« La France aux Français » :Comment les racistes sont tombés amoureux d’un lost media de Claude Barzotti
Un jour, sans prévenir, Internet a fait surgir une chanson de Claude Barzotti intitulée La France aux Français. Pas une reprise douteuse, pas un montage parodique, pas un deepfake tardif : une vraie maquette, avec une vraie voix, des vraies paroles, et un vrai malaise collectif. En quelques clics, l’interprète du Rital se retrouvait associé à l’un des slogans les plus rances de l’extrême droite française. Barzotti ? Vraiment ? Il y a des jours où le world wide web donne l’impression de s’être réveillé avec une envie de nuire.
Le choc est d’autant plus violent que rien n’accompagne cette découverte. Aucun contexte, aucune note explicative, aucune trace d’un projet, juste une chanson brute, violente, explicitement raciste, balancée là comme un objet culturel maudit. Pas de date précise, pas d’album, pas d’interview pour éclairer l’affaire. Seulement une chanson à la qualité plus que douteuse qui circule, se transmet, se partage, comme une anomalie dans la discographie d’un chanteur populaire qu’on croyait connaître.
Très vite, la confusion s’installe. Les médias s’interrogent, les internautes débattent, les fans oscillent entre déni et sidération. A-t-on manqué un virage idéologique majeur ? Barzotti aurait-il “mal tourné” sur le tard, façon Houellebecq avant l’heure ? L’hypothèse paraît absurde, mais l’objet est là, têtu, impossible à ignorer. Et faute d’explication, le doute s’installe. La chanson ne devient pas virale au sens spectaculaire du terme. Elle circule autrement : durablement, souterrainement, dans les recoins de YouTube et des forums, portée par un public de plus en plus identifiable. Un fait divers culturel étrange, persistant, qui laisse derrière lui une question simple et franchement dérangeante : comment a-t-on pu en arriver à se demander, sérieusement, si Claude Barzotti avait écrit un hymne pour Jean-Marie Le Pen ?
Non, Claude Barzotti n’était pas devenu facho (il faisait juste semblant)
Spoiler : non, Claude Barzotti n’était pas subitement devenu un giga faf. La chanson ne raconte pas une conversion idéologique tardive, mais un rôle. La France aux Français est une maquette issue d’un projet de comédie musicale : « Les nouveaux nomades » rapidement abandonné, imaginé à la fin des années 90, dans un contexte politique où l’extrême droite cessait d’être une menace périphérique pour s’installer durablement dans le paysage. Barzotti y incarnait un antagoniste : un personnage raciste, réactionnaire, saturé de fantasmes identitaires, conçu pour donner corps à cette montée inquiétante.
Nous sommes alors à une époque où Jean-Marie Le Pen n’est plus une provocation folklorique mais une figure installée, où les discours sur “l’identité”, “l’assistanat” et “l’invasion” quittent les marges pour s’inviter dans le débat public. La chanson s’inscrit dans cette logique-là : celle d’une caricature incarnée, pensée pour être chantée par un personnage explicitement détestable, pas pour être reprise en chœur.
Détail crucial, pourtant systématiquement effacé : La France aux Français n’a jamais été publiée. Ce n’est ni un single, ni un titre d’album, ni même une chanson finalisée. C’est une maquette, un matériau de travail, enregistrée pour les besoins d’un projet qui n’a jamais vu le jour. C’est une voix qui joue un rôle, pas un artiste qui se confesse. Mais une fois extraite de son contexte, cette distinction devient inaudible. Car Internet adore les objets culturels orphelins. Plus un contenu est privé de cadre, plus il devient malléable, disponible, récupérable. À l’ère des lost media, ces œuvres, extraits ou archives culturelles disparus, inachevés ou sortis de leur contexte, puis redécouverts bien plus tard sur Internet, un phénomène popularisé en France notamment par le youtubeur Feldup, tout ce qui ressurgit du passé est traité comme une relique fascinante, rarement comme un objet à contextualiser. Sortie de son récit, la chanson cesse d’être une satire pour devenir un slogan, et ce qui devait dénoncer finit par circuler hors-sol, prêt à être adopté par ceux qui s’y reconnaissent.
Claude Barzotti se confiait d’ailleurs lui même en 2012 :
« Une autre chanson a fait polémique, « La France aux Français ». J’ai écrit une comédie musicale qui n’est toujours pas sortie, « Les Nouveaux Nomades ». Elle parle de l’immigration et du racisme. (…) Les producteurs m’ont dit que c’était une superbe comédie musicale mais où il n’y avait que des gentils. Il fallait un méchant, un homme d’extrême droite. Comme c’est moi qui écris toutes les chansons, je les chante toutes pour que les artistes puissent les apprendre. Quelqu’un a mis cette chanson-là sur Internet, ça fait dix ans que ça dure. J’ai fait beaucoup de procédures judiciaires que j’ai gagnées à chaque fois. Le tribunal a toujours décidé de l’enlever d’Internet. Heureusement, en spectacle je n’ai jamais eu de problème. Sauf parfois des gens qui me disent » Cette chanson, elle est magnifique ! « . Là, c’est délicat, je leur explique que ce n’est pas du tout ce que je pense et que ce sont les paroles d’un personnage extrémiste de la comédie musicale, que ça a été sorti de son contexte.«
Point faible ? Trop fort : Des paroles trop justes pour être reconnues comme une caricature
Le plus glaçant, dans La France aux Français, ce n’est pas la violence du propos. C’est sa justesse. Barzotti ne force rien, n’exagère rien, ne pousse aucun curseur jusqu’au grotesque. Il mime l’extrême droite de son époque avec une précision presque documentaire, au point que la caricature devient indiscernable du discours réel. Et c’est précisément là que le malentendu s’installe. Tout y est, méthodiquement. Le fantasme du parasite d’abord :
« Vous êtes toujours là / À rôder comme des rats »
figures animales, suspicion permanente, présence perçue comme une nuisance en soi. Puis l’obsession du coût social, colonne vertébrale du discours réactionnaire des années 80–90 :
« Chômedu et RMI ! Ça sort d’la poche à qui ? De la poche à Ducon ! Et Ducon, il en a marre ! D’entretenir les p’tits cons, de payer leurs pétards ! ».
Le racisme se pare ici d’un ressentiment, d’une posture morale, où l’étranger devient une ligne de dépense en trop. La chanson déroule ensuite un imaginaire sexuel brutal (T.W) :
« Vous engrossez nos filles… Et faites des bâtards ! ».
Le corps des femmes devient frontière symbolique, terrain de la “peur” raciale, exactement comme dans les discours les plus rances de l’époque. Les corps sanctuaires des femmes blanches (pourtant dominés par des hommes blancs sans que cela ne pose problème) sont salis, volés, “engrossés”. Autant de mots qui me filent la chair de poule à écrire. À cela s’ajoute la fiction d’un Paris perdu, dissous, remplacé, volé lui aussi. :
« Où est passé Paris ? C’est Casa, Djibouti ! »
Géographie fantasmée, ville étrangère à elle-même, capitale confisquée. Rien de neuf, rien d’original, rien qui dépasse les tropes racelards de l’époque.
C’est précisément pour cela que la chanson pose problème. Rien n’est outré, rien n’est grotesque, rien n’indique clairement qu’il s’agit d’un rôle. Les phrases pourraient sortir telles quelles d’un tract, d’un micro-trottoir, d’un plateau télé de l’époque. La France aux Français ressemble exactement à un discours d’extrême droite, parce que l’extrême droite, elle-même, n’a jamais été très imaginative. Elle recycle, répète, ressasse. Barzotti n’a pas inventé un monstre : il l’a mimé avec brio.
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Ce n’est donc pas que la satire est ratée. C’est que la réalité idéologique qu’elle prétendait dénoncer était déjà une caricature d’elle-même. Et quand on reproduit un discours sans le déformer, sans le grossir, sans le rendre ridicule, on prend le risque qu’il soit reconnu, adopté, revendiqué.
Quand les racistes se reconnaissent et adoptent la chanson premier degré
Il suffit de parcourir les commentaires sous les vidéos de La France aux Français pour comprendre comment la chanson a été reçue. On n’y trouve parfois ni malaise, ni distance critique, ni interrogation sur le contexte. À la place, une appropriation immédiate, assumée, souvent enthousiaste. La maquette circule comme un trésor caché, un “document interdit” que l’extrême droite se réapproprie sans nuance, comme si Claude Barzotti avait, à son insu ou non, composé un hymne parfaitement aligné avec ses obsessions. Le racisme a ceci de pratique : il se reconnaît toujours, surtout quand on lui tend un miroir.

L’ironie est totale. Une chanson pensée pour incarner un antagoniste devient un chant de ralliement, non pas malgré sa violence, mais précisément parce qu’elle la restitue sans filtre. L’extrême droite ne reconnaît jamais la satire : elle confond systématiquement représentation et adhésion. Tout ce qui lui ressemble lui appartient. Ce malentendu n’en est pas vraiment un ; il révèle surtout une incapacité structurelle à lire autre chose que sa propre image, même quand celle-ci est censée la dénoncer. Mais même une fois le quiproquo dissipé, même une fois le contexte rétabli, la maquette n’a jamais cessé d’être adorée au premier degré. Elle continue de circuler comme un objet fétiche, portée par des comptes et des profils dont les bios empilent les drapeaux français, les fleurs de lys et les slogans vaguement patriotiques. Peu importe l’explication, peu importe l’intention initiale : la chanson a été adoptée, sanctuarisée, figée dans une lecture volontairement sourde. Car ce qui compte, ce n’est pas ce que l’œuvre dit, mais ce qu’elle permet de dire à ceux qui s’y reconnaissent.
Rendre à Claude ce qui appartient à Claude
Il suffit pourtant de se souvenir de qui est Claude Barzotti pour que le malentendu se fissure. Barzotti est un immigré italien, devenu chanteur populaire en France dans les années 80, et surtout l’auteur de Le Rital, l’un des textes les plus doux et les plus lucides jamais écrits sur l’expérience de l’étranger. Une chanson qui commence à hauteur d’enfant, dans la solitude scolaire et le désir d’effacement :
« J’aurais voulu m’appeler Dupond / Avoir les yeux un peu plus clairs / Je rêvais d’être un enfant blanc ».
Rien d’un slogan ici, seulement la honte intériorisée, la volonté d’être autre pour ne plus être désigné. Le Rital parle d’assimilation telle qu’elle est réellement vécue : douloureuse, incomplète, traversée de contradictions.
« Vos saisons sont devenues miennes / Mais ma musique est italienne »
Appartenir sans disparaître, s’inscrire sans se renier. Barzotti raconte le racisme ordinaire.
« C’est vrai, je suis un étranger / On me l’a assez répété »
Sans colère démonstrative, mais avec une mélancolie persistante, presque pudique, le texte oscille entre le désir de reconnaissance et l’affirmation d’une identité qui résiste, jusqu’à cette phrase répétée comme une reconquête :
« Je suis rital et je le reste ».
Mis en regard, Le Rital et La France aux Français racontent exactement deux choses opposées, mais issues du même regard. Même époque, même homme, deux voix irréconciliables : celle de l’intime blessé et celle du raciste mimé. Barzotti n’a jamais changé de camp. Il a simplement raconté, d’un côté, ce que le racisme fait à ceux qui le subissent, et de l’autre, ce qu’il dit quand il se croit légitime. Si certains ont confondu la seconde voix avec la sienne, ce n’est pas parce que l’ambiguïté était trop grande. C’est parce que les racistes ont un peu trop reconnu leur discours, et se sont sentis comme à la maison.
Ce que raconte vraiment l’affaire Barzotti, ce n’est pas une simple polémique musicale, mais la manière dont l’extrême droite fonctionne culturellement : sa capacité à récupérer tout ce qui lui ressemble vaguement, à confondre critique et adhésion, rôle et conviction. Une satire devient un hymne, une fiction une preuve, non par bêtise individuelle, mais parce que l’identitaire ne sait lire que ce qui le conforte. La culture populaire n’est jamais neutre, mais elle est souvent mal lue, surtout lorsqu’elle circule hors de tout contexte. Et s’il reste quelque chose d’un peu tendre dans cette histoire rocambolesque, c’est peut-être l’idée que même quand on tend un miroir au racisme, il ne voit pas ce qui le déforme, seulement ce qui lui permet de continuer à se raconter.
Cet article est dédié à Claude Barzotti, qui nous a quittés en 2023.
Farton Bink
Vidéaste et autrice
