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« AED c’est pas un vrai métier », vraiment ?


Vos Frustrations est une rubrique permettant aux lectrices et lecteurs de partager leurs « frustrations », colères, témoignages ou analyses. Aujourd’hui c’est Marc S., qui travaille comme assistant d’éducation (AED), qui a souhaité témoigner. Pour participer à “Vos Frustrations”, écrivez-nous à redaction@frustrationmagazine.fr

On a tous eu à côtoyer des AED lors de notre scolarité, plus connus sous les appellatifs de surveillant.es ou bien, péjorativement, « pions » et « pionnes ». 

Comme la plupart de mes potes, j’ai longtemps fui le taf salarié et ai enchaîné les études, le RSA et de l’intérim ou des tafs saisonniers. Au bout d’un moment j’ai eu envie de développer mon activité artistique et ai donc choisi d’être assistant d’éducation en parallèle pour avoir un salaire fixe. Je fais cela depuis deux ans, dans un lycée public général et technologique avec un internat ouvert tous les jours de la semaine (même le week-end). J’ai plus de 30 ans et ce poste est mon premier CDD, cela m’a sorti d’une situation précaire. Avec les vacances et un taux horaire peu important, les contrats étant pour la plupart à mi-temps, c’était parfait pour me sortir de la galère tout en pouvant continuer à faire ce qui me fait kiffer. 

De prime abord ce taf est plutôt tranquille par rapport à bien d’autres. On est souvent sans chefs aux alentours pour nous surveiller, ce qui est un avantage non négligeable, il faut bien se l’avouer, surtout quand on n’aime pas les chefs. Et on bosse quand même pour un service public, même s’il a de plus en plus de défauts, ça a au moins l’avantage d’être un taf où il n’y a pas d’obligation de résultats chiffrés ni de croissance de l’activité. On a les vacances scolaires et, si on arrive à faire des remplacements dans l’année, on peut être en vacances dès le mois de juin (nous avons un quota d’heures à faire sur l’année).

A l’origine, les AED étaient les MI-SE (pour maître d’internat et surveillant d’externat). C’était alors un emploi créé spécifiquement pour les étudiant.es avec priorité pour ceux voulant passer les concours de profs. Un temps plein était alors de 28h et les MI-SE pouvaient être engagé.es pour plusieurs années. 

En 2003, le statut d’AED a été créé et de nombreuses pertes de droits ont accompagné ce changement : le temps-plein est passé à 41h/semaines (les heures au-delà des 35 ne sont pas payées en heures sup’), et nous sommes engagé.es en CDD, renouvelable 5 fois avant de pouvoir atteindre le CDI. Une aberration dans le droit du travail d’enchaîner autant de CDD. Légalement, les établissements pourraient faire des CDD de 3 ans pour les AED mais je n’ai jamais entendu de cas de ce type. Ils préfèrent garder cette main d’œuvre virable à chaque fin d’année. Le CDI a été gagné par les syndicats, en 2022. Au bout de 6 ans de service, on est censé nous l’accorder automatiquement. Mais si on atteint cela aucune grille indiciaire d’augmentation de salaire n’est prévue, un « oubli » apparemment.

Manifestation d’AED en février 2021 à Paris. Crédit : Martin Noda / Hans Lucas via Photothèque Rouge.

Après avoir été AED en collège où c’était particulièrement difficile : devoir courir tout le temps, crier sans cesse, surveiller les permanences. Je suis passé dans un lycée avec un internat. Ça m’a permis d’avoir deux nuits de travail, pratique pour avoir mes journées de libre. Seulement, là aussi on se fait douiller. Pour les nuits, nous ne sommes payé.es que 3 heures entre 22h30 et 7h : c’est le « forfait nuit ». Et nous ne bénéficions d’aucune majoration pour le travail de nuit, ni pour le dimanche (certains internats ouvrent le dimanche soir). Ceci grâce à une parade administrative qui fait dire aux établissements que nous ne serions pas des « personnels d’encadrement ». Alors que nous sommes sommé.es de prévenir en cas de grève à l’internat sous prétexte que nous avons en charge des élèves mineurs.  « Ça va, vous êtes payés à dormir », diront des mauvaises langues. Eh bien oui et non, car c’est sans compter les alarmes incendie en pleine nuit, les élèves parfois bruyants, les lumières blafardes du couloir, les insomnies. Je connais peu de collègues qui dorment bien à l’internat. Au final, pour un mi-temps, payé 21 heures, j’ai 27 heures de présence au lycée. Nous sommes au SMIC, ce qui fait que nous sommes nombreux-ses à vivre sous le seuil de pauvreté (je gagne ainsi 724€ par mois, sans compter la prime d’activité avec laquelle j’arrive aux 1000€/mois).

A cela s’ajoute un mépris et une infantilisation très courante de la part de la hiérarchie et des CPE : Conseillers Principaux d’Education, avec qui nous travaillons constamment. Légalement les CPE ne sont pas nos chefs mais seulement les gestionnaires du service, or je ne compte plus le nombre d’histoires de CPE harcelants que j’ai entendues. Nous devons régulièrement subir les sautes d’humeurs des CPE, celles qui veulent faire ami-ami (mais qui ont prévu de ne pas nous renouveler à la fin de l’année), celles qui sont carrément en abandon de poste, ceux qui appellent sur ton téléphone perso, en soirée et sur un jour de repos… Rares sont les exemples où AED et CPE travaillent en harmonie, ce qui normalement devrait être le cas.

Heureusement les syndicats existent, ils passent parfois des coups de fil au rectorat ou aux établissements et réussissent à faire annuler des décisions injustes car elles ne rentraient pas dans les clous. De mon expérience, les syndicats ont bien aidé à défendre nos droits, les directions n’aiment pas avoir un appel de leur part. 

Mais du fait de notre statut précaire, jetable à chaque fin d’année, peu d’AED osent se rebeller ou faire des signalements. Nous sommes infantilisés et nous infantilisons aussi nous-mêmes en retour : « si je conteste la CPE va m’engueuler », « ah mais si je fais un signalement sur mes droits, y aura une mauvaise ambiance ». C’est compliqué de comprendre que nous sommes dans notre droit.

Dans mon département les AED sont beaucoup à être syndiqués mais c’est compliqué de lancer des mobilisations sur un sujet précis. Les syndicats de l’éducation sont en majorité composés de profs et de profs des écoles qui ont parfois du mal à comprendre nos statuts précaires et nos réalités concrètes et qui accaparent la parole en AG. Je suis depuis cette année représentant syndical mais les ¾ de mon activité se résument à rappeler leurs droits aux AED et faire en sorte qu’ils soient respectés, ce qui est un travail de longue haleine.

Autre particularité, les grèves à l’internat sont toujours la veille des journées de mobilisation, ce qui perturbe un peu l’efficacité de celles-ci car s’il n’y pas cours le lendemain, les élèves n’ont pas de raisons de venir au lycée la veille, alors que le soir même si. On est souvent culpabilisés sur les grèves.

L’éducation nationale étant sujette à des restrictions budgétaires, les AED sont souvent les palliatifs à cela. L’année dernière il nous a été par exemple reproché de ne pas prendre les missions de la secrétaire, poste vacant, alors que ça ne fait pas partie de nos missions et qu’aucune rémunération supplémentaire n’est prévue pour cela. J’entends parler de beaucoup de cas de ce genre, où des AED auraient dû remplir des missions de secrétariat, de CPE, d’accueil des élèves malades à la place de l’infirmerie. Chaque année des demi-postes d’AED sont supprimés, alors qu’on nous demande sans cesse de faire plus avec moins de moyens : de gérer les absences et les retards, d’appeler les parents, de circuler dans l’établissement pour éviter les « incivilités », proposer des activités au foyer, animer des débats sur base du volontariat.

Nous nous trouvons en première ligne de la destruction des services publics. L’école est de plus en plus gérée – comme l’hôpital – comme une entreprise. En plus des restrictions budgétaires, les directions nous parlent de « moyens financiers », de « subventions », « de réputation de l’établissement », « de management de l’équipe ». Les enfants et les adolescents étant de plus en plus en souffrance psychologique, on doit gérer cela avec les moyens du bord. Quand j’étais AED au collège, rares étaient les jours où il n’y avait pas un élève qui faisait une crise d’angoisse. On devait gérer cela même si on n’est pas formés pour. Ce qui me mène à l’absence de formation des assistant.es d’éducation. Quand j’ai pris mon poste au collège, pour un mi-temps, c’était très intense, je n’avais jamais travaillé avec des collégien.ne.s. J’ai donc été mis sous pression dès ma première semaine avec mes CPE qui m’ont menacé de rompre mon contrat (étant encore en période d’essai) car je n’étais pas assez « actif » à leur goût. Imaginez vous être lâchés comme ça, sans formation, à devoir gérer des permanences à 30 élèves et à surveiller la cour de récréation avec des risques de bagarre et de harcèlement tous les jours. Le manque de formation est criant chez les AED, comme pour les AESH qui sont tout autant précaires que nous. En plus de la gestion des élèves, il y a beaucoup de choses à savoir en très peu de temps, notamment comment utiliser Pronote, qui est le logiciel de gestion des absences, des retards et autres rapports sur les élèves. On est donc lâché dans le grand bain et formés par nos collègues AED, qui le font souvent en débordant sur leurs heures de travail.

En parlant de souffrance des élèves, le 12 juin 2025, une collègue est décédée sur son lieu de travail, devant un collège de Nogent, en Haute-Marne. Mélanie Grapinet était devant son collège à faire un contrôle des sacs, des flics étaient aussi présents pour contrôler les élèves. Elle a été poignardée par un élève de 10 ans. Cet événement s’ajoute donc aux nombreux cas de violences dans les écoles. On pourrait déjà questionner l’intérêt de faire des contrôles de flics devant un collège.  Pour la mort de Mélanie Grapinet, aucun hommage national n’a eu lieu et on n’en a pas beaucoup parlé dans les médias. Les journaux parlaient seulement d’une « surveillante » (alors que nos missions ne se résument pas à de la surveillance) et ça a été l’occasion pour la droite et l’extrême-droite d’affirmer leurs discours sécuritaires. Rien n’a été dit sur les conditions d’exercice de nos métiers qui sont de plus en plus floues et précaires. Pourquoi lui a-t-on demandé de faire un contrôle des sacs alors qu’elle n’est pas agente de sécurité ni policière ? Est-ce que nos vies valent le fait de pouvoir se faire tuer sur notre lieu de travail ? Tout ça pour un SMIC ? Après le décès de Mélanie Grapinet, le silence des directions d’établissement et de l’Education Nationale était assourdissant, il y a bien eu une minute de silence dans les bahuts mais rien de plus. On remarque le deux poids deux mesures entre la mort d’un professeur et celle d’une AED. Les deux cas sont tout autant dramatiques mais, dans notre cas, aucun hommage national n’a été fait. Même si les raisons sont différentes dans chaque drame de ce genre, elles révèlent un mal-être chez les enfants et adolescents je pense. Le fait que l’école n’est absolument pas un rempart contre la misère, l’exclusion, le mal-être. Et les AED, comme tant d’autres, se prennent cette réalité en pleine gueule.

Le collège Françoise Dolto à Nogent. Crédit C DIMEY 5252 via Wikipedia Commons

Aujourd’hui je fais en sorte de m’extirper de ce taf, de ne plus avoir à le faire l’année prochaine car, malgré mon mi-temps, ça demande beaucoup d’énergie, ne serait-ce que pour défendre nos droits. Je reste conscient que c’est moins pire que de l’intérim ou de bosser dans la restauration, par exemple. Ça reste pour moi un travail qui a du sens, qui peut être chouette dans le rapport avec les élèves et les collègues. J’aime aussi faire de l’administratif et appeler les parents d’élèves, même si ça ne se passe pas toujours bien. Mais j’en ai tellement marre que nous soyons si peu considéré.es. Je rêve de fortes mobilisations des précaires de l’éducation nationale pour arracher de meilleurs statuts et conditions de travail mais j’y crois de moins en moins. La particularité qui me saute aux yeux est que nombre d’AED s’organisent (ou tentent de le faire) sur WhatsApp. Chaque équipe d’AED à un groupe d’organisation du service (ce qui n’est nullement une obligation) qui sert aussi à se proposer des sorties entre collègues. Il y a même des cas où il y a un groupe WhatsApp CPE/AED ce qui est la porte ouverte à toutes sortes d’abus comme le non respect du droit à la déconnexion. Concernant la tentative de s’organiser politiquement par ce biais, c’est le cas dans mon bahut et je trouve que c’est plus anxiogène qu’autre chose. Il y a sans cesse des messages et cela n’a rien de démocratique car c’est le seul espace de discussion avec toute l’équipe (se voir étant compliqué dans des équipes de plus de 10). Je suis donc assailli de messages à tout moment, des personnes restent spectatrices des conversations quand d’autres envoient plein de messages à la suite. Ce qui est vanté comme un outil pratique pour communiquer, devient une vraie charge mentale et un frein à la discussion d’égal à égal. Tout le monde n’est pas tout le temps sur son téléphone.

Voilà pour ce témoignage, je suis très amer sur ce métier et la considération qu’on nous porte. Dernièrement, face à une CPE harcelante, je me suis retrouvé en burn-out et ait pris 3 semaines d’arrêt maladie. Tout le monde ne peut pas se permettre de se mettre en arrêt car, en tant que contractuel.les, nous avons trois jours de carence. Nous disposons d’outils pour signaler les atteintes sur notre santé mentale et physique (par les fiches Santé et Sécurité au Travail) mais peu d’AED le font car cela expose à des pressions supplémentaires.

Le Ministère de l’Éducation nationale a déjà annoncé de nombreuses suppressions de postes pour la rentrée prochaine (4000 pour les enseignant.es), hormis des créations de postes d’AESH. Concernant les AED, il est très parlant qu’on parle de nous en termes d’Équivalent Temps Plein (ETP), nous voyons là encore que nous sommes considéré.es comme des chiffres, des pion.nes à placer là où il y a besoin.

Merci

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Marc S.
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