ressante intellectuellement. Je mâen suis dâailleurs un peu resservi dans Notre joie : la revendication, câest toujours quĂ©mander quelque chose Ă quelquâun. Revendiquer auprĂšs du pouvoir (comme recourir Ă la justice), câest prĂ©supposer chez ce pouvoir le fait quâil pourrait mâĂ©couter et satisfaire mes revendications. Mais ce nâest pas ĂȘtre rĂ©volutionnaire ou anticapitaliste, dans ce cas.
On pourrait dire que câest une position de âgauchisteâ, non ?
Câest une pensĂ©e. En gros, ce que vous demandez aux intellectuels, câest tout sauf dâĂȘtre intellectuel, câest de venir apporter leur brique symbolique Ă une lutte. Jâen ai tout le temps des demandes comme ça, et Ă chaque fois quâon me demande « tu voudrais pas signer cette pĂ©tition/ venir dire deux-trois mots sur notre lutte / faire une petite vidĂ©o ? », des fois je le fais, des fois non. Je leur dis : « en fait, vous voulez seulement mon image, vous ne me voulez pas moi comme intellectuel ! » Câest super Ă©nervant.
Ce nâest pas notre propos. On dit juste quâon est dĂ©terminĂ© par sa propre condition sociale. Et trop dĂ©tachĂ© du monde du travail, par exemple, concret, cela peut crĂ©er certaines limites.
Oui, mais inversement, câest pour ça quâil est intĂ©ressant Lordon, par exemple. Tu voudrais que Lordon dise en mieux ce que toi tu penses dĂ©jĂ . Ce nâest pas la peine dans ce cas.
La question de la place sociale des intellectuels est un dĂ©bat de fond. Câest lĂ -dessus que je voudrais Ă©crire mon prochain livre.
Vas-y ! (rires)
Ca paraĂźt une question de fond pour moi, et beaucoup moins pour vous, parce que moi ça engage ma position sociale. Je le dis Ă la fin de Notre joie, Nathalie Quintane avait Ă©crit cet article, trĂšs dĂ©cevant, mais dont le titre Ă©tait bon : « Pourquoi lâextrĂȘme-gauche ne lit pas de littĂ©rature ? ». Câest dĂ©cevant parce quâelle a une conception instrumentale de la littĂ©rature : une boĂźte Ă idĂ©es qui soit immĂ©diatement opĂ©ratoire pour la lutte. Dans ce cas-lĂ , on ne lit pas de littĂ©rature. La littĂ©rature, prĂ©cisĂ©ment, on peut lâappeler bourgeoise pour ça (et dans ce cas, je me demande si la condition « bourgeoise » dans ce sens-lĂ ne serait pas la plus dĂ©sirable pour lâhumanitĂ©). Câest ça qui nous ferait Ă©chapper au capital : faire des choses gratuites. La littĂ©rature, il y a de la perte. Câest pareil pour lâart.
Pourquoi ça ne fait pas partie de la beautĂ© dâune lutte et de sa plĂ©nitude quâil y ait la fois des gens comme vous, qui vont dire des choses ancrĂ©es et dont on a besoin (on a besoin de revendiquer des choses !), et aussi des productions intellectuelles qui ne soient pas immĂ©diatement conditionnĂ©es Ă leur efficacitĂ© politique et Ă leur ancrage dans le rĂ©el ? Des trucs quâon sâaccorde le temps de penser. Quand jâentends Lordon dire ânous ne revendiquons rienâ, ça me fait trois jours. Alors jâai que ça Ă foutre hein ! (rires) Mais câest intĂ©ressant.Â
Ca fait rĂ©flĂ©chir⊠mais au final, on rĂ©flĂ©chit pour pas grand chose. Câest un effet de manche, non ?
Non, câest une pensĂ©e trĂšs consistante. Â
Le dĂ©bat quâon a lĂ câest typiquement ce qui est intĂ©ressant chez RanciĂšre. Et pourquoi RanciĂšre est beaucoup dĂ©testĂ© par les marxistes orthodoxes ? Il leur rend bien par moment. RanciĂšre lâa racontĂ© beaucoup de fois : il est marxiste orthodoxe, il est Ă©lĂšve dâAlthusser, ils Ă©crivent un livre ensemble, Lire le Capital. Simplement il a un tempĂ©rament qui le dispose Ă aller ailleurs et donc pour faire ses premiĂšres recherches, il va compulser des archives ouvriĂšres de 1830. Il le raconte trĂšs bien : il allait chercher ce quâil savait dĂ©jĂ . Il voulait trouver des correspondances entre ouvriers qui diraient ânous sommes aliĂ©nĂ©s, nous nâaimons pas notre patron, le capitalisme, câest pas bien, nous souffrons et nous revendiquons donc de travailler moins et dâĂȘtre moins aliĂ©nĂ©s, etc.â.Â
Câest ça aussi qui est chagrin : se dĂ©shabituer de considĂ©rer les Ă©lĂ©ments dâĂ©mancipation dĂ©jĂ effectifs, que nous ne sommes pas, quâon le veuille ou non, rĂ©ductibles Ă nos conditions, quâil y a quand mĂȘme des Ă©chappĂ©es.
Or, RanciĂšre trouve dans les archives des ouvriers de Paris qui parlent de poĂ©sie, de la beautĂ© de la Seine la nuit⊠Et il se dit que câest intĂ©ressant comment ces ouvriers sâautorisaient dĂ©jĂ Ă ouvrir un peu plus le champ, Ă parler dâautre chose que de leur condition : câest ce quâil a appelĂ© La nuit des prolĂ©taires. La nuit, le prolĂ©taire, nâest pas strictement rĂ©ductible Ă sa condition de prolĂ©taire, il y a un moment oĂč ça rĂȘvasse. Et donc il y a dĂ©jĂ ici et maintenant des Ă©chappĂ©es. Câest pour ça que RanciĂšre a Ă©tĂ© beaucoup abominĂ© dans les milieux marxistes : quâest-ce quâil est en train de nous raconter, en fait ? Que nous nâavons pas besoin de faire la rĂ©volution ? Puisque dĂ©jĂ maintenant les ouvriers sont Ă©mancipĂ©s, ils ont trouvĂ© des Ă©chappĂ©es, une façon de poĂ©tiser leur propre rĂ©alité⊠Câest comme ça que RanciĂšre se fait insulter depuis 50 ans.Â
Câest ça aussi qui est chagrin : se dĂ©shabituer de considĂ©rer les Ă©lĂ©ments dâĂ©mancipation dĂ©jĂ effectifs, que nous ne sommes pas, quâon le veuille ou non, rĂ©ductibles Ă nos conditions, quâil y a quand mĂȘme des Ă©chappĂ©es. Il y a quand mĂȘme des esprits chagrins : je lâai beaucoup dit sur le rock qui est pour moi un vecteur dâĂ©mancipation et de joie. Mais il y a toujours eu des gens pour te dire âouais mais bon câest un truc commercialâ. Dans le punk, jâai connu ça. Pour quâon ait le droit dâĂ©couter un groupe de punk chez les anarchopunks, il fallait absolument quâils soient overnickels commercialement. Par contre NOFX qui est le plus grand groupe de punk de tous les temps, ils sâinterdisaient de lâĂ©couter. Ce qui revient Ă ĂȘtre fan de musique classique tout en sâinterdisant dâĂ©couter Mozart. Eh ben fais toi chier dans ta life. (rires).Â
On pense quâon est en accord lĂ -dessus. Par exemple la façon dont est formĂ© Frustration comme groupe (qui est dâailleurs aussi un trĂšs bon groupe de post-punk, et câest aussi pourquoi on sâest appelĂ©s comme ça), nous ne sommes pas lâextrĂȘme-gauche chagrin que tu pourrais imaginer. Ăa nous permet dâamener ce sujet-lĂ : nous sommes tous des gens qui ont une vie par ailleurs, qui lisent des bouquins, regardent des films, qui ont une vie amoureuse et sentimentaleâŠÂ
Jâen ai jamais doutĂ© (rires)
Par ailleurs câest vrai quâen revanche, pour ce qui est de nos productions âintellectuellesâ; on a un rapport assez instrumental, assez utilitaire Ă ce quâon fait. On est tout le temps en train de se demander Ă quoi ça va servir concrĂštement Ă la personne qui est dans telle situation. Mais il y a plein dâaspects de ma vie qui ne sont pas dans ce rapport instrumental : jâai envie dâadopter un chien, ça nâa rien dâanticapitaliste, câest mĂȘme plutĂŽt de droite (rires).Â
Le chien est de droite, le chat est de gauche (rires). Seulement il y a une sorte dâautorestriction : vous Ă©crivez des textes, vous ĂȘtes des Ă©crivants, Ă©crivains pourquoi pas, et Ă©crivants au bas mot. Pourquoi limiter le champ dâĂ©criture Ă des choses dont vous vous dites quâelles pourraient ĂȘtre utiles Ă quelquâun sachant quâau bout du compte, vous allez perdre ? Vous allez perdre, comme disait AimĂ© Jacquet Ă la mi-temps de France Croatie en 1998. Vous allez perdre car vous ne serez jamais utiles Ă rien. En tout cas jamais tangiblement. Câest comme les profs : vous nâaurez jamais des faits tangibles de votre efficacitĂ©.Â
Ce nâest pas grave, ça donne aussi de lâinspiration.Â
Donc vous me dites que les angles que vous choisissez vous les choisissez pas au sens oĂč vous les trouvez intĂ©ressants mais au sens oĂč vous prĂ©supposez que cet angle lĂ crĂ©era un lecteur Ă qui ça pourrait parler ? Â
Les deux ! On a fait une enquĂȘte sur les gens aux RSA qui se font harceler par la CAF, le sujet nous intĂ©resse mais on se dit aussi que des gens vont le lire car finalement, lâarticle a Ă©tĂ© beaucoup partagĂ© par des personnes dans ce cas lĂ et ils ont pu se dire quâils nâĂ©taient pas seuls, pour sortir de lâisolement, quâils ne sont pas des assistĂ©s comme ils entendent tout le temps Ă la tĂ©lĂ© ou ailleurs.Â
Je ne crache pas du tout lĂ -dessus mais jâespĂšre que vous avez pris du plaisir Ă Ă©crire cet article. Câest important.
On peut faire les deux du coup. Tu disais tout Ă lâheure que tu avais Ă©crit ce que tu aurais voulu lire. Et je me souviens que quand on a créé Frustration, on voulait que ça soit le magazine quâon a envie de prendre quand on est dans une gare. Jâai lâimpression que tu nous dis : âAssumez que vous ĂȘtes des intellosâ et nous on contre en permanence ces effets. Un de nos objectifs est de ne pas devenir des « intellectuels ». Pas dans un sens anti-intellectualiste oĂč on trouverai ça nul âles idĂ©esâ, mais politiquement on a lâimpression que ça ne nous mĂšne pas Ă ce quâon voudrait, quâon dĂ©clare bĂ©nĂ©ficier dâune intelligence supĂ©rieure aux autres et que âpenserâ serait une profession Ă temps plein.
Câest ce que les spinozistes appellent une âbalance passionnelleâ. Si vous ĂȘtes aussi Ă©mu que je le suis souvent en lisant des pensĂ©es, vous ne parlerez pas de la pensĂ©e de cette façon-lĂ . Ce nâest pas un reproche que je vous fais.
Mais qui te dit que nous sommes pas Ă©mus ? On peut lâĂȘtre souvent.Â
En vous entendant lĂ , je me dis que ce nâest pas possible. Ce sont des affects. Jâai rencontrĂ© le fils dâune copine, il a eu un Ă©moi presque mystique devant la pĂątisserie : sa vie ce sera la pĂątisserie. Câest comme ça. AprĂšs, tu peux dire que la pĂątisserie câest un peu limitĂ©, il manque la boulangerie, lâĂ©picerie⊠Et il ne faut pas trop compter sur lui pour faire la rĂ©volution. Il a eu un Ă©moi esthĂ©tique fondamental. Moi jâai eu cet Ă©moi fondamental sur lâart et la pensĂ©e, et je me suis dit que ma vie ça allait ĂȘtre ça. Vous visiblement vous ne lâavez pas eu et ce nâest vraiment pas un jugement de valeur, ce sont des dispositions affectives.
Si vous Ă©tiez dans la mĂȘme disposition affective que moi vous ne produirez jamais un Ă©noncĂ© du genre : âIl y a vraiment quelque chose que je ne veux pas devenir dans ma vie, câest un intellectuelâ.
Ces dispositions affectives sont dĂ©terminĂ©es sociologiquement quand mĂȘmeâŠÂ
Sans doute. Câest probablement ma position de petite bourgeoisie qui mâa prĂ©disposĂ© Ă avoir lâoccasion de ce flash esthĂ©tique. Je ne le mĂ©connais pas. Je note quand mĂȘme que mon frĂšre et ma soeur ne lâont pas eu du tout. Comme dâhabitude, il faudrait arriver Ă dâautres dĂ©terminations plus subtiles : on est trois enfants, ni ma soeur ni mon frĂšre ne lisent. Ce qui ne veut pas dire que je nâai pas Ă©tĂ© dĂ©terminĂ© dâune autre maniĂšre, mais il faudrait aller dans des dĂ©terminations plus sophistiquĂ©es. Si vous Ă©tiez dans la mĂȘme disposition affective que moi vous ne produirez jamais un Ă©noncĂ© du genre : âIl y a vraiment quelque chose que je ne veux pas devenir dans ma vie, câest un intellectuelâ.
On vous rassure, il y a des mĂ©tiers que quâon trouve pire, comme agent immobilier (rires). Intellectuel ça va, il y a bien pire.
Câest pour ça que moi comme je suis un spinoziste je nâai aucune mauvaise conscience dâĂȘtre un intellectuel, parce que ce nâest pas de ma faute. Ce nâest pas de ma faute si moi jâai Ă©tĂ© saisi affectivement Ă 17 ans beaucoup plus par Flaubert, les Sex Pistols et Maurice Pialat que par le dĂ©sir de faire la rĂ©volution. Ce nâest pas de ma faute et ce nâest pas de votre faute non plus. Sachant que jâavais un gros tropisme politique que jâai toujours. Je pense que ça se voit. Â
Et tu as malgré toi une utilité dans le processus.
Je le déplore (rires).
Histoire de ta bĂȘtise câest un livre qui produit des consciences de classe. Tu as contribuĂ© Ă la dĂ©testation de la bourgeoisie et nous mĂȘme on sâen sert : on a dĂ» rĂ©server un traitement particulier Ă la bourgeoisie culturelle parce quâon sâest dit âânâoublions pas lâenseignement de François BĂ©gaudeau dans Histoire de ta bĂȘtiseâ. Il ne faut jamais oublier la bourgeoisie culturelle et Ă chaque fois on se dit âattends, attends, est ce quâon a parlĂ© de la bourgeoisie culturelle ?â (rires).Â
Câest ce quâon pourrait appeler âle point BĂ©gaudeauâ ? Il faut le breveter. (rires).
Je fais remarquer que si jâai pu produire des analyses sur la bourgeoisie culturelle câest prĂ©cisĂ©ment que jâai Ă©tĂ© dans le champ culturel. Câest comme ça que jâai pu les observer de prĂšs et que jâai pu voir la guerre du goĂ»t : comment les enjeux esthĂ©tiques Ă©taient des enjeux Ă©minemment politiques.Â
Ce qui a pu agacer la gauche radicale, quand tu disais que tu avais eu du succĂšs, car elle a pu se dire que si tu as pu produire ces analyse lĂ , câest parce que tu as vĂ©cu auprĂšs de cette bourgeoisie culturelle, tu en es le produit contestataire dâune certaine maniĂšre, alors que Michel et Monique Pinçon-Charlot lâont fait de maniĂšre extĂ©rieure avec beaucoup plus de travail, de galĂšres et de mises Ă lâĂ©cart. Tu vois ?
Mais moi jâai pas beaucoup vĂ©cu avec la bourgeoisie macroniste, faut peut-ĂȘtre pas dĂ©conner. (rires). Mais comment peut-on reprocher Ă quelquâun un Ă©tat de fait social ? Pourquoi reprocher ? Je pourrais trĂšs bien renverser lâargument : les Pinçon-Charlot ce sont des sociologues qui sont payĂ©s pour ça. Je dis ça avec toute lâamitiĂ© que jâai pour eux : ils ont Ă©tĂ© payĂ©s pendant vingt ans pour frĂ©quenter la bourgeoisie de Neuilly et en tirer des livres, ça va aussi pour 2 000 balles par mois ! Je ne vois pas ce que vous voulez dire en fait.Â
Il y a une Ă©norme diffĂ©rence sociologique entre Aude Lancelin, Juan Branco et moi : je nâai pas fait lâEcole Alsacienne. Câest une chose et son contraire.
Ce que la gauche radicale pourrait te reprocher, comme Ă Juan Branco, câest quâils ont baignĂ© dans un milieu quâensuite ils ont critiquĂ©. Parmi les essais politiques qui ont le plus marchĂ© ces derniĂšres annĂ©es il y a Aude Lancelin avec Le Monde Libre, toi avec Histoire de ta BĂȘtise et Juan Branco avec CrĂ©puscule. La cohĂ©rence quâil y a entre ces trois livres, câest le fait quâils dĂ©crivent ce quâil sâest passĂ© dans le milieu de lâauteur en ayant un recul critique. Câest intĂ©ressant de se demander pourquoi ça marche plus en termes de ventes, et pourquoi il y a une certaine rĂ©ception mĂ©diatique ?
Moi jusquâĂ trente ans, jâai une vie de fils de prof de gauche puis ensuite de petit intellectuel prolĂ©tarisĂ© par lâenseignement, jusquâĂ mes 34 ans. Donc ce nâest pas Juan Branco, ni Aude Lancelin, ce nâest pas la mĂȘme chose et milieu. Ce nâest pas du tout le mĂȘme habitus. Et mĂȘme quand je rentre un peu en culture, que jâai quelques succĂšs, comme je le racontais dans Histoire de ta bĂȘtise, ça nâa jamais pris, je nâai jamais vraiment frĂ©quentĂ© ces gens, je nâai pas nouĂ© dâamitiĂ©s. Il y a une Ă©norme diffĂ©rence sociologique entre Aude Lancelin, Juan Branco et moi : je nâai pas fait lâEcole Alsacienne. Câest une chose et son contraire. Dans les annĂ©es 90, je suis dans le punk rock, je ne suis pas dans les cabinets ministĂ©riels ou au Quai dâOrsay.Â
Mais tu nâes pas non plus en train dâĂ©couter du rap Ă AubervilliersâŠ
Vous voulez que je vous raconte Ă quoi ça ressemblait dâaller jouer dans les squats de punk rock en 1993 ? Jâaimais beaucoup ça et ce nâĂ©tait pas une vie bourgeoise. Il faut quand mĂȘme ĂȘtre prĂ©cis.Â
Dans Histoire de ta bĂȘtise ce qui avait quand mĂȘme plu, ce qui a gĂ©nĂ©rĂ© des ventes et un engouement y compris chez les fachos que tu dĂ©cris dans Notre Joie, câest ce point de vue de lâintĂ©rieur. Tu parles dâun vĂ©cu, tu dĂ©cris les coulisses, ce qui est quelque chose dâassez vendeur et qui va intĂ©resser la bourgeoisie elle-mĂȘme par masochisme parfois, ce qui permet une grande rĂ©ception mĂ©diatique. Â
Jâai bien compris votre position mais jâaimerais que soit actĂ© ce quâon se disait avant parce que câest franchement trĂšs important si on veut ĂȘtre du cĂŽtĂ© de la justesse. Il y aurait une façon par le haut de constater ce que vous dites : il y a une valeur ajoutĂ©e accordĂ©e Ă des choses prĂ©cises parce quâelles sont factuelles. Il y a peut ĂȘtre ça qui a jouĂ©. Mais ces trois livres ont des histoires diffĂ©rentes et une circulation diffĂ©rente. La derniĂšre chose que je veux dire câest que 90% des choses qui sont Ă©crites dans Histoire de ta bĂȘtise, je dirais 180 pages sur les 220 pages, ne sont pas du tout des choses que jâai observĂ©es directement. Ce sont des choses qui viennent beaucoup de ma culture dâanalyse de classe que jâai contractĂ©e ailleurs, par exemple dans le punk rock. Il y a un dĂźner en ville, et un autre moment oĂč je raconte une scĂšne de lâĂ©mission Le Cercle sur Canal + (ndlr : Ă©mission de critique cinĂ©ma), oĂč jâai Ă©tĂ© chroniqueur cinĂ©ma, Ă propos dâEric Rohmer. Mais en mĂȘme temps jâaurais pu constater la mĂȘme chose en les regardant Ă la tĂ©lĂ© parce que si je les avais vus Ă la tĂ©lĂ© dire que leur film prĂ©fĂ©rĂ© de Rohmer câest Les Nuits de la Pleine Lune, jâaurais pensĂ© exactement la mĂȘme chose que si jâĂ©tais sur le plateau. Au bout du compte, câĂ©tait beaucoup dâobservations de tĂ©lĂ©spectateurs. Il y a un mot que vous avez dit qui est trĂšs faux câest le cĂŽtĂ© âcoulissesâ. Il nây a pas du tout dâ âeffets coulissesâ dans Histoire de ta bĂȘtise. Vous savez bien ce quâon entend par âcoulissesâ : les petites histoires de loges, etc. Je ne parlais pas du tout de ça. Jamais.
Quand nous ou nos parents regardons Le Cercle, ils ne savent pas quâAugustin Trapenard vote ceci, quâil est comme ça (sans le nommer explicitement), etcâŠÂ
Mais ce nâest pas ce que je racontais. Je vais vous le dire frontalement : je trouve que le terme âcoulissesâ est dĂ©gradant par rapport au livre et câest ce que je dĂ©teste chez Juan Branco. Je pense que si on reprenait Histoire de ta bĂȘtise, vous verrez quâil nây a aucun effet âcoulissesâ et que prĂ©cisĂ©ment ce sont beaucoup des choses que jâai observĂ© en tant que tĂ©lĂ©spectateur. Je me suis par exemple beaucoup servi de lâĂ©mission Quotidien, dont je ne connais personne, que je nâai jamais croisĂ©, qui ne mâinvitera jamais Ă©videmment. Je les regardais. RaphaĂ«l Enthoven, je lâai rencontrĂ© aprĂšs : on sâest engueulĂ©s. Avant, jâai passĂ© 15 ans Ă le regarder parler Ă la tĂ©lĂ©. Le dĂ©bat Zemmour â Enthoven que je dĂ©crivais, je le regarde Ă la tĂ©lĂ© et je vois un bourgeois rĂ©actionnaire parler Ă un bourgeois centriste et pour moi, câest pareil.Â
Ils ont une grande capacitĂ© dâassimilation. Ils sont trĂšs assimilationnistes et dâailleurs ils ont raison. La bourgeoisie croit toujours que sa position est dĂ©sirable
Je nâai pas eu dâamitiĂ©s parmi eux. Par exemple, Ă un moment je raconte un repas avec un dâentre eux qui travaillait plus ou moins dans le cinĂ©ma, qui mâavait invitĂ© chez lui, je raconte cette scĂšne oĂč il disait quâil Ă©tait trĂšs court en argent. Je raconte que câest marrant parce que nous sommes quand mĂȘme dans un appartement de la rue des Martyrs qui doit coĂ»ter 600 000 euros. VoilĂ ce que je dis : ce nâest pas âcoulissesâ ça, câest un Ă©lĂ©ment de sociologie. Il se trouve que ce soir-lĂ jâĂ©tais plutĂŽt chez un bourgeois. Ce nâest pas du tout âraconter les dessousâ.
Le terme coulisse est fort, mais disons dans ton milieu, dâexpĂ©riences communes, etc, ce quâon disait avant. Ca ne veut pas dire que tu en faisais partie mais tu as quand mĂȘme eu accĂšs Ă des gens auxquels la plupart des gens nâont jamais accĂšs : en cofondant la sociĂ©tĂ© de production Capricci, en rĂ©alisant des films, en travaillant aux Cahiers du CinĂ©ma puis au Cercle⊠Tu les as rencontrĂ©s physiquement. Il y a par exemple des choses que tu constates, comme le fait que Les Nuits de la Pleine Lune est gĂ©nĂ©ralement le film de Rohmer prĂ©fĂ©rĂ© des bourgeois contrairement Ă Conte dâEtĂ©, que tu ne peux pas constater sans les frĂ©quenter.Â
Sachant que je glosais dans cette page-lĂ , et câest la seule chose que je dis sur le Cercle, sur quelque chose quâa dit Jean-Marc Lalanne Ă lâantenne, et donc dont jâaurais pu ĂȘtre tĂ©moin comme tĂ©lĂ©spectateur : âMoi quand jâai vu Les Nuits de la pleine lune, câest un film dans lequel jâaurais eu envie dâhabiterâ. Câest pour ça que je disais : film = appartement, et donc les goĂ»ts esthĂ©tiques de la bourgeoisie sont toujours un peu adossĂ©s Ă leurs goĂ»ts dans lâimmobilier. Et câest quelque chose que je me dis tout le temps quand je les regarde Ă la tĂ©lĂ© : tout un tas dâanalyses sur les goĂ»ts esthĂ©tiques que je faisais sont des choses que je nâai pas constatĂ© de visu.Â
Tu te posais en spectateur de ton propre milieu, quelque part, donc.Â
Non. Jamais je nâaurais dit que câĂ©tait âmon milieuâ parce que ça ne lâĂ©tait pas. Ce sont mes dĂ©tracteurs qui ont dit que je me retournais contre mon milieu. Ăa nâa jamais Ă©tĂ© mon milieu. Il se trouve que tout un tas de choses dans ma vie ont fait quâĂ un moment il mâa Ă©tĂ© proposĂ© dâaller faire de la critique de cinĂ©ma dans une Ă©mission, de la critique tout court dans une autre Ă©mission, et de la critique littĂ©raire encore dans une autre Ă©mission. Jâai fait un peu de tĂ©lĂ©, Ă un moment.
Je disais que les appartenances de classes sont tellement des secondes natures quâelles produisent des goĂ»ts esthĂ©tiques vĂ©ritablement sincĂšres, et quâelles produisent vĂ©ritablement des imaginaires, que le bourgeois ne se force pas Ă jouer au tennis il aime vraiment ça.
En tout cas un milieu que tu as refusé. Ils ont voulu te fagociter à un moment.
Effectivement, ils ont une grande capacitĂ© dâassimilation. Ils sont trĂšs assimilationnistes et dâailleurs ils ont raison. La bourgeoisie croit toujours que sa position est dĂ©sirable. Donc ces gens lĂ quand tu travailles Ă la tĂ©lĂ© pensent vraiment que ton but câĂ©tait de parler Ă la tĂ©lĂ© et que tu vas y rester tant quâils ne te vireront pas. Le jour oĂč je dis au rĂ©dac chef de la matinale de Canal, au bout de trois ans, que je mâen vais, de moi-mĂȘme, parce que jâen avais marre de me lever tĂŽt et de faire ça, de lire des essais, que jâavais autre chose Ă foutre, que jâavais fait le tour, il nâen revenait pas. Câest la premiĂšre fois que ça lui arrivait dans sa vie. Quand je disais dans Histoire de ta bĂȘtise que je nâavais pas donnĂ© suite : je nâai pas donnĂ© suite. Quand je disais que je nâavais pas nouĂ© dâamitiĂ©s dans ce milieu : je nâai pas nouĂ© dâamitiĂ© dans ce milieu, parce que jây suis arrivĂ© trop tard, etc.Â
Ce qui Ă©tait minorĂ© dans Histoire de ta bĂȘtise, câĂ©tait les analyses esthĂ©tiques que je fais. Ce qui prouve bien que lâart nâest pas toujours ce qui intĂ©resse le plus le monde. Je tentais quelque chose qui est trĂšs discutable, et je mâattendais Ă ce que ça soit discutĂ© mais ça ne lâa pas Ă©tĂ©, câest dâaller plus loin que Pierre Bourdieu en quelque sorte. Bourdieu dit que les goĂ»ts esthĂ©tiques sont distribuĂ©s en fonction de lâappartenance sociale mais pour des raisons de distinction de classe : le bourgeois voit quâil est de bon ton dans sa classe dâaimer ça, il va lâaimer. Et donc ce serait des goĂ»ts en deuxiĂšme main, hypocrites : affecter dâaimer le tennis car la bourgeoisie aime le tennis, alors quâen revanche la bourgeoisie ne fait pas de tunning le dimanche.Â
Jâallais plus loin : je disais que les appartenances de classes sont tellement des secondes natures quâelles produisent des goĂ»ts esthĂ©tiques vĂ©ritablement sincĂšres, et quâelles produisent vĂ©ritablement des imaginaires, que le bourgeois ne se force pas Ă jouer au tennis il aime vraiment ça. Le bourgeois ne se force pas Ă aimer François Truffaut parce que câest bien dâaimer Truffaut mais parce quâil y a quelque chose dans Truffaut qui est fondamentalement bourgeois et qui rĂ©sonne avec la bourgeoisie. Et je parlais de ce qui est pour moi la phrase la plus connue du monde, qui est la phrase de Truffaut : âLe cinĂ©ma câest filmer de belles personnes en train de faire des belles chosesâ. Ca câest une phrase de bourgeois absolu et câest pour ça que Truffaut est trĂšs valorisĂ© dans le milieu du cinĂ©ma. Â
Lâheure tournait et nous avons du mettre fin Ă la conversation, qui a continuĂ© un peu une fois lâenregistrement arrĂȘtĂ©. Ferons-nous la rĂ©volution avec François BĂ©gaudeau ? Lui ne pense pas quâelle soit pour demain, nous si : gageons que, quelle quâen soit la date, nous nous y retrouverons, et dans la joie.
Entretien prĂ©parĂ© et rĂ©alisĂ© par lâensemble du comitĂ© de rĂ©daction de Frustration magazine.
Rédaction