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« La bourgeoisie croit toujours que sa position est désirable » Bégaudeau X Frustration (III)


Rédaction
Rédaction
‱ 03/12/2021

TroisiĂšme et derniĂšre partie de notre entretien – discussion avec François BĂ©gaudeau autour de son dernier livre Notre joie. La premiĂšre et la seconde partie sont dĂ©jĂ  en ligne. Lors de la fin de notre discussion, le ton est parfois un peu montĂ© et il semble qu’on soit tombĂ© sur des points de divergence, notamment sur le rĂŽle des « intellectuels » et de la pensĂ©e dans un processus politique rĂ©volutionnaire. Rassurez-vous, ça se finit bien.


Je vois tout Ă  fait que c’est du sale boulot [ndlr : BĂ©gaudeau venait de dire, Ă  la fin de la partie prĂ©cĂ©dente, qu’il nous laissait le chantier de trouver des slogans propulsif car lui ce n’était pas son rayon], c’est vachement de travail si tu veux faire les choses bien. C’est plus facile d’écrire un bouquin ! (rires) Ce n’est pas la mĂȘme cible en fait. Car quelle est ta cible quand tu Ă©cris Notre joie ou Histoire de ta bĂȘtise ? Tu t’adaptes Ă  ton lectorat : tu cites la philosophe Simone Weil en Ă©crivant Simone, sans dire explicitement ce qu’elle pense, comme si tout le monde savait ce qu’elle pensait. C’est plus facile pour toi, tu es dans ton Ă©lĂ©ment et tu t’adresses Ă  des gens qui sont dans ton Ă©lĂ©ment aussi. Quand on pense Ă  des slogans, on s’adresse Ă  beaucoup plus large. 

Oui, ce n’est pas la mĂȘme stratĂ©gie. J’ai une position trĂšs radicale sur les livres : ils servent d’abord Ă  celui qui les Ă©crit. Je ne me pose jamais la question de l’utilitĂ© d’un livre. Je me pose la question de son intĂ©rĂȘt et de sa beautĂ©. C’est un truc d’esthĂšte, mais on ne se refait pas. Son intĂ©rĂȘt, c’est sa justesse et sa pertinence. Sa beautĂ©, c’est au niveau de la forme, du style. Ce qui me dĂ©clenche pour Ă©crire un livre, c’est si je sens que j’ai quelque chose d’intĂ©ressant Ă  dire et que par ailleurs, la composition peut ĂȘtre intĂ©ressante. Quand je suis dans le dĂ©tail d’une page en revanche, j’essaie d’ĂȘtre le plus clair possible, de pas trop multiplier les rĂ©fĂ©rences. Il y en a un peu plus que d’habitude dans Notre joie, peut-ĂȘtre un peu trop, je ne sais pas. Mon but est quand mĂȘme de dĂ©coder.

AprĂšs, Ă©videmment qu’un livre est segmentant, tu n’as pas tout le monde [qui lit], Ă  un certain niveau de sophistication de la pensĂ©e tout le monde ne suivra pas. Je rencontre pas mal de gens qui disent : “Olala Lordon, c’est Ă©nervant, il est pas clair !” Je ne suis pas “Lordofan” tout le temps, mais je dĂ©fends le fait qu’il y a certains problĂšmes qu’aborde Lordon qui sont des problĂšmes philosophiques et anthropologistes, sous tutelle spinoziste, qui ne peuvent pas ĂȘtre Ă©crits autrement. Il faut savoir ce qu’est la philo
 peut-ĂȘtre que c’est vain. 

On l’avait justement interrogĂ© sur l’accessibilitĂ© de son Ă©criture lors d’un entretien. 

C’est un philosophe, il va dans le jargon. Il est plus universitaire que moi qui viens plutĂŽt de la littĂ©rature. Je serais incapable d’écrire du Lordon, je n’ai pas l’armature philosophique pour ça. Lordon il l’a, et il en est un peu victime, ça va un peu plomber sa prose. Mais il y a des pages qui sont merveilleuses ! Il pose des problĂšmes fondamentaux, ontologiques : par exemple, qu’est-ce qu’un corps social ? C’est pour ça que parfois les militants sont un peu déçus, ils l’ont entendu parler Ă  Nuit debout, oĂč il est bon comme orateur, et aprĂšs
 

Il y a toujours le risque de la violence symbolique quand mĂȘme. Quand des gens de gauche gĂ©nĂšrent de la violence symbolique, je me dis qu’ils ajoutent de la violence Ă  la violence. C’est difficile de jauger
 Et puis au-delĂ  de cette violence, il y a cette aspect concurrentiel Ă  gauche, de “marchĂ© de la contestation sociale”, comme nous disait la sociologue Monique Pinçon-Charlot dans un entretien elle aussi


Je ne mesurais pas cet aspect-lĂ  du problĂšme, d’accord, c’est vrai. Et bien sĂ»r que c’est dĂ©sespĂ©rant, d’une tristesse absolue cette logique concurrentielle
 Une des raisons pour lesquelles il y en a pas mal que j’énerve (et je comprends, ça ne veut pas dire que j’adhĂšre mais je comprends) : moi, mon truc, ce sont les romans, toujours en rapport avec le rĂ©el social, Ă©crivain de gauche quoi. Je n’étais jamais allĂ© de plein-pied dans l’essai politique agressif et conflictuel.

C’est vrai que les petites querelles de boutiquiers, c’est dĂ©sespĂ©rant pour les marxistes.

Je le fais dans Histoire de ta bĂȘtise : je mets un pied lĂ -dedans, bingo Ă©ditorial ! J’en vends 50 000, ce qui est stupĂ©fiant pour un essai, et en plus j’ai une certaine visibilitĂ©, un certain capital sympathie dans la gauche radicale
 C’est hyper Ă©nervant pour les mecs qui tiennent la place ! C’est un peu comme si Zidane joue au foot et se met Ă  jouer au rugby, et il gagne tout de suite le championnat d’Europe : les rugbymans sont verts ! C’est Ă©nervant ! IndĂ©pendamment de mon cas, il y a vraiment un truc de part de marchĂ© : marchĂ© symbolique, mais marchĂ© en espĂšces sonnantes et trĂ©buchantes aussi [ndlr : la tune quoi]. Il y a des gens qui ne sont pas bien disposĂ©s Ă  mon Ă©gard au sein de la gauche radicale.

D’aprùs ce qu’on a compris, ce sera le sujet du prochain livre ?

Oui, entre autres choses. Ce sera plus large. Pas sur le mode “je rĂšgle mes comptes”, mais sur le mode “qu’est-ce qui les Ă©nerve tant” – des choses que j’amorce Ă  la fin de Notre joie. Mais c’est vrai que les petites querelles de boutiquiers, c’est dĂ©sespĂ©rant pour les marxistes. Ils n’en vivent pas forcĂ©ment, c’est du capital symbolique, par exemple chez les chercheurs qui souffrent d’un manque de visibilitĂ©. T’es chercheur, tu passes ta vie Ă  faire des trucs sĂ©rieux, personne ne te lit. LĂ  t’as un petit branleur qui n’a jamais rien fait de sa vie, qui n’a pas fait de thĂšse, qui arrive et qui pond 200 pages comme ça, et il est trĂšs Ă©coutĂ© par tout un pan de la gauche, c’est trĂšs Ă©nervant. C’est trĂšs Ă©nervant aussi qu’ils n’aient pas eux-mĂȘmes de luciditĂ© sur leurs propres affects.

Ils ne seraient pas assez “sexy”, pour faire court ?

Ce serait intĂ©ressant de rĂ©flĂ©chir Ă  comment ĂȘtre sexy, je pense beaucoup Ă  ça. Il me semblait que la capacitĂ© oratoire de Lordon Ă©tait sexy. Beaucoup de jeunes gens l’aiment beaucoup. Pour finir lĂ -dessus [ndlr : la gauche radicale intellectuelle], il faut mettre les pieds dans le plat. Je reprends l’exemple de Lordon : je pense, Ă  tort ou Ă  raison (pour moi Ă  raison), qu’il se sent une puissance. Je ressens sa puissance. Je ne connais pas d’orateur comme lui. Sa capacitĂ© oratoire, je trouve que c’est presque un phĂ©nomĂšne surnaturel. Je ne sais pas comment marche son cerveau, mais ça me fait le mĂȘme effet que quand je vois les vidĂ©os de l’historien Henri Guillemin ! Le mec n’a pas de notes, il est face camĂ©ra, comme ça, sans jamais bĂ©gayer, je trouve ça dingue ! Lordon, il a une puissance : articuler des concepts, des pensĂ©es. Je pense qu’il a dĂ©vouĂ© sa vie au service de cette puissance. Il faut le comprendre ! Il commence d’ailleurs par l’économie, il aurait pu, comme tout le monde, prospĂ©rer sur l’économie. Simplement, il voit bien qu’il a une autre capacitĂ© : quand il lit Spinoza, Deleuze
 il les comprend. Il a une capacitĂ© philosophique, il bascule dans la philo. Son truc, c’est de faire des beaux livres de philo. Et en plus, il veut faire la rĂ©volution.

Et quels en seraient les effets politiques (s’il doit y’en avoir) ? 

On revient Ă  l’histoire de l’utilitĂ© des Ă©crits. J’entendais l’autre fois le grand chef des Lip, catho de gauche Ă  la base, qui disait qu’ils n’avaient rien lu quand ils ont lancĂ© l’autogestion de Lip. Il ne faut pas surestimer la place des intellectuels dans cette affaire ! Si Lordon Ă©tait plus clair, plus accessible, ça ne changerait rien.

Revendiquer auprĂšs du pouvoir (comme recourir Ă  la justice), c’est prĂ©supposer chez ce pouvoir le fait qu’il pourrait m’écouter et satisfaire mes revendications. Mais ce n’est pas ĂȘtre rĂ©volutionnaire ou anticapitaliste, dans ce cas.

 Il y a une double injonction paradoxale qui nous est faite Ă  nous, les intellectuels : engagez-vous les mecs, on a besoin de vous ! Ok, pourquoi pas. Si je m’engage comme intellectuel, si c’est pour aller dire au micro des trucs que d’autres gens disent et qu’on n’a pas besoin de moi, pas la peine que j’en sois. Si je prends le micro, c’est que je me dis que j’ai un truc Ă  dire que d’autres ne disent pas ! Sociologiquement, je suis un intellectuel, et donc j’ai le temps de turbiner. C’est bien en tant qu’intellectuel que je vais m’exprimer. Quand Lordon dit « nous ne revendiquons rien », c’est une pensĂ©e trĂšs intĂ©ressante intellectuellement. Je m’en suis d’ailleurs un peu resservi dans Notre joie : la revendication, c’est toujours quĂ©mander quelque chose Ă  quelqu’un. Revendiquer auprĂšs du pouvoir (comme recourir Ă  la justice), c’est prĂ©supposer chez ce pouvoir le fait qu’il pourrait m’écouter et satisfaire mes revendications. Mais ce n’est pas ĂȘtre rĂ©volutionnaire ou anticapitaliste, dans ce cas.

On pourrait dire que c’est une position de “gauchiste”, non ?

C’est une pensĂ©e. En gros, ce que vous demandez aux intellectuels, c’est tout sauf d’ĂȘtre intellectuel, c’est de venir apporter leur brique symbolique Ă  une lutte. J’en ai tout le temps des demandes comme ça, et Ă  chaque fois qu’on me demande « tu voudrais pas signer cette pĂ©tition/ venir dire deux-trois mots sur notre lutte / faire une petite vidĂ©o ? », des fois je le fais, des fois non. Je leur dis : « en fait, vous voulez seulement mon image, vous ne me voulez pas moi comme intellectuel ! » C’est super Ă©nervant.

Ce n’est pas notre propos. On dit juste qu’on est dĂ©terminĂ© par sa propre condition sociale. Et trop dĂ©tachĂ© du monde du travail, par exemple, concret, cela peut crĂ©er certaines limites.

Oui, mais inversement, c’est pour ça qu’il est intĂ©ressant Lordon, par exemple. Tu voudrais que Lordon dise en mieux ce que toi tu penses dĂ©jĂ . Ce n’est pas la peine dans ce cas.

La question de la place sociale des intellectuels est un dĂ©bat de fond. C’est lĂ -dessus que je voudrais Ă©crire mon prochain livre.

Vas-y ! (rires)

Ca paraĂźt une question de fond pour moi, et beaucoup moins pour vous, parce que moi ça engage ma position sociale. Je le dis Ă  la fin de Notre joie, Nathalie Quintane avait Ă©crit cet article, trĂšs dĂ©cevant, mais dont le titre Ă©tait bon : « Pourquoi l’extrĂȘme-gauche ne lit pas de littĂ©rature ? ». C’est dĂ©cevant parce qu’elle a une conception instrumentale de la littĂ©rature : une boĂźte Ă  idĂ©es qui soit immĂ©diatement opĂ©ratoire pour la lutte. Dans ce cas-lĂ , on ne lit pas de littĂ©rature. La littĂ©rature, prĂ©cisĂ©ment, on peut l’appeler bourgeoise pour ça (et dans ce cas, je me demande si la condition « bourgeoise » dans ce sens-lĂ  ne serait pas la plus dĂ©sirable pour l’humanitĂ©). C’est ça qui nous ferait Ă©chapper au capital : faire des choses gratuites. La littĂ©rature, il y a de la perte. C’est pareil pour l’art.

Pourquoi ça ne fait pas partie de la beautĂ© d’une lutte et de sa plĂ©nitude qu’il y ait la fois des gens comme vous, qui vont dire des choses ancrĂ©es et dont on a besoin (on a besoin de revendiquer des choses !), et aussi des productions intellectuelles qui ne soient pas immĂ©diatement conditionnĂ©es Ă  leur efficacitĂ© politique et Ă  leur ancrage dans le rĂ©el ? Des trucs qu’on s’accorde le temps de penser. Quand j’entends Lordon dire “nous ne revendiquons rien”, ça me fait trois jours. Alors j’ai que ça Ă  foutre hein ! (rires) Mais c’est intĂ©ressant. 

Ca fait rĂ©flĂ©chir
 mais au final, on rĂ©flĂ©chit pour pas grand chose. C’est un effet de manche, non ?

Non, c’est une pensĂ©e trĂšs consistante.  

Le dĂ©bat qu’on a lĂ  c’est typiquement ce qui est intĂ©ressant chez RanciĂšre. Et pourquoi RanciĂšre est beaucoup dĂ©testĂ© par les marxistes orthodoxes ? Il leur rend bien par moment. RanciĂšre l’a racontĂ© beaucoup de fois : il est marxiste orthodoxe, il est Ă©lĂšve d’Althusser, ils Ă©crivent un livre ensemble, Lire le Capital. Simplement il a un tempĂ©rament qui le dispose Ă  aller ailleurs et donc pour faire ses premiĂšres recherches, il va compulser des archives ouvriĂšres de 1830. Il le raconte trĂšs bien : il allait chercher ce qu’il savait dĂ©jĂ . Il voulait trouver des correspondances entre ouvriers qui diraient “nous sommes aliĂ©nĂ©s, nous n’aimons pas notre patron, le capitalisme, c’est pas bien, nous souffrons et nous revendiquons donc de travailler moins et d’ĂȘtre moins aliĂ©nĂ©s, etc.”. 

C’est ça aussi qui est chagrin : se dĂ©shabituer de considĂ©rer les Ă©lĂ©ments d’émancipation dĂ©jĂ  effectifs, que nous ne sommes pas, qu’on le veuille ou non, rĂ©ductibles Ă  nos conditions, qu’il y a quand mĂȘme des Ă©chappĂ©es.

Or, RanciĂšre trouve dans les archives des ouvriers de Paris qui parlent de poĂ©sie, de la beautĂ© de la Seine la nuit
 Et il se dit que c’est intĂ©ressant comment ces ouvriers s’autorisaient dĂ©jĂ  Ă  ouvrir un peu plus le champ, Ă  parler d’autre chose que de leur condition : c’est ce qu’il a appelĂ© La nuit des prolĂ©taires. La nuit, le prolĂ©taire, n’est pas strictement rĂ©ductible Ă  sa condition de prolĂ©taire, il y a un moment oĂč ça rĂȘvasse. Et donc il y a dĂ©jĂ  ici et maintenant des Ă©chappĂ©es. C’est pour ça que RanciĂšre a Ă©tĂ© beaucoup abominĂ© dans les milieux marxistes : qu’est-ce qu’il est en train de nous raconter, en fait ? Que nous n’avons pas besoin de faire la rĂ©volution ? Puisque dĂ©jĂ  maintenant les ouvriers sont Ă©mancipĂ©s, ils ont trouvĂ© des Ă©chappĂ©es, une façon de poĂ©tiser leur propre rĂ©alité  C’est comme ça que RanciĂšre se fait insulter depuis 50 ans. 

C’est ça aussi qui est chagrin : se dĂ©shabituer de considĂ©rer les Ă©lĂ©ments d’émancipation dĂ©jĂ  effectifs, que nous ne sommes pas, qu’on le veuille ou non, rĂ©ductibles Ă  nos conditions, qu’il y a quand mĂȘme des Ă©chappĂ©es. Il y a quand mĂȘme des esprits chagrins : je l’ai beaucoup dit sur le rock qui est pour moi un vecteur d’émancipation et de joie. Mais il y a toujours eu des gens pour te dire “ouais mais bon c’est un truc commercial”. Dans le punk, j’ai connu ça. Pour qu’on ait le droit d’écouter un groupe de punk chez les anarchopunks, il fallait absolument qu’ils soient overnickels commercialement. Par contre NOFX qui est le plus grand groupe de punk de tous les temps, ils s’interdisaient de l’écouter. Ce qui revient Ă  ĂȘtre fan de musique classique tout en s’interdisant d’écouter Mozart. Eh ben fais toi chier dans ta life. (rires). 

On pense qu’on est en accord lĂ -dessus. Par exemple la façon dont est formĂ© Frustration comme groupe (qui est d’ailleurs aussi un trĂšs bon groupe de post-punk, et c’est aussi pourquoi on s’est appelĂ©s comme ça), nous ne sommes pas l’extrĂȘme-gauche chagrin que tu pourrais imaginer. Ça nous permet d’amener ce sujet-lĂ  : nous sommes tous des gens qui ont une vie par ailleurs, qui lisent des bouquins, regardent des films, qui ont une vie amoureuse et sentimentale
 

J’en ai jamais doutĂ© (rires)

Par ailleurs c’est vrai qu’en revanche, pour ce qui est de nos productions “intellectuelles”; on a un rapport assez instrumental, assez utilitaire Ă  ce qu’on fait. On est tout le temps en train de se demander Ă  quoi ça va servir concrĂštement Ă  la personne qui est dans telle situation. Mais il y a plein d’aspects de ma vie qui ne sont pas dans ce rapport instrumental : j’ai envie d’adopter un chien, ça n’a rien d’anticapitaliste, c’est mĂȘme plutĂŽt de droite (rires). 

Le chien est de droite, le chat est de gauche (rires). Seulement il y a une sorte d’autorestriction : vous Ă©crivez des textes, vous ĂȘtes des Ă©crivants, Ă©crivains pourquoi pas, et Ă©crivants au bas mot. Pourquoi limiter le champ d’écriture Ă  des choses dont vous vous dites qu’elles pourraient ĂȘtre utiles Ă  quelqu’un sachant qu’au bout du compte, vous allez perdre ? Vous allez perdre, comme disait AimĂ© Jacquet Ă  la mi-temps de France Croatie en 1998. Vous allez perdre car vous ne serez jamais utiles Ă  rien. En tout cas jamais tangiblement. C’est comme les profs : vous n’aurez jamais des faits tangibles de votre efficacitĂ©. 

Ce n’est pas grave, ça donne aussi de l’inspiration. 

Donc vous me dites que les angles que vous choisissez vous les choisissez pas au sens oĂč vous les trouvez intĂ©ressants mais au sens oĂč vous prĂ©supposez que cet angle lĂ  crĂ©era un lecteur Ă  qui ça pourrait parler ?  

Les deux ! On a fait une enquĂȘte sur les gens aux RSA qui se font harceler par la CAF, le sujet nous intĂ©resse mais on se dit aussi que des gens vont le lire car finalement, l’article a Ă©tĂ© beaucoup partagĂ© par des personnes dans ce cas lĂ  et ils ont pu se dire qu’ils n’étaient pas seuls, pour sortir de l’isolement, qu’ils ne sont pas des assistĂ©s comme ils entendent tout le temps Ă  la tĂ©lĂ© ou ailleurs. 

Je ne crache pas du tout lĂ -dessus mais j’espĂšre que vous avez pris du plaisir Ă  Ă©crire cet article. C’est important.

On peut faire les deux du coup. Tu disais tout Ă  l’heure que tu avais Ă©crit ce que tu aurais voulu lire. Et je me souviens que quand on a créé Frustration, on voulait que ça soit le magazine qu’on a envie de prendre quand on est dans une gare. J’ai l’impression que tu nous dis : “Assumez que vous ĂȘtes des intellos” et nous on contre en permanence ces effets. Un de nos objectifs est de ne pas devenir des « intellectuels ». Pas dans un sens anti-intellectualiste oĂč on trouverai ça nul “les idĂ©es”, mais politiquement on a l’impression que ça ne nous mĂšne pas Ă  ce qu’on voudrait, qu’on dĂ©clare bĂ©nĂ©ficier d’une intelligence supĂ©rieure aux autres et que “penser” serait une profession Ă  temps plein.

C’est ce que les spinozistes appellent une “balance passionnelle”. Si vous ĂȘtes aussi Ă©mu que je le suis souvent en lisant des pensĂ©es, vous ne parlerez pas de la pensĂ©e de cette façon-lĂ . Ce n’est pas un reproche que je vous fais.

Mais qui te dit que nous sommes pas Ă©mus ? On peut l’ĂȘtre souvent. 

En vous entendant lĂ , je me dis que ce n’est pas possible. Ce sont des affects. J’ai rencontrĂ© le fils d’une copine, il a eu un Ă©moi presque mystique devant la pĂątisserie : sa vie ce sera la pĂątisserie. C’est comme ça. AprĂšs, tu peux dire que la pĂątisserie c’est un peu limitĂ©, il manque la boulangerie, l’épicerie
 Et il ne faut pas trop compter sur lui pour faire la rĂ©volution. Il a eu un Ă©moi esthĂ©tique fondamental. Moi j’ai eu cet Ă©moi fondamental sur l’art et la pensĂ©e, et je me suis dit que ma vie ça allait ĂȘtre ça. Vous visiblement  vous ne l’avez pas eu et ce n’est vraiment pas un jugement de valeur, ce sont des dispositions affectives.

Si vous Ă©tiez dans la mĂȘme disposition affective que moi vous ne produirez jamais un Ă©noncĂ© du genre : “Il y a vraiment quelque chose que je ne veux pas devenir dans ma vie, c’est un intellectuel”.

Ces dispositions affectives sont dĂ©terminĂ©es sociologiquement quand mĂȘme
 

Sans doute. C’est probablement ma position de petite bourgeoisie qui m’a prĂ©disposĂ© Ă  avoir l’occasion de ce flash esthĂ©tique. Je ne le mĂ©connais pas. Je note quand mĂȘme que mon frĂšre et ma soeur ne l’ont pas eu du tout. Comme d’habitude, il faudrait arriver Ă  d’autres dĂ©terminations plus subtiles : on est trois enfants, ni ma soeur ni mon frĂšre ne lisent. Ce qui ne veut pas dire que je n’ai pas Ă©tĂ© dĂ©terminĂ© d’une autre maniĂšre, mais il faudrait aller dans des dĂ©terminations plus sophistiquĂ©es. Si vous Ă©tiez dans la mĂȘme disposition affective que moi vous ne produirez jamais un Ă©noncĂ© du genre : “Il y a vraiment quelque chose que je ne veux pas devenir dans ma vie, c’est un intellectuel”.

On vous rassure, il y a des mĂ©tiers que qu’on trouve pire, comme agent immobilier (rires). Intellectuel ça va, il y a bien pire.

C’est pour ça que moi comme je suis un spinoziste je n’ai aucune mauvaise conscience d’ĂȘtre un intellectuel, parce que ce n’est pas de ma faute. Ce n’est pas de ma faute si moi j’ai Ă©tĂ© saisi affectivement Ă  17 ans beaucoup plus par Flaubert, les Sex Pistols et Maurice Pialat que par le dĂ©sir de faire la rĂ©volution. Ce n’est pas de ma faute et ce n’est pas de votre faute non plus. Sachant que j’avais un gros tropisme politique que j’ai toujours. Je pense que ça se voit.  

Et tu as malgré toi une utilité dans le processus.

Je le déplore (rires).

Histoire de ta bĂȘtise c’est un livre qui produit des consciences de classe. Tu as contribuĂ© Ă  la dĂ©testation de la bourgeoisie et nous mĂȘme on s’en sert : on a dĂ» rĂ©server un traitement particulier Ă  la bourgeoisie culturelle parce qu’on s’est dit “‘n’oublions pas l’enseignement de François BĂ©gaudeau dans Histoire de ta bĂȘtise”. Il ne faut jamais oublier la bourgeoisie culturelle et Ă  chaque fois on se dit “attends, attends, est ce qu’on a parlĂ© de la bourgeoisie culturelle ?” (rires). 

C’est ce qu’on pourrait appeler “le point BĂ©gaudeau” ? Il faut le breveter. (rires).
Je fais remarquer que si j’ai pu produire des analyses sur la bourgeoisie culturelle c’est prĂ©cisĂ©ment que j’ai Ă©tĂ© dans le champ culturel. C’est comme ça que j’ai pu les observer de prĂšs et que j’ai pu voir la guerre du goĂ»t : comment les enjeux esthĂ©tiques Ă©taient des enjeux Ă©minemment politiques. 

Ce qui a pu agacer la gauche radicale, quand tu disais que tu avais eu du succĂšs, car elle a pu se dire que si tu as pu produire ces analyse lĂ , c’est parce que tu as vĂ©cu auprĂšs de cette bourgeoisie culturelle, tu en es le produit contestataire d’une certaine maniĂšre, alors que Michel et Monique Pinçon-Charlot l’ont fait de maniĂšre extĂ©rieure avec beaucoup plus de travail, de galĂšres et de mises Ă  l’écart. Tu vois ?

Mais moi j’ai pas beaucoup vĂ©cu avec la bourgeoisie macroniste, faut peut-ĂȘtre pas dĂ©conner. (rires). Mais comment peut-on reprocher Ă  quelqu’un un Ă©tat de fait social ? Pourquoi reprocher ? Je pourrais trĂšs bien renverser l’argument : les Pinçon-Charlot ce sont des sociologues qui sont payĂ©s pour ça. Je dis ça avec toute l’amitiĂ© que j’ai pour eux : ils ont Ă©tĂ© payĂ©s pendant vingt ans pour frĂ©quenter la bourgeoisie de Neuilly et en tirer des livres, ça va aussi pour 2 000 balles par mois ! Je ne vois pas ce que vous voulez dire en fait. 

Il y a une Ă©norme diffĂ©rence sociologique entre Aude Lancelin, Juan Branco et moi : je n’ai pas fait l’Ecole Alsacienne. C’est une chose et son contraire.

Ce que la gauche radicale pourrait te reprocher, comme Ă  Juan Branco, c’est qu’ils ont baignĂ© dans un milieu qu’ensuite ils ont critiquĂ©. Parmi les essais politiques qui ont le plus marchĂ© ces derniĂšres annĂ©es il y a Aude Lancelin avec Le Monde Libre, toi avec Histoire de ta BĂȘtise et Juan Branco avec CrĂ©puscule. La cohĂ©rence qu’il y a entre ces trois livres, c’est le fait qu’ils dĂ©crivent ce qu’il s’est passĂ© dans le milieu de l’auteur en ayant un recul critique. C’est intĂ©ressant de se demander pourquoi ça marche plus en termes de ventes, et pourquoi il y a une certaine rĂ©ception mĂ©diatique ?

Moi jusqu’à trente ans, j’ai une vie de fils de prof de gauche puis ensuite de petit intellectuel prolĂ©tarisĂ© par l’enseignement, jusqu’à mes 34 ans. Donc ce n’est pas Juan Branco, ni Aude Lancelin, ce n’est pas la mĂȘme chose et milieu. Ce n’est pas du tout le mĂȘme habitus. Et mĂȘme quand je rentre un peu en culture, que j’ai quelques succĂšs, comme je le racontais dans Histoire de ta bĂȘtise,  ça n’a jamais pris, je n’ai jamais vraiment frĂ©quentĂ© ces gens, je n’ai pas nouĂ© d’amitiĂ©s. Il y a une Ă©norme diffĂ©rence sociologique entre Aude Lancelin, Juan Branco et moi : je n’ai pas fait l’Ecole Alsacienne. C’est une chose et son contraire. Dans les annĂ©es 90, je suis dans le punk rock, je ne suis pas dans les cabinets ministĂ©riels ou au Quai d’Orsay. 

Mais tu n’es pas non plus en train d’écouter du rap Ă  Aubervilliers


Vous voulez que je vous raconte Ă  quoi ça ressemblait d’aller jouer dans les squats de punk rock en 1993 ? J’aimais beaucoup ça et ce n’était pas une vie bourgeoise. Il faut quand mĂȘme ĂȘtre prĂ©cis. 

Dans Histoire de ta bĂȘtise ce qui avait quand mĂȘme plu, ce qui a gĂ©nĂ©rĂ© des ventes et un engouement y compris chez les fachos que tu dĂ©cris dans Notre Joie, c’est ce point de vue de l’intĂ©rieur. Tu parles d’un vĂ©cu, tu dĂ©cris les coulisses, ce qui est quelque chose d’assez vendeur et qui va intĂ©resser la bourgeoisie elle-mĂȘme par masochisme parfois, ce qui permet une grande rĂ©ception mĂ©diatique.  

J’ai bien compris votre position mais j’aimerais que soit actĂ© ce qu’on se disait avant parce que c’est franchement trĂšs important si on veut ĂȘtre du cĂŽtĂ© de la justesse. Il y aurait une façon par le haut de constater ce que vous dites : il y a une valeur ajoutĂ©e accordĂ©e Ă  des choses prĂ©cises parce qu’elles sont factuelles. Il y a peut ĂȘtre ça qui a jouĂ©. Mais ces trois livres ont des histoires diffĂ©rentes et une circulation diffĂ©rente. La derniĂšre chose que je veux dire c’est que 90% des choses qui sont Ă©crites dans Histoire de ta bĂȘtise, je dirais 180 pages sur les 220 pages, ne sont pas du tout des choses que j’ai observĂ©es directement. Ce sont des choses qui viennent beaucoup de ma culture d’analyse de classe que j’ai contractĂ©e ailleurs, par exemple dans le punk rock. Il  y a un dĂźner en ville, et un autre moment oĂč je raconte une scĂšne de l’émission Le Cercle sur Canal + (ndlr : Ă©mission de critique cinĂ©ma), oĂč j’ai Ă©tĂ© chroniqueur cinĂ©ma, Ă  propos d’Eric Rohmer. Mais en mĂȘme temps j’aurais pu constater la mĂȘme chose en les regardant Ă  la tĂ©lĂ© parce que si je les avais vus Ă  la tĂ©lĂ© dire que leur film prĂ©fĂ©rĂ© de Rohmer c’est Les Nuits de la Pleine Lune, j’aurais pensĂ© exactement la mĂȘme chose que si j’étais sur le plateau. Au bout du compte, c’était beaucoup d’observations de tĂ©lĂ©spectateurs. Il y a un mot que vous avez dit qui est trĂšs faux c’est le cĂŽtĂ© “coulisses”. Il n’y a pas du tout d’ “effets coulisses” dans Histoire de ta bĂȘtise. Vous savez bien ce qu’on entend par “coulisses” : les petites histoires de loges, etc. Je ne parlais pas du tout de ça. Jamais.

Quand nous ou nos parents regardons Le Cercle, ils ne savent pas qu’Augustin Trapenard vote ceci, qu’il est comme ça (sans le nommer explicitement), etc
 

Mais ce n’est pas ce que je racontais. Je vais vous le dire frontalement : je trouve que le terme “coulisses” est dĂ©gradant par rapport au livre et c’est ce que je dĂ©teste chez Juan Branco. Je pense que si on reprenait Histoire de ta bĂȘtise, vous verrez qu’il n’y a aucun effet “coulisses” et que prĂ©cisĂ©ment ce sont beaucoup des choses que j’ai observĂ© en tant que tĂ©lĂ©spectateur. Je me suis par exemple beaucoup servi de l’émission Quotidien, dont je ne connais personne, que je n’ai jamais croisĂ©, qui ne m’invitera jamais Ă©videmment. Je les regardais. RaphaĂ«l Enthoven, je l’ai rencontrĂ© aprĂšs : on s’est engueulĂ©s. Avant, j’ai passĂ© 15 ans Ă  le regarder parler Ă  la tĂ©lĂ©. Le dĂ©bat Zemmour – Enthoven que je dĂ©crivais, je le regarde Ă  la tĂ©lĂ© et je vois un bourgeois rĂ©actionnaire parler Ă  un bourgeois centriste et pour moi, c’est pareil. 

Ils ont une grande capacitĂ© d’assimilation. Ils sont trĂšs assimilationnistes et d’ailleurs ils ont raison. La bourgeoisie croit toujours que sa position est dĂ©sirable

Je n’ai pas eu d’amitiĂ©s parmi eux. Par exemple, Ă  un moment je raconte un repas avec un d’entre eux qui travaillait plus ou moins dans le cinĂ©ma, qui m’avait invitĂ© chez lui, je raconte cette scĂšne oĂč il disait qu’il Ă©tait trĂšs court en argent. Je raconte que c’est marrant parce que nous sommes quand mĂȘme dans un appartement de la rue des Martyrs qui doit coĂ»ter 600 000 euros. VoilĂ  ce que je dis : ce n’est pas “coulisses” ça, c’est un Ă©lĂ©ment de sociologie. Il se trouve que ce soir-lĂ  j’étais plutĂŽt chez un bourgeois. Ce n’est pas du tout “raconter les dessous”.

Le terme coulisse est fort, mais disons dans ton milieu, d’expĂ©riences communes, etc, ce qu’on disait avant. Ca ne veut pas dire que tu en faisais partie mais tu as quand mĂȘme eu accĂšs Ă  des gens auxquels la plupart des gens n’ont jamais accĂšs : en cofondant la sociĂ©tĂ© de production Capricci, en rĂ©alisant des films, en travaillant aux Cahiers du CinĂ©ma puis au Cercle
 Tu les as rencontrĂ©s physiquement. Il y a par exemple des choses que tu constates, comme le fait que Les Nuits de la Pleine Lune est gĂ©nĂ©ralement le film de Rohmer prĂ©fĂ©rĂ© des bourgeois contrairement Ă  Conte d’EtĂ©, que tu ne peux pas constater sans les frĂ©quenter. 

Sachant que je glosais dans cette page-lĂ , et c’est la seule chose que je dis sur le Cercle, sur quelque chose qu’a dit Jean-Marc Lalanne Ă  l’antenne, et donc dont j’aurais pu ĂȘtre tĂ©moin comme tĂ©lĂ©spectateur : “Moi quand j’ai vu Les Nuits de la pleine lune, c’est un film dans lequel j’aurais eu envie d’habiter”. C’est pour ça que je disais : film = appartement, et donc les goĂ»ts esthĂ©tiques de la bourgeoisie sont toujours un peu adossĂ©s Ă  leurs goĂ»ts dans l’immobilier. Et c’est quelque chose que je me dis tout le temps quand je les regarde Ă  la tĂ©lĂ© : tout un tas d’analyses sur les goĂ»ts esthĂ©tiques que je faisais sont des choses que je n’ai pas constatĂ© de visu. 

Tu te posais en spectateur de ton propre milieu, quelque part, donc. 

Non. Jamais je n’aurais dit que c’était “mon milieu” parce que ça ne l’était pas. Ce sont mes dĂ©tracteurs qui ont dit que je me retournais contre mon milieu. Ça n’a jamais Ă©tĂ© mon milieu. Il se trouve que tout un tas de choses dans ma vie ont fait qu’à un moment il m’a Ă©tĂ© proposĂ© d’aller faire de la critique de cinĂ©ma dans une Ă©mission, de la critique tout court dans une autre Ă©mission, et de la critique littĂ©raire encore dans une autre Ă©mission. J’ai fait un peu de tĂ©lĂ©, Ă  un moment.

Je disais que les appartenances de classes sont tellement des secondes natures qu’elles produisent des goĂ»ts esthĂ©tiques vĂ©ritablement sincĂšres, et qu’elles produisent vĂ©ritablement des imaginaires, que le bourgeois ne se force pas Ă  jouer au tennis il aime vraiment ça.

En tout cas un milieu que tu as refusé. Ils ont voulu te fagociter à un moment.

Effectivement, ils ont une grande capacitĂ© d’assimilation. Ils sont trĂšs assimilationnistes et d’ailleurs ils ont raison. La bourgeoisie croit toujours que sa position est dĂ©sirable. Donc ces gens lĂ  quand tu travailles Ă  la tĂ©lĂ© pensent vraiment que ton but c’était de parler Ă  la tĂ©lĂ© et que tu vas y rester tant qu’ils ne te vireront pas. Le jour oĂč je dis au rĂ©dac chef de la matinale de Canal, au bout de trois ans, que je m’en vais, de moi-mĂȘme, parce que j’en avais marre de me lever tĂŽt et de faire ça, de lire des essais, que j’avais autre chose Ă  foutre, que j’avais fait le tour, il n’en revenait pas. C’est la premiĂšre fois que ça lui arrivait dans sa vie. Quand je disais dans Histoire de ta bĂȘtise que je n’avais pas donnĂ© suite : je n’ai pas donnĂ© suite. Quand je disais que je n’avais pas nouĂ© d’amitiĂ©s dans ce milieu : je n’ai pas nouĂ© d’amitiĂ© dans ce milieu, parce que j’y suis arrivĂ© trop tard, etc. 

Ce qui Ă©tait minorĂ© dans Histoire de ta bĂȘtise, c’était les analyses esthĂ©tiques que je fais. Ce qui prouve bien que l’art n’est pas toujours ce qui intĂ©resse le plus le monde. Je tentais quelque chose qui est trĂšs discutable, et je m’attendais Ă  ce que ça soit discutĂ© mais ça ne l’a pas Ă©tĂ©, c’est d’aller plus loin que Pierre Bourdieu en quelque sorte. Bourdieu dit que les goĂ»ts esthĂ©tiques sont distribuĂ©s en fonction de l’appartenance sociale mais pour des raisons de distinction de classe : le bourgeois voit qu’il est de bon ton dans sa classe d’aimer ça, il va l’aimer. Et donc ce serait des goĂ»ts en deuxiĂšme main, hypocrites : affecter d’aimer le tennis car la bourgeoisie aime le tennis, alors qu’en revanche la bourgeoisie ne fait pas de tunning le dimanche. 

J’allais plus loin : je disais que les appartenances de classes sont tellement des secondes natures qu’elles produisent des goĂ»ts esthĂ©tiques vĂ©ritablement sincĂšres, et qu’elles produisent vĂ©ritablement des imaginaires, que le bourgeois ne se force pas Ă  jouer au tennis il aime vraiment ça. Le bourgeois ne se force pas Ă  aimer François Truffaut parce que c’est bien d’aimer Truffaut mais parce qu’il y a quelque chose dans Truffaut qui est fondamentalement bourgeois et qui rĂ©sonne avec la bourgeoisie. Et je parlais de ce qui est pour moi la phrase la plus connue du monde, qui est la phrase de Truffaut : “Le cinĂ©ma c’est filmer de belles personnes en train de faire des belles choses”. Ca c’est une phrase de bourgeois absolu et c’est pour ça que Truffaut est trĂšs valorisĂ© dans le milieu du cinĂ©ma.  


L’heure tournait et nous avons du mettre fin Ă  la conversation, qui a continuĂ© un peu une fois l’enregistrement arrĂȘtĂ©. Ferons-nous la rĂ©volution avec François BĂ©gaudeau ? Lui ne pense pas qu’elle soit pour demain, nous si : gageons que, quelle qu’en soit la date, nous nous y retrouverons, et dans la joie.

Entretien prĂ©parĂ© et rĂ©alisĂ© par l’ensemble du comitĂ© de rĂ©daction de Frustration magazine.


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